• Présentation

    Mario Bergeron, soixante ans, historien et romancier de Trois-Rivières, au Québec. J'écris des romans depuis mon adolescence. Ce passe-temps est devenu plus mature et professionnel à partir de 1992, menant à des publications. J'ai depuis créé trente-deux romans. Pour diverses raisons, onze d'entre eux sont des oeuvres personnelles qui ne sauraient être rendues publiques.

    Voici donc un blogue présentant trois extraits de vingt et un de ces romans. J'y ai ajouté une exception, "Horizons", pas du tout destiné à la publication, mais dont je trouve les extraits intéressants. Enfin, vous croiserez un texte ayant été publié dans un collectif et deux autres sur des sites Internet.

    Je suis l'auteur d'une imposante saga, racontant l'histoire du Québec et de ma ville de Trois-Rivières par la voie d'une seule famille, de 1636 à 1999. Les titres : Le pain de Guillaume, Les secrets bien gardés, Madame Antoine, La splendeur des affreux, En attendant Joseph, Ce sera formidable, Le Petit Train du bonheur, Perles et chapelet, L'Héritage de Jeanne, Contes d'asphalte, Les fleurs de Lyse. Des trésors pour Marie-Lou. Huit de ces tomes ont fait l'objet de publications mais, tragiquement, les six d'entre eux  ne sont plus disponibles sur le marché.

    La plus récente publication date de janvier 2016. Vous pourrez lire des extraits, sous le titre de Le pain de Guillaume.

    Bon séjour ici ! Je vous signale qu'il existe un second blogue, se concentrant sur mon expérience dans le domaine de la publication, et auquel vous pouvez accéder en vous servant de "Mario romancier" qui est dans ma liste de liens.


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  • Publication : Ce sera formidable !

    Joseph Tremblay, à peine adolescent,  rencontre celle qui deviendra son épouse. Un secret : Quand j’ai écrit la réplique où Marguerite nomme les gens de sa famille à Joseph, j’étais dans un café et après avoir écrit la réponse de Joseph, j’ai éclaté de rire et les clients me regardaient d’un drôle d’oeil… Ce sera formidable a été commercialisé au Québec en 2009 et en Europe la même année. 

    « Regarde, Jos. Il y a une petite créature qui te surveille.

    - La paix, avec ces histoires de femmes, Moustache! Je suis un gars! Ça ne me concerne plus, cette perte de temps!

    - Bon! D’accord!

    - Comme si… Elle est où, tu dis? »

    Oh! très belle, celle-là! Mes oreilles ballottent. En les voyant, Juliette rit bruyamment. Elle murmure à Moustache, juste assez fort pour que je l’entende, que je possède un charme irrésistible, moi le mignon. Les moustaches de mon frère ballottent à leur tour. Je ferme les yeux, pour oublier. Je m’éloigne vers la terrasse. Tiens! Un cargo passe sur le fleuve! D’où peut-il venir? Pavillon américain, je crois! Quand je pense au modernisme faisant progresser ce pays! J’en entends parler, dans les journaux. Des patenteux de génie!

    « C’est un bateau de quel pays? » La belle qui me poursuit? I-R-R-É-S-I-S-T-I-B-L-E! Une jolie petite toque de cheveux bruns, un nez retroussé, des mains délicates, des yeux pétillants. Je lui explique le modernisme des États-Unis. Elle n’y comprend rien, mais me surveille avec un regard brûlant d’amour.

    « Quel est ton nom?

    - Marguerite Turgeon.

    - Marguerite, c’est si floral, comme prénom.

    - Pardon?

    - Je… Heu… C’est un beau prénom.

    - Merci. Je viens du Cap-de-la-Madeleine.

    - As-tu des frères et des sœurs?

    - Oui. Il s’appellent Éva, Trefflé, Néraldine, Irène, Philippe, Béatrice, Hermine, Alice, Télésphore, Exorie, Edmond, Théodore, Clovis, Flora, Napoléon, Donat, Ernest, Thomas et Adélard. Ma mère s’appelle Moïsette. Mais j’ai perdu deux petits frères et autant de sœurs: Pétrus, Gédéon, Arthémise et Hortense.

    - Je… Je… Heu… Peux-tu me répéter ça?

