• Manuscrit : La maison amoureuse

    Un passage de La maison amoureuse, où l’habitation, tout en ne désespérant pas de retrouver son amour Judith, devient un lieu de rendez-vous pour touristes. La mot Cacouna se réfère à un lieu de plaisance au bord du fleuve Saint-Laurent, très apprécié par les bourgeois urbains du début du 20e siècle.

     

    Ils remontent en multipliant leurs bavardages, au cœur d’un grand enthousiasme. L’Anse-aux-Castors, disent-ils, pourrait devenir le Cacouna de la région des Trois-Rivières. Encore une nouvelle histoire? Même les oiseaux n’ont jamais entendu ce mot étrange. Les jours suivants, les hommes quittent la manufacture pour travailler à l’extérieur. Ils fabriquent des meubles. Bravo! Puis les maisonnettes survivantes sont réparées et peintes. Il y a même un grand belvédère qui naît, près de la rivière Saint-Maurice. Il règne en bas une activité joyeuse pendant plusieurs semaines. Est-ce là les signes que je pourrai enfin dominer mon village, comme le compagnon de Judith l’avait promis? Quand mon amour l’apprendra, elle reviendra rapidement vers moi.

    D’autres hommes m’envahissent, faisant renaître les pièces délaissées en les meublant avec simplicité et bon goût. Enfin, le bon goût a été oublié dans la petite chambre donnant sur ma cour, avec ce papier peint fleuri tout à fait criard… Ma salle à manger se transforme de fond en comble. Pas moins de six nouvelles domestiques sont appelées, dont quatre désignées pour la cuisine. J’ai l’impression que mon propriétaire fait tout ça pour recevoir une visite fort importante. Un homme accroche un écriteau à ma porte. J’apprends qu’il y est écrit: "À la maison ancestrale". Comment ose-t-on? Je ne suis plus jeune, d’accord, mais ancestrale? Jamais! Et puis, j’ai un nom: Le Paradis de Judith!

    Je n’ai pas le temps de protester, car des visiteurs arrivent: deux vieux qui tremblent beaucoup. Ils marchent à petit pas dans le sentier menant à l’anse, puis s’immobilisent longtemps devant la rivière. Ils deviennent ainsi de nouveaux arbres de mon paysage et vacillent quand le vent se lève. Soudain, ils ressuscitent et grimpent jusqu’à ma porte. Les domestiques leur offrent à manger, puis ils montent jusqu’à la chambre fleurie, répétant sans cesse que le coin leur paraît purement enchanteur.

    D’autres personnes suivent. Certaines couchent dans mes pièces et d’autres dans les maisons rénovées. La plupart vont se mouiller les pieds dans la rivière, trouvant ce geste fort amusant. Des jeunes des Trois-Rivières ont été engagés, avec leurs barques, pour que tout ce beau monde flotte sur la Saint-Maurice. Puis ces gens viennent manger entre mes murs. C’est donc ça, un Cacouna? Ah! tout à coup, je crois comprendre… Je travaille! Mon rôle consiste à être belle et chaude, accueillante et ancestrale. Ces étrangers ne se privent pas de me complimenter et la maîtresse adore me faire visiter. Elle raconte quelques mensonges à propos de gens prestigieux qui m’auraient un jour habitée.

    Cet emploi ne me fatigue pas. Fort amusant de voir toutes ces personnes qui examinent l’eau, en plus des hardis s’y trempant les pieds! Mes amies de l’Anse-aux-Castors se disent plus que satisfaites de leur métier. Il vaut mieux être une Cacouna que démembrée. Tiens! Voilà de la musique dans le kiosque! À vrai dire, plus bruyant que le piano… Des hommes, bien vêtus, soufflent dans des tuyaux, alors que d’autres scient une planche de bois qui pousse des sons stridents. C’est cependant beaucoup mieux que la musique du gramophone, dont la joufflue et ses filles se montrent friandes. Comment diable peut-on arriver à enfermer tous ces hommes dans un cornet? Et comment peuvent-ils survivre sans nourriture? C’est peut-être un signe du progrès, un mot dont le grand se montre friand.

    Il dit souvent qu’un nouveau siècle sera bientôt là. Il aimerait posséder un téléphone. Je sais de quoi il s’agit, car les oiseaux adorent cette invention. Ce sont des fils posés entre deux poteaux. Ils peuvent s’y reposer. Le grand prétend que je suis trop loin de la ligne pour avoir le téléphone. Je n’ai absolument aucune idée de la signification de ce mystère. Il parle souvent de ce prodige aux vacanciers. Ce mot est aussi nouveau. Je n’ai jamais entendu Judith le prononcer. Il s’agit de gens vêtus avec élégance, tous riches, qui ne font rien et trouvent cette situation plaisante.

    Je dois avouer qu’être Cacouna devient la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée depuis longtemps! Il semble cependant que ce conte de fée cesse avec la venue de l’automne. Les vacanciers retournent dans leurs nids. Le grand va plus souvent aux Trois-Rivières, pendant que sa compagne élabore la prochaine saison. Les domestiques de la cuisine repartent vers leurs familles et je m’ennuie un peu. La neige devient de plus en plus lourde sur mon toit, bien que je n’aie jamais entendu mes poutres se plaindre. Ma cheminée de gauche a tendance à étouffer de plus en plus, malgré les multiples nettoiements.

    À la fin de la saison froide, les oiseaux reviennent me raconter leurs voyages, en vantant la qualité des vers du sol américain. Ces idiots ont encore oublié mon message destiné à Judith! Ce retour enchante la joufflue et ses filles, qui les pointent du doigt en tentant d’imiter leur chant. Les ouvriers ajoutent des tables autour des maisons de l’Anse-aux-Castors et je redeviens ancestrale. Il y en a une qui se vante d’un titre de noblesse: restaurant. Quel été nous vivrons! Revoilà les riches Anglais m’admirant et se cachant sous des parasols. Les filles de la maîtresse font des lectures dans un anglais approximatif, afin d’être charmantes aux yeux des invités. Bonjour, les garçons des Trois-Rivières avec vos barques!

    Tiens… voilà de drôles d’hommes portant des robes, avec à leur cou une croix en bois semblable à celles que la famille du despote adorait tant. Comment, fermer notre site? Parce que c’est amoral? Qu’est-ce que ça veut dire, ce mot sans dessus dessous? Le grand ne paraît pas très content et promet de se plaindre en haut lieu. Ces hauts suivent dès le lendemain. Ils parlent de touristes, d’argent honnêtement gagné, des entreprises canadiennes françaises, du profit qu’en tire aussi la ville des Trois-Rivières. Ces messieurs semblent tous d’accord et jurent qu’ils iront raisonner la croix supérieure.

    Pendant ce temps, je continue mon travail. Je m’enivre des odeurs de ma cuisine et du spectacle des jeunes domestiques gazouillant de la table au gros poêle. J’aime aussi le moment des repas, alors qu’un musicien scie son instrument pendant que les Anglais dégustent à petites bouchées les spécialités du pays. Je me sens si importante! Ce printemps, le grand et la joufflue m’ont davantage décorée, sans oublier de réparer mes petits maux. En toute honnêteté, ma porte arrière me fait un peu mal aux gonds et si on pouvait les extraire, j’en serais fort heureuse.

    Je me demande pourquoi tout ce beau plaisir cesse avant la fin de la saison chaude. Le grand fulmine contre les croix, empêchant le développement d’une saine activité lucrative. Sa compagne boude et les fillettes pleurent. Les maisons de l’Anse-aux-Castors cherchent à comprendre pourquoi on les abandonne, pourquoi il n’y a plus de musique dans le kiosque et d’Anglais les pieds dans la rivière.

    Cet hiver-là, on parle d’un nouveau siècle, mais le grand jure que ce sera du pareil au même et que seul l’Anglais progressera dans ce pays qui ferait fuir même le pape. Je les sens si tristes... Même ma chaleur ne les console pas. Le printemps revenu, le nombre de visiteurs m’indique que je serai à nouveau vendue. Cette fois, le temps est venu! Chaque nuit, je crie encore plus fort le nom de Judith! Comme elle est Anglaise, mes amies pourront demeurer des Cacounas et je deviendrai son ancestrale d’amour!

      


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  • Publication : Tremblay et fils

    Nous sommes au début du 20e siècle et Roméo s’entête à faire disparaître la peur immense que sa petite soeur Jeanne ressent de passer sous l’énorme outil de bois qui se trouve sur la devanture de la fonderie du Gros Marteau. Seul un petit chiot, destiné à la noyade, réussit à faire fuir la peur de la fillette. C'est en partie ce qui est illustré en page couverture de Tremblay et fils, mon premier roman publié, en 1996. 