    - Trefflé, Néraldine, Irène, Philippe, Béatrice, Hermine, Alice, Télésphore, Exorie, Edmond, Théodore, Clovis, Flora, Napoléon, Donat, Ernest, Thomas et Adélard, mais nous avons perdu Pétrus, Gédéon, Arthémise et Hortense. Ma maman s’appelle Moïsette.

    - Je vois… Je vois… Et ton père? Quel est son nom?

    - Roméo. Mais il est mort, il y a six mois.

    - Très triste… Ça va empêcher la famille d’être complète. »

    Elle me regarde, consternée, puis éclate en sanglots. Elle pleure vraiment très fort! Tout le monde nous zyeute! Je la prends par la main, pour aller loin de la foule et m’excuser de ma remarque pas très délicate. Elle renifle, hoche la tête, signifiant qu’elle accepte mon repentir. Pour la faire rire, je nomme les miens: Catherine, Lise, Germain et Germaine, Richard, Armand, Charles, Hector, Louis, Hormisdas et Moustache.

    « Tu as un frère qui s’appelle Moustache?

    - Assurément pas une sœur.

    - Impossible!

    - C’est la réalité. Le prêtre a dit: Je te baptise Moustache, au nom du père, du fils et du saint esprit.

    - Tu es drôle!

    - Mon père s’appelle Isidore et ma maman Émerentienne, mais elle est morte en me mettant au monde.

    - Oh… Tu es orphelin, toi aussi….

    - On se sent si seul au monde, dans ce temps-là. Moustache est là-bas, avec son amie Juliette. Je vais te le présenter. Il vaut mieux sortir d’ici avant que le frère chauve ne nous tombe dessus.

    - Quoi? »

    Marguerite! Marguerite! Belle comme une marguerite! Mon automne est rempli par sa présence! Sa famille, heureusement, n’habite pas entièrement cette vieille maison du Cap-de-la-Madeleine, d’une seule pièce, séparée avec des rideaux coulissants, comme au temps des Romains et des Grecs. Pour les réunions des temps des fêtes, ils doivent sûrement louer un hôtel. Sa mère est très drôle! Elle parle avec des vieux mots de français fort étranges. J’ai pu jouer à la cachette avec Marguerite. Proprement! En fait, le frère chauve avait peut-être raison; Mariette, c’était une dévergondée. Pas question de bec sucré ni de baiser avec Marguerite. Mais je pense à elle! J’y pense tant! C’est peut-être ma Juliette!


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  • Publication : Contes d'asphalte

    Je refuse d’employer les mots qu’il faut, sachant qu’un tas d’imbéciles vont arriver ici, et ceci pendant des années, à la recherche de tout autre chose qu’un extrait de roman. Donc, utilisez votre imagination. Un critique a déjà dit que mon personnage Carole débordait d’une sen… très intense. D’accord avec cette critique. Volontaire de ma part! Cette situation est cependant motivée par l’amour qu’elle porte pour Romuald. La séquence suivante est plutôt évocatrice de ses intentions. Un peu comme une chatte en r… cherchant coûte que coûte un chat. Z’avez compris? Contes d’asphalte a été publié au Québec en 2001.

    Ce samedi soir, Carole constate qu’elle se trouve seule à la maison, son frère Christian étant parti chez son amie de cœur et maman Tremblay ayant décidé de veiller puis de coucher chez sa sœur, au Cap-de-la-Madeleine. Carole ne se souvient pas de la dernière fois où une telle situation s’est produite. «  C’est maintenant ou jamais! Il le faut! Il le faut! Je ne peux plus tenir!  » se dit-elle, crispant les poings et pensant à Romuald. Et dire que la veille, elle a refusé son invitation à sortir sous prétexte qu’elle a du travail! Carole rage en pensant qu’il n’a pas le téléphone. Elle s’habille chaudement pour affronter le verglas d’hiver. Les trottoirs sont glissants et elle doit se tenir contre un poteau de téléphone en attendant l’autobus, qui arrive avec douze minutes de retard. Dans le véhicule, elle enlève son foulard trempé en se demandant pourquoi le conducteur ne va pas plus rapidement. Lorsqu’elle descend près de l’école, Carole prend son courage à deux mains avant d’affronter la chaussée dangereuse de la rue Sainte-Marguerite; elle pense à ces deux milles à marcher avant d’arriver chez Romuald. Après être venue près de tomber à trois reprises, elle abandonne le trottoir au profit de la rue. Vingt pieds plus loin, elle tombe à la renverse, se fait mal aux coudes, puis se relève, rattrape sa canne et continue avec plus de vigueur. Carole essaie de marcher avec fermeté, mais glisse à quatre autres occasions. Enfin, elle atteint son but! Elle cogne vivement à la porte. Pierrette lui répond.