    Bientôt, les feuilles mortes décoreront le quartier Saint-Philippe et rendront triste le Petit Carré. L’automne et sa grisaille! Leçon d’arithmétique ou de catéchisme et retour des chandails chauds. Jeanne se demande pourquoi Roméo l’abandonne au profit de l’école. En la voyant si morose, Joseph décide de lui offrir le chien réclamé depuis si longtemps. Son frère Hector en a quatre à donner. Joseph ne parle pas du chien à Jeanne, lui promettant plutôt une nouvelle poupée. Le samedi, en compagnie de son père et de Roméo, Jeanne se rend chez Hector, où il n’y a plus de chien. La belle-sœur de Joseph explique qu’il restait deux chiots et que son mari ira les noyer ce midi dans le Saint-Laurent. Il les a donc apportés avec lui à son travail au Gros Marteau.

    «  On va aller chercher la poupée au Gros Marteau  », de dire Joseph à sa fille. Il termine à peine sa phrase que la jolie se met à pleurer. Le père essaie en vain de la consoler. Roméo, témoin de la scène, connaît la bonne méthode :  » Ce n’est pas une poupée. C’est un chien.  » Jeanne sursaute, se retourne, le regarde, renifle, essuie une larme avec le revers de la manche de sa robe. Avec prudence, Jeanne accepte de les suivre, mais quand elle voit l’énorme outil profiler son ombre menaçante sur la moitié de la rue Notre-Dame, la fillette se crampe sur le trottoir et refuse d’avancer. Las, Joseph la prend dans ses bras, ignorant ses hurlements. C’est avec cette poupée criarde que l’homme entre dans la pénombre bruyante de la manufacture. Joseph trouve vite son frère. À ses pieds, un sac troué où dorment les deux chiens. Jeanne, sans réfléchir, adopte le premier qu’elle touche et le baptise Noireau, même s’il est beige. Le toutou, heureux de quitter sa prison, lui lèche le bout du nez. Jeanne ne pleure plus. Elle rit. En sortant, elle dépose Noireau sur le bois du trottoir, oubliant totalement le Gros Marteau, tout juste au-dessus de sa tête. Roméo ne peut s’empêcher de sourire avec tendresse, de se presser pour rentrer à la maison pour écrire cette histoire.


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  • Les sorties alcoolisées de Jeanne Tremblay et de son amie Sweetie sont monnaie courante, dans Perles et chapelet. Celle-ci est brève et je me concentre surtout sur les suites de la fête. Ce roman a été publié au Québec en 1999 et en France en 2000. 

    Nous voici donc à Montréal une autre fois. Cet éternel voyage me procure toujours le même effet: euphorie à l’aller et tristesse au retour. Sweetie ne m’écoute même plus quand je pose toujours la même question: qu’est-ce qu’on fait encore à Trois-Rivières? On va se ruiner en billets de train! Ce serait plus économique de demeurer à Montréal! Elle me répond par une bulle de gomme.

    Nous allons entendre Slap Rags White, un musicien noir, champion du rag et du blues. Nous voilà dans un sous-sol enfumé en plein red light, jouant du coude à chacun de nos pas avec des Anglais, des Juifs et des Noirs. Je me crois de nouveau dans le speakeasy new-yorkais. Sweetie ne semble pas avoir le cœur à la fête, sans doute jalouse du talent de Slap Rags. Elle se contente de rester au bar à siroter ses bouteilles. Minuit, mon heure favorite, vient de passer. La musique ne cesse jamais. Slap Rags est un orchestre à lui seul. Tout le monde l’aime!

    Les yeux me pétillent et le nez me pique. La bière est affreuse. Je commence à avoir les jambes en guenille. Sweetie boit plus que moi. Elle est drôle à regarder, faisant de grands efforts pour paraître sobre. Nous sommes ivres et savons en profiter. Chaque nouvelle gorgée pousse la couche houleuse reposant dans mes intestins. La folie du lieu me fait accélérer. Je ris plus facilement. Je danse plus frénétiquement. Je fraternise plus ouvertement. Je profite mieux de mes sentiments quand je suis saoule.