    «  Mon frère? Il est parti jouer aux quilles avec des gars de son usine.

    - Où? Je dois savoir où!

    - Je ne sais pas. Mais entre donc, tu es trempée. Je suis seule avec Lucienne et c’est ennuyeux ici, sans radio. On va parler.

    - Je ne peux pas rester. Tu connais ses amis? Tu as leurs numéros de téléphone?

    - Qu’est-ce qui se passe de si urgent? Pas de la mortalité dans ta famille, j’espère!  »

    Carole ne récolte rien de Pierrette et retourne tout de suite dans la rue Sainte-Marguerite, transformée en véritable patinoire. Voilà le vent qui se mêle à son périple casse-cou, poussant la pluie glacée dans son visage rougi par la froidure, mais n’atteignant pas son corps encore si chaud de désir. Et l’autobus qui tarde à venir! Soudain, une automobile approche. Carole reconnaît celle du curé Chamberland.

    «  Où allez-vous, mademoiselle Tremblay?

    - Au centre-ville, monsieur le curé.

    - Montez.  »

    Carole ne refuse pas. Le prêtre est accroché à son volant, le nez avancé pour mieux voir à travers son pare-brise. Au premier feu rouge, il a un geste d’impatience qui étonne Carole. «  Je déteste la pluie en hiver! Ce n’est pas logique! En été, il pleut! En hiver, il neige! Pas la pluie en hiver! Est-ce qu’il y a de la neige, en été? C’est illogique!  » Une fois le feu vert venu, le curé pèse promptement sur sa pédale et les roues de l’automobile glissent sur place, avant de mordre un bout d’asphalte en un hoquet criard.

    «  Vous arrivez de chez le jeune Comeau?

    - Oui.

    - Êtes-vous en amour avec lui?

    - Ceci, monsieur le curé, m’est personnel.

    - Ne montez pas sur vos grands chevaux! Je ne fais que poser une simple question.

    - Un curé doit tout savoir, n’est-ce pas?

    - Tout savoir ce qui est bon pour la paix de sa paroisse. Romuald Comeau est un garçon de cœur. Qu’il fréquente la jeune maîtresse d’école me réjouirait. J’espère qu’il va vous aider.

    - M’aider? À quoi?

    - À trouver la paix.

    - Monsieur le curé, auriez-vous la gentillesse de me reconduire jusqu’à la rue des Forges et ne pas essayer de me psychanalyser?

    - Je sais que vous fréquentez le pasteur protestant, mademoiselle Tremblay. Je sais aussi que vous n’êtes pas une sotte. Je suis en droit de vous dire que lorsqu’une enseignante d’une école catholique rend visite à un pasteur protestant, elle n’est pas en paix et va au devant de graves ennuis. Voulez-vous qu’on en parle, mademoiselle Tremblay? Venez au presbytère et on va aborder la question devant un bon thé.

    - Non.

    - Bon! D’accord! Je vais vous reconduire! Mais je garde votre secret au chaud pour une prochaine fois. L’invitation tient toujours.

    - Merci.

    - J’ai bien connu votre grand-père Joseph, vous savez. Vous lui ressemblez. Bon cœur, mais le catholique le plus endormi que l’on puisse imaginer.  »

    Carole sort de l’auto les larmes aux yeux. La pluie tombe de plus belle et la jeune femme l’accompagne de son propre torrent, marchant avec peine afin de visiter chaque salle de quilles de la ville. Rien! Rien! Et rien! Il est presque dix heures et son frère Christian est probablement sur le point de revenir à la maison. Carole dépose les armes et saute dans un taxi pour regagner son foyer. Elle se sèche, pleure encore, lance sa canne contre un mur, prend une grande gorgée de jus de pomme et fait couler un bain. L’eau chaude sur son corps la calme un peu. Elle s’installe au salon avec un livre, se demandant pourquoi Christian a un si long retard. Il revient à minuit. Carole vient de perdre deux heures qu’elle aurait pu passer avec Romuald, pour qu’il apaise son envie.


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  • Manuscrit : Une journée...

    Une journée, une rue, cent personnages est le roman qui m’a apporté la plus grande satisfaction lors de sa création. Il s’agit de cent courtes histoires de trois pages, mettant en vedette cent personnages, évoluant sur la même rue, au cours de vingt-quatre heures. Les cent personnages sont divisés en cinquante hommes et autant de femmes, puis ces deux catégories sous divisées en cinq sous-catégories : enfant, adolescent, jeune adulte, adulte, vieillard. Aucun personnage n’a de nom, tout comme le roman n’a aucun dialogue. Il va de soi qu’un tel roman répondait à un plan vigoureux et qu’une grande discipline était nécessaire à sa création.

    J’aime beaucoup l’extrait suivant car il se réfère à un fait véritable. Je me rends souvent écrire dans un parc près de chez moi et, au début de l’automne 2010, une vieille femme m’a demandé si j’étais le responsable des canards, habitant l’étang du parc. Suite à cette question bizarre, j’ai décidé d’écrire le roman, entrepris en décembre 2010 et terminé en septembre 2011.

     

    La vieille femme fronce les sourcils, se demandant pourquoi ce jeune courait, au lieu de prendre le temps de vivre. Voilà qu’elle en aperçoit un autre. Elle se presse d’approcher dans sa direction pour lui demander s’il est le responsable des canards. La réponse négative la déçoit un peu, mais elle remercie et retourne près de l’étang pour continuer à lancer des miches de pain. À l’occasion, elle varie le menu avec des biscuits et des grains de maïs. Plus d’un citoyen du quartier croit que ces volatiles pourraient s’installer dans un coin plus spacieux, mais que de génération en génération, les canards reviennent à la même place, sachant que la femme va les nourrir plus de huit mois par année.

    " Petits ! Petits ! Petits ! Approchez et grand-maman va vous donner du bon pain ! Petits ! Petits ! Quand j’y pense… Impossible de trouver le responsable des canards… J’ai tant de choses à lui dire ! Oh ! voilà un garçon et… Non… Trop jeune pour être le responsable des canards. Par contre, peut-être est-ce son père ou son oncle. Je vais lui demander. Petit ! Petit ! Viens voir grand-maman! "

    Le vicaire désire la faire enfermer, suggestion qui a scandalisé monsieur le curé, assurant sa recrue que cette femme se nourrit très bien, que son logement est propre, qu’elle assiste à la messe, en plus d’être mère de sept bons enfants, qui, malheureusement, demeurent éloignés de la ville. Les gamins turbulents du coin adorent se moquer d’elle, aboyant " Coin ! Coin ! Coin ! " quand elle se dirige vers le parc. Alors, elle arrête et leur lance des miches de pain, régal pour les oiseaux installés sur les fils électriques.

    " Ni son père ni son oncle n’étaient le responsable des canards et le garçon ne sait pas de qui il s’agit… Pourtant ! Ces jolis habitent ici depuis longtemps et il y a nécessairement quelqu’un qui les a placés là et qui s’en occupent. Je vais le trouver un jour et, poliment, je lui demanderai de se montrer plus présent. Petits! Petits ! Du bon pain ! Petits ! "

    Au cœur de l’hiver, la vieille vit des moments de profonde déprime parce que ses chéris ont pris la direction du sud vers des contrées plus clémentes. Lors de sa première visite, le vicaire avait été très étonné de voir des dizaines de photographies, de dessins et de peintures de canards sur les murs, pas moins de quatorze canards de plastique près de la baignoire, sans oublier les figurines de plâtre, de chiffon, tous ces jouets à l’effigie de l’animal et, surtout, cet objet le plus renversant que l’on puisse imaginer : la bouilloire a la forme d’un canard.