    Mes cheveux fous, mes yeux gourmands et ma bouche toujours ouverte: tout sourit et s’éclaire. Bientôt, nous sortirons et je tiendrai Sweetie par la taille afin qu’elle ne se cogne pas contre les poteaux. Elle tiendra la mienne pour que je ne m’éparpille pas dans une vitrine. Et nous chanterons. Mal! Mal et très fort! Puis, nous serons malades. Nous vomirons sans crier gare. Deux fois! D’abord une longue rasade. Puis une moindre, plus claire, environ sept minutes plus tard. À l’hôtel, je me coucherai à gauche et ça commencera à tourner vers la droite. Le contraire pour Sweetie. Parfois, ça tourne à n’en plus finir. Dans un tel cas, je me couche sur le dos, des sueurs plein le visage et la respiration agonisante. Tout s’immobilise. Si je fais la bêtise de fermer les yeux, la chambre s’envole sens dessus dessous. Garder les yeux ouverts! Parfois, un léger relent de vomissure revient vite à la surface. Il est clair. Un jet rapidement envoyé sur le plancher. Et, peu à peu, nous nous endormons. À l’occasion, j’ai un mal de tête au réveil. Mais de moins en moins. Boire et fêter, il n’y a rien de plus divin! Je plains ceux qui boivent pour oublier. Comme ils doivent s’ennuyer!

    Cela se passe à peu près ainsi, sauf que pour extraire son jet tardif, Sweetie se trompe de côté et que le tout tombe sur mon pyjama et sur le drap. Elle trouve cela drôle. Moi aussi, tiens! Sweetie se lève, en équilibre précaire sur une jambe, tire le drap qui va choir à la fenêtre, la moitié au vent du printemps. Avec ses mains, elle essaie d’assécher son dégât et, à bout de patience, tire sur mon pantalon. On enlève tout. Il y a trop de sueurs et il fait si chaud. Elle dépose sa tête contre mon cou et je sens sa respiration me chatouiller l’épiderme. Elle s’endort enfin. Moi aussi, après avoir pleuré sans pouvoir expliquer pourquoi.


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  • Ce texte tire son origine de la mention, dans mon roman Perles et Chapelet, de la comédienne québécoise Pauline Garon, qui avait tourné dans beaucoup de films à Hollywood au cours des années 1920. Nous étions en 2003 et j’avais une corresponante de Montréal qui avait été intriguée par le nom de Pauline Garon. Je ne savais pas que cette femme allait devenir une spécialiste de Pauline Garon, dénichant des photographies, des articles de journaux. Son but était de créer un site Internet sur l’actrice oubliée. Ce texte a été écrit pour ce site et est en grande partie basé sur les articles de journaux de Trois-Rivières, parlant de la visite de la comédienne au cinéma Capitol, à la fin de juillet 1931. Je me suis servi de la petite Renée, de Perles et chapelet et de L’Héritage de Jeanne, pour créer ce court texte amusant. Je m’en voudrais de souligner que le conseil que Pauline Garon donne à Renée, à la fin, est véritable.  

    Quand je serai grande, je vais me marier avec un gars -- beau, si possible – qui deviendra premier ministre de la province de Québec. Ce sera le seul moyen pour que la justice se fasse enfin et que tous les enfants puissent entrer dans les salles de cinéma, sans attendre leurs seize ans. Je lui dirai : «  Écoute, patate de mari! Adopte une loi pour que ça cesse! Et si tu ne m’obéis pas, je ne te ferai plus jamais cuire de gâteaux!  »

    Je pense à ça par charité chrétienne pour les filles et les gars de mon âge, car moi, je suis entrée souvent dans les salles de Trois-Rivières. Je suis si petite que mon père me cache facilement dans ses poches de veston. Papa travaille comme journaliste et connaît tout le monde important, comme monseigneur, les députés, le maire, les échevins, les avocats, mais surtout les gérants des salles de cinéma. Alors, le samedi après-midi, quand ils le voient approcher, ils ferment les yeux et ne regardent pas ses poches de veston. Ainsi, j’ai pu voir les drames de l’Ouest au Gaieté (qui s’appelle Rialto, maintenant), des histoires d’amour à l’Impérial et des comiques au Palace. Mais je ne suis jamais entrée au Capitol… J’aime me poster, avec mes amies, à la porte de ces lieux importants pour regarder les gens avec nos grands yeux larmoyants, en espérant qu’ils auront pitié de nous et nous ferons entrer.

    C’est si beau, le cinéma! Beaucoup plus drôle que toutes les histoires de niaiseuses que ma mère me raconte, comme celle du chaperon rouge et de son idiote de grand-mère, croquée par un si gentil loup. Parce que le cinéma, il bouge! Il crie, il vit, il nous donne des frissons! Il nous fait rire et pleurer! Il nous fait voyager aux États-Unis, à Paris, ou dans le désert du Sahara, qui est situé un peu à gauche de Montréal.

    Je n’ai vu qu’un film sonore, celui du Palace. Il parlait en anglais. Je n’avais rien compris, mais ce n’était pas grave, car j’avais tant ri! Il y avait un gros qui savait tout, accompagné par son ami le petit, qui se grattait le cuir chevelu d’une façon étrange, avec le bout de ses ongles, en souriant comme un idiot sympathique. Ce sont Sorel et Hardy! Je les vois souvent sur les affiches placardées face aux salles, puis, chaque samedi, dans les pages du journal Le Nouvelliste. Je découpe les plus belles publicités de films et je les colle dans un cahier. Je les regarde doucement, une à une, en prenant mon temps, et je rêve! Dans La Presse, chaque samedi, il y a des articles sur les vedettes. Elles sont si belles! Je serai comme elles, plus tard! Je connais tous leurs noms, la ville de leur naissance, et si elles sont mariées. Je sais même leur marque de parfum, ainsi que leur savon préféré.

    L’automne dernier, une de ces annonces m’avait beaucoup intriguée. L’actrice avait un nom bien de chez nous : Pauline Garon. Et elle buvait du café Chase and Sanborn, le même que papa. On la voyait, avec sa tasse et son beau sourire. C’était indiqué : «  Je ne bois que du café Chase and Sanborn, écrit la sémillante étoile de cinéma canadienne Pauline Garon  ». Impossible! Il n’y a pas de films, au Canada! J’ai alors pensé qu’il s’agissait d’une Américaine déguisée en Canadienne pour mieux nous vendre du café. Cependant, papa m’avait fait remarquer que c’était une vraie actrice canadienne française, qui s’était rendue aux États-Unis pour tourner des films à Hollywood. Il en avait même vu plusieurs! Ça m’avait beaucoup impressionnée…

    Depuis, j’ai enquêté auprès des vieux, m’affirmant l’avoir applaudie souvent à l’Impérial, au Capitol et au Gaieté. Patate! Une actrice d’Hollywood qui s’appelle Pauline! Et Garon, de plus! Je regarde souvent cette publicité, puis je cache les mots et récite par cœur : «  Je ne bois que du café Chase and Sanborn, écrit la sémillante étoile de cinéma canadienne Renée Tremblay.  » Aahhh, comme c’est doux! Même si j’aime mieux le Coca Cola que le café…

    Qui sait si, plus tard, il n’y aura pas des films canadiens, avec des vedettes de Québec, de Montréal, de TROIS-RIVIÈRES? Pauline me donne le bon exemple! Il vaut mieux se préparer tout de suite! Avec Sousou, ma meilleure amie, nous nous amusons à jouer au cinéma, dans ma chambre. Nous installons une chaise contre la poignée de la porte. Notre future carrière doit, pour l’instant, demeurer privée! Quand nous serons prêtes, nous pourrons éblouir nos parents, avant de conquérir le monde. Sousou me dit que je suis très bonne. Dans dix ans, peut-être même huit, je pourrai chanter à ma ville entière : Hollywood, me voilà! C’est Pauline Garon qui m’accueillera à la gare, pour ensuite me faire visiter les studios et me présenter Charlie Chaplin. Mais il faudrait, avant, que je réussisse à voir un de ses films…

    Pourquoi n’y en a-t-il plus? Sousou prétend que c’est à cause des films parlés en anglais : notre idole a peut-être du mal à signer des contrats, car elle est Canadienne française. C’est logique. Dans le journal, il y a un peu de publicité pour les films tournée en France, et qui sont présentés à l’Impérial. Je ne connais pas leurs acteurs, ni leurs vedettes féminines. Aucune de ces personnes n’annonce du savon, du parfum, des vêtements ou du café. Papa prétend que ces films français ne sont pas très bons, mais qu’il faut les encourager, car c’est important d’entendre notre langue au cinéma. Je ne comprends pas trop pourquoi, mais il a sans doute raison. Il connaît tant de choses, mon père. Ce chanceux va au cinéma si souvent! Quand j’étais jeune, ma tante Jeanne, la sœur de papa, s’habillait comme les vedettes de l’écran. Son amie Sweetie jouait du piano, à l’Impérial. C’était si impressionnant, de les voir ensemble! Elles étaient aussi jolies que les étoiles des films! Maintenant, elles habitent en France. Elles me reviendront peut-être dans un film français.