    " Petits ! Petits ! Comme ils sont beaux, madame la canne, vos chers enfants ! Mignons comme des cœurs ! Attendez, mes bijoux ! Grand-maman va vous donner du pain. Hop ! Tête première dans l’eau ! Comme tu es drôle, toi ! Encore du pain ? Hop ! Qu’est-ce qu’on dit à grand-maman ? On dit coin coin. Madame, je vous félicite encore : ce sont de très jolis canetons et vous les avez élevés comme il faut. Du pain pour vous aussi ? Hop ! "

    Lors de la fonte des neiges, elle se rend chaque jour près de l’étang, le cœur lourd, miaulant " Canards ? " avec une voix cassée, avant de s’en retourner chez elle, tête baissée. La journée où les éclaireurs mâles arrivent pour préparer l’îlot à la convenance des femelles, elle danse de joie, des larmes de bonheur au coin des yeux. Le sourire demeure de mise chaque jour, jusqu’au moment fatal de la première neige ou lorsque la glace se forme sur l’étang. Voilà un des points qu’elle voudrait soumettre au responsable : il faudrait placer des bottes de foin sur l’îlot, afin que les canards ne prennent pas froid. Autre point : installer trois autres réverbères, afin que ses chers amis n’aient pas peur au cœur de la nuit. Enfin, un élément urgent : chasser du parc cet homme qui lui avait un jour demandé si les canards étaient plus délicieux bouillis que grillés.

    " J’en ai parlé au gros échevin. Il m’a signalé qu’il n’était pas le responsable des canards, mais que ces questions seraient discutées parmi les membres du conseil de ville. J’attends toujours le résultat. Je devrais écrire au maire et même au député. Tout ça serait plus simple si je rencontrais le responsable, mais où est-il ? Là-bas ! Non… Ce sont des filles… Au fond, une femme est capable de tenir ce rôle. Je vais leur demander ! Petites ! Petites ! "

    La dame revient vite à son point de départ, pigeant dans son sac pour sortir une autre tranche de pain. " C’était des cousines. La plus grassouillette arrivait de la campagne. Ah ! la campagne… " Les canards nagent, signifient leur présence, mais aucune nourriture ne leur parvient. La femme pense à ce lointain souvenir d’enfance, à la ferme paternelle, alors que ses parents s’étaient querellés de façon effroyable. La petite, n’en pouvant plus, s’était enfuie à toutes jambes, arrêtant à la rivière, où elle avait vu deux canards très élégants, qui semblaient se déplacer en flottant, poussés par une brise délicate. Vision de paix contrastant avec celle guerrière qu’elle venait de quitter. Cette image l’a habitée toute sa vie et l’apaisait quand elle devait faire face à des situations difficiles.

    " Petits ! Petits ! Approchez ! Du bon pain ! Mais oui, comme tu es beau, toi, avec ta couronne verte. Es-tu le papa de ces jolis canetons vus tantôt ? Et toi aussi, vilain petit canard, je te trouve joli, malgré ta triste réputation. Voici du pain et… Il ne reste qu’une tranche ? Il va falloir se rationner, mes enfants. Je reviendrai demain matin, dès que le boulanger sera passé. "

    Ce boulanger ! Le seul homme qui lui sourit tous les jours. Il faut préciser que cette excellente cliente lui achète plus de pain que deux familles entières. Le sac vide, la vieille dame se sent triste, demeure immobile, alors que les volatiles, ayant compris, s’en retournent vers l’îlot en flottant, pendant que cinq retardataires, remplis d’espoir, demeurent près d’elle et tentent d’attirer son attention en plongeant leur tête dans l’eau. Elle lance des baisers, puis se met en marche vers sa maison. " Je vais revenir, je vous le promets. Ne pleurez pas, car vous savez combien je vous aime de tout mon cœur. Soyez sages. " Elle agit délicatement sa main droite, avant de tourner le dos à l’étang. " Je vais aller réciter un Rosaire à l’église, puis faire brûler un lampion pour que le bon Dieu protège les canards. Oh ! un petit garçon sur un banc. Je crois qu’il lit. Je vais approcher et lui demander s’il a vu le responsable des canards. C’est ma dernière chance aujourd’hui. "


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  • Publication : Perles et chapelet

    Nous sommes en 1922 et Jeanne est de passage à Montréal pour vendre une de ses toiles. Elle profite de l’occasion pour voir un film, manger dans un restaurant chic et terminer la soirée en dansant, avec les jeunes de sa génération. J’aime beaucoup l’extrait suivant à cause de sa vitalité et aussi parce que c’est un portrait coloré du caractère anti-conformiste de Jeanne.