    «  Tu ne sais pas qui va nous rendre visite à Trois-Rivières, Renée ?

    - Non, papa. Encore un premier ministre?

    - Pauline Garon! L’actrice canadienne française!

    - Quoi? Nous sommes au milieu de juillet, papa. Le jour du poisson d’avril est passé depuis longtemps.

    - L’actrice Pauline Garon va venir parler au public, sur la scène du Capitol, dans deux semaines.

    - Allons donc! Une vedette d’Hollywood ne peut pas venir à Trois-Rivières.

    - C’est bien possible. Mais Pauline Garon le peut.

    - Est-ce qu’elle va arriver avec ses pots de café?

    - Tu ne me crois pas…

    - Bonne soirée, papa. Je m’en vais jouer chez Sousou. Je reviendrai à sept heures et demi.  »

    Il me retient par le bras et me montre la lettre du gérant du Capitol, confirmant cette rumeur farfelue qui… Je ne m’en souviens plus! Je suis devenue toute étourdie, mes jambes ont ramolli et j’ai vu des centaines d’étoiles avec, en leur point central, le visage de Pauline Garon. Ma mère est arrivée en courant, croyant que je venais de tomber gravement malade. Lui apprenant la nouvelle, elle a soupiré, lasse de m’entendre parler de cinéma. Elle a dit que c’était une anecdote. Une anec… ? Mère tu respecteras, afin de vivre longuement!

    «  Tu vas vraiment parler à Pauline Garon ?

    - Ça fait partie de mon travail de journaliste, Renée.

    - Est-ce que je… je pourrais t’accompagner?

    - Ça dépend de ton comportement d’ici ce temps-là.

    - C’est du chantage!

    - Pardon?

    - Père tu respecteras, afin de vivre longuement… Oh! il y a une tache sur ta chaussure droite! Permets-moi de l’enlever! Je vais les faire briller! J’irai chercher tes pantoufles, pendant ce temps. Et la pelouse commence à être longue! Je vais la couper!

    - Mais oui, tu pourras venir avec moi, Renée!

    - Patate, comme je suis contente!

    - Couper la pelouse est cependant une excellente idée. Pas trop court, tout de même. Tu te mets à l’œuvre tout de suite?

    - Patate…  »

    Je me sens si nerveuse! Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre une vedette d’Hollywood! Bien sûr, dans quelques années, ce sera très courant, un peu banal, mais je suis persuadée qu’à ce moment-là, je me souviendrai du 29 juillet 1931 et de la visite de Pauline Garon dans ma ville natale. Qui sait? Elle tiendra peut-être le rôle de ma mère, dans mon plus grand succès à l’écran.

    «  C’était le bon vieux temps! Tu te souviens, Pauline? De notre première rencontre, alors que je n’avais que dix ans?

    - Tu étais si mignonne, Renée!

    - Merci, Pauline. Il y a beaucoup d’eau qui a coulé sous les ponts depuis.

    - Oui, et je ne peux m’empêcher de te témoigner encore ma reconnaissance de me permettre de jouer dans tes films.

    - C’est la moindre des choses, Paupau. Entre compatriotes, il faut s’aider. Au fait, mon vison, cadeau de mes admirateurs, tu l’as fait nettoyer?

    - Comme tu me l’as demandé. Je suis à tes ordres.  »

    Pourquoi faut-il se réveiller au milieu des plus beaux rêves et retrouver sa petite tête devant le miroir de la chambre de bains? Je suis si laide… Quand elle me verra, Pauline Garon éclatera de rire en me pointant du doigt. Et voilà maman qui profite de la situation pour me faire laver la vaisselle plus souvent qu’à mon tour! Quel embarras de se présenter devant une étoile d’Hollywood avec les mains gercées!

    Le grand moment approche. Tous les jours, dans Le Nouvelliste, le Capitol nous rappelle la venue de Pauline. Elle est passée par Montréal, il y a quelques jours. Papa a acheté des journaux de ce village pour que je découpe les photographies. Elles sont toutes très belles! Celle que je préfère? Son arrivée à la gare Windsor! Accueillie par des hommes en uniforme militaire! Pauline a l’air si radieuse, avec sa gerbe de fleurs entre les mains. Il y en a une, très drôle, où on la voit avec la clef de la ville entre les mains. Une très grosse clé! Pour un village, c’est étonnant.

    Tout le monde à Trois-Rivières me parle de ce grand moment. Il y a tant d’adultes qui se noient dans la misère, depuis près de deux ans… C’est certain que de leur permettre de voir une vedette comme Pauline, qui a réussi aux États-Unis, leur apportera le plus grand réconfort. Sousou m’envie à mourir! Je crois que mon enthousiasme dépeint sur papa, anxieux de mener son reportage. Il a reçu, d’Hollywood, des notes sur la grande carrière de Pauline. Il m’a tout raconté! Ses débuts au théâtre sur les plus grandes scènes de New York, avant d’être appelée par Hollywood, où elle a joué aux côtés du beau John Barrymore et d’une femme distinguée comme Gloria Swanson! Peut-être que l’an prochain, elle sera la vedette féminine d’une nouvelle comédie de Sorel et Hardy. Je vais le lui demander! Oh non… Patate… Je n’oserai jamais… Et pourtant, je suis loin d’être une timid ! Mais Hollywood, ce n’est pas humain : c’est hors de ce monde!

    «  Une nouvelle robe? Ta mère t’en a acheté une belle pour ton anniversaire de naissance, il n’y a pas deux mois.

    - Elle est usée. Je dois en avoir une nouvelle. Puis des bas de soie.

    - Des… à ton âge? Mais tu perds la raison, Renée!

    - Patate, papa… s’il te plaît… Une belle robe de chez Fortin, là où Pauline Garon s’habille.

    - Ce n’est que de la publicité. Tu porteras ta plus récente robe. Ce n’est quand même pas le premier ministre Taschereau, que tu vas rencontrer.

    - Non, c’est beaucoup mieux!  »

    Je me tais. Il vaut mieux ne rien ajouter. Papa fait preuve de beaucoup de patience. Plus que ma mère qui, si elle apprenait mon désir d’une robe neuve, m’enfermerait dans le caveau à patates, le grand jour venu. De quoi vais-je avoir l’air, vêtue comme une gueuse, devant une vedette de cinéma? Et puis, je suis passée au grand magasin Fortin et une vendeuse m’a bel et bien affirmé, avec un grand sourire, que des robes, des chaussures et des chapeaux sont arrivés expressément de Toronto pour Pauline.

    «  J’ai l’air d’une petite fille.

    - C’est ce que tu es, Renée.

    - Elle va me trouver ridicule.

    - Cesse de geindre! Tu me casses les oreilles!

    - Patate… Si je ne peux plus parler…

    - Et ne réponds pas! Tu me déçois beaucoup, depuis deux jours! J’ai bien envie de te ramener à la maison!  »

    Le chantage, je connais bien, depuis une semaine! Si tu ne fais pas ceci, tu n’iras pas ; si tu fais cela, tu t’en priveras! J’ai peint la maison de fond en comble, enlevé les mauvaises herbes au péril de ma vie, j’ai réparé la cuisinière, bâti une remise dans la cour, en plus de laver les fenêtres du huitième étage. Tout ça sous les menaces de mes parents, ne comprenant pas que le sens de ma vie s’apprête à changer.

    D’abord, il y a le Capitol! C’est déjà si impressionnant! J’avais déjà vu le lobby, en jetant un coup d’œil par les fenêtres. Mais je n’avais pas aperçu le grand escalier, les lustres somptueux et les bas-reliefs. Et pas mêmes ces deux garçons, fort jolis, vêtus tels des gradés de l’armée, qui sont payés pour nous faire des courbettes polies. «  Madame Garon aura un très léger retard, monsieur Tremblay. Elle en est désolée et vous prie de lui pardonner.  » Patate! Un retard! C’est la preuve qu’elle est une véritable vedette d’Hollywood! Les étoiles aiment se faire espérer, afin d’être davantage admirées. Je regarde le luxe du lobby du Capitol, avec des yeux trop grands, tout en gigotant sans cesse.

    «  Tiens-toi tranquille.

    - Papa… J’ai envie de pipi…

    - Ah! ça, c’est autre chose! Vas-y, je ne bouge pas d’ici.

    - Je vais me perdre, dans ce palace…

    - Le garçon va te montrer le bon endroit.  »

    Je sens que c’est indécent de me faire accompagner par ce prince… Mon estomac me joue des tours! Il a mal choisi son moment! Mes mains froides tremblent. Et cette salle intime, si luxueuse, me fait sentir encore plus petite. Devant la glace, miroir miroir me confirme que je ne suis pas la plus belle pour faire face à Pauline Garon.