     

    La danse a lieu dans la même salle d’hôtel où j’étais allée à cette démonstration de tango avec Lucie en 21. Cet endroit où j’avais rencontré cette délicieuse folle. D’ailleurs, après avoir laissé mon manteau au vestiaire, je me rends tout de suite à la salle des toilettes, poussée par l’impression de revoir cette fille, son flacon à la main, en train de rire et de pousser tout le monde. Faux sentiment. Elle est maintenant fantôme. Il n’y a qu’une flapper anglaise, cachée derrière un écran de poudre et son averse de parfum. Elle s’extasie devant mon chapeau. Je lui rends la pareille en désignant ses gants.

    Ce soir, l’orchestre invité est le Melody King Jazz Band, un orchestre montréalais qui est, dit-on, aussi bon que les ensembles américains vedettes du disque. Je me rends rapidement vers le bar. En apercevant mon minois si jeune, le serveur s’apprête à me repousser de la main. Comme j’ai prévu le coup, je sors de mon sac rien de moins que mon baptistaire! Ah! elle est majeure, la Jeanne T.! Ce n’est plus la petite fille de son papa Joseph! Allez! Verse, crétin! Évidemment, derrière moi, il y a quinze filles qui m’ont vue déballer mon permis. Bien sûr, les petites, que tantine Jeanne va vous acheter du vin et de la bière! Pour me remercier, deux d’entre elles m’invitent à partager leur table, déjà pleine de garçons aux cheveux pommadés.

    Ils sont les chevaliers servants de ces demoiselles. L’un d’eux, soufflant sur ses ongles, m’annonce qu’il est le roi incontestable du bunny hug. D’accord, mon lapin! On dansera! D’ailleurs, tout le monde ici n’attend que ça. Pas de temps pour la romance, ni pour changer le sort du monde par une discussion. Nous sommes jeunes et fous, nous adorons le jazz et les toilettes légères et chacun a laissé les interdits au vestiaire. Une des filles dit avec tristesse que son père l’a déshéritée. Puis elle éclate d’un rire puissant en levant sa coupe. Une autre me confie qu’elle était au couvent il y a six mois. Depuis, elle a embrassé avec délices toute la liste des péchés du petit catéchisme. Les garçons se vantent de leurs conquêtes, même si toutes les filles autour savent que c’est faux. Les mensonges font partie du jeu de notre génération. Je sens que je vais passer une belle soirée!

    L’orchestre arrive, courbant sous les applaudissements de feu. Tous les musiciens portent des habits noirs impeccables. Le chef d’orchestre est en gris, sans doute pour souligner sa notoriété. Ils saluent dans les deux langues et se lancent tout de suite dans un jazz à la Ted Lewis. Diable! On voit qu’ils ne sont pas là pour plaire à grand-père! Les tables se vident et le plancher ciré souffre sous nos pas fous. Je ne me fais pas prier pour le martyriser! Les uns adoptent un fox-trot tandis que les autres préfèrent le shimmy. Moi, je mêle tout! Le jazz, c’est la liberté enfin conquise! Je bouge, je passe d’un garçon à l’autre sans que sourcillent leurs courtisanes. Filles et jeunes hommes deviennent des pièces interchangeables sur le grand échiquier jazzé. Les trompettes fouettent à l’unisson, alors que le percussionniste fait démarrer et accélérer la machine. Quand le piano réclame son solo, tout le monde lui cède la place, sauf le contrebassiste. Tout en applaudissant, nous continuons à danser. Le banjo, un peu en retrait, s’en donne à cœur joie quand, enfin, on le pointe du doigt. Après six pièces, ils n’ont pas encore abordé une mélodie lente. Nous n’en voulons pas! À la fin de leur première séquence, je sautille comme une fillette en les remerciant. Et soudain, tout le monde à la table me regarde. D’accord, les enfants! C’est la tournée de Jeanne!

    Le champion de bunny hug, au rude prénom de Horace, se vante de ses performances en piste. Vrai qu’il est bon et que toutes les poudrées se l’arrachent. Ses vantardises me font penser à celles de Sweetie. Ah! la belle fête qu’elle rate! Je l’imagine excitée devant ce formidable orchestre! L’idiote! Elle doit passer ce samedi soir noyée sous les roucoulades imbéciles de ce fils à papa!

    Nous avons le temps de prendre deux verres avant le retour du Melody King Jazz Band. Ils annoncent des versions jazz des plus populaires chansons des spectacles de divertissement des Ziegfeld Follies. Sweetie m’a parlé de ces revues populaires de New York, avec sur scène une multitude de belles danseuses plumées, entourant une chanteuse pailletée d’étoiles d’or. Après cette attente, nos pieds sont devenus impatients. Ils se vengent de plus belle, aidés par le vin et la bière. Dans un coin, les flappers encerclent un couple démonstratif et spectaculaire. Je me retourne et tombe entre les bras de Horace. Il me déclare que je suis la meilleure danseuse de la soirée. Il dit ça à toutes ses partenaires! "D’accord! D’accord!" s’excuse-t-il, ajoutant que je suis la plus jolie. Mais il le dit aussi à toutes! Et puis après? Danse, Horace! Danse! Fais-moi sautiller!

    À la salle de bains, les flappers troquent des peignes et des houppettes. Certaines échangent leurs bas! Je vois sur le grand miroir le nom des musiciens de l’orchestre écrit avec du rouge. Ce pauvre miroir qui n’en finit plus de dire qui est la plus belle! Ici comme dans la salle, Anglaises et Françaises ne forment plus qu’un seul peuple: celui de notre jeunesse et de notre folie! La soirée se termine trop tôt... Mais la nuit est à nous! Une fille de ma nouvelle bande nous invite à poursuivre cette joie dans l’appartement qu’elle partage avec une amie. Il y aura du vin, des cigarettes et des disques! Et pas de voisin en dessous! Allons-y!

    Nous nous entassons une dizaine dans une Ford aussi chancelante que son conducteur Horace. Il zigzague dans la Sainte-Catherine et nos cris ameutent les paisibles passants, scandalisés devant ce Niagara d’insouciance. J’ai toujours ma bouteille de vin à la main et ma tête tourne tellement que je me sens même prête à m’abandonner entre les mains des propositions de Horace. Il a les lèvres d’une petite fille, le visage rond de Lillian Gish et les yeux de Sweetie.

    Soudain, une voiture de policiers nous somme d’arrêter le long du trottoir. Moi, je donne des coups de poing dans le dos de Horace, l’invitant à accélérer, à les déjouer, à les perdre! Ce dégonflé refuse d’amplifier nos sensations en se garant poliment, comme demandé, assuré de récolter une contravention. Vos papiers, s’il vous plaît. Je réponds "Bla! Bla! Bla!" à chacune des phrases de monsieur la loi. Les autres se font minuscules. Quelle honte! Jouer à l’enfant puni devant le gros méchant policier!

    "Mademoiselle, vous êtes ivre, taisez-vous!

    - Bla! Bla! Bla!

    - Sortez du véhicule!

    - Venez me chercher, monsieur le poulet!"

    Comme cet imbécile n’entend pas à rire, il me tire par le bras! Ce que je n’apprécie pas du tout! Je lui donne un coup d’escarpin sur son pied gauche, mais je n’ai pas le temps de le boxer au ventre qu’il me lève de terre pour m’asseoir sur le capot de la Ford. Je l’ensevelis de grimaces! Il me met aux arrêts, le salaud! Il devrait comprendre qu’une fille saoule entend à rire! Mais non! Il m’embarque après avoir gratifié Horace d’un billet! Adieu, la belle fête! Moi qui étais prête à voir le soleil se lever en écartant un épais nuage de fumée de cigarettes...

    Je passe la nuit dans mon petit coin de cellule, avec en prime un sale mal de ventre. Ils me mettent à l’amende pour avoir insulté un agent de la paix et pour deux ou trois autres raisons dont je ne me souviens plus. Dix dollars. Plus le chapeau, la jupe, la cravate, le souper au restaurant, le film, les cigarettes et les tournées à la salle de danse; il ne me reste qu’un dollar de la vente de ma toile. Formidable, non?


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