    Quand je retourne vers papa, je le vois en train de parler avec une femme, sans doute la secrétaire de la vedette. Il y a plusieurs hommes avec elle, probablement des membres de la direction de la salle de cinéma. Ce n’est que rendue près de mon père que je me rends compte que…

    Je me suis réveillée quelques minutes plus tard, avec, près de mon visage, le prince placier et ses sels. J’ai une serviette d’eau froide sur le front et, en écarquillant les yeux, je vois Pauline Garon penchée vers moi, miaulant : «  Est-ce que tu vas mieux, Renée?  » J’espérais voir une vedette, et me voici avec une maman. Et puis, une actrice de cinéma ne peut être aussi petite! Et patate qu’elle est blonde…

    «  Je… Oui… Je… Je vais mieux…

    - Il fait si chaud.

    - Je m’excuse si j’ai causé des soucis.

    - Du tout! Tu voudrais une limonade? Par une telle chaleur, ça te ferait du bien.  »

    Pauline et moi, nous sommes maintenant comme les deux doigts de la main. Quand je révélerai à Sousou que notre idole m’a caressé le front et qu’elle m’a payé une limonade! Je sirote ma boisson en écoutant mon père, qui lui pose habilement des questions. Je regarde de près, et il me semble ne pas avoir vu cette robe chez Fortin… Pauline est si gentille! Si simple! Elle raconte, d’une voix déterminée et chantante, les grands exploits de sa carrière. J’ai l’impression que je me mets à rougir à toutes les trente secondes. Papa lui parle des difficultés peut-être rencontrées depuis la venue des films sonores. Ce n’est pas poli! Elle lui raconte qu’elle a tourné des films français, à Hollywood, et qu’elle va s’embarquer pour le pays de nos ancêtres pour devenir vedette là-bas. Enfin… elle n’a pas réellement dit  » pour devenir vedette  », mais je suis certaine qu’elle le sera! Les Américains me paraissent maintenant si méchants! Ils ont osé enfermer Pauline dans une petite boîte pour qu’elle traduise des films anglais en se basant sur le mouvement des lèvres des actrices à l’écran. Dans une boîte! J’ai du mal à comprendre ce passage… Je me sens si étourdie… Je voudrais m’évanouir encore pour qu’elle me caresse de nouveau le front…

    «  Je vous remercie, madame Garon, pour votre disponibilité et votre amabilité.

    - Tout le plaisir était pour moi, monsieur Tremblay. Et Renée? Tu vas mieux? Tu es si charmante, avec ta jolie robe! Oh! celle que je vais porter, ce soir, sur la scène du théâtre! Elle est si somptueuse! Noire! Je vais te la montrer!  »

    Patate… une robe d’actrice d’Hollywood! Et elle me demande de la toucher! Je caresse le tissu du bout des doigts et souris comme une crétine. Ensuite, Pauline lève le petit doigt, se précipite vers son sac à main pour en sortir de magnifiques photographies d’elle-même. Elle signe : «  Amicalement, à la jolie Renée Tremblay. Pauline Garon. 29 juillet 1931  ». À ma mort, je l’aurai près de moi!

    «  Est-ce que tu aurais une question à poser à madame Garon, avant de partir? Il ne faut pas nous attarder. Elle doit se reposer, pour bien recevoir le public, ce soir.

    - Oh oui, patate, que j’ai une question! Plus tard, j’aimerais devenir une vedette de cinéma. Est-ce que j’ai tort? Quel conseil me donnez-vous?

    - Non, tu n’as pas tort, Renée! Je te dis ceci : si j’ai réussi, pourquoi n’en serait-il pas de même pour toi?  »

    Je la quitte avec une révérence de petite lady. Elle avance vers moi et me donne deux baissers sur les joues, avant d’ajouter, avec un air espiègle : «  Bonne fin de journée, petite patate Renée!  » Un court instant, je crois qu’elle a mon âge. J’aimerais la traîner par la main à la maison pour lui montrer mes poupées et on s’amuserait dans le sable. Pourquoi pas? Après tout, elle n’est pas tellement plus grande que moi.

    En sortant de la loge, je vois des étoiles partout. Je marche sur la grande scène du Capitol, regarde les décorations royales. Je m’arrête, ferme les yeux et imagine la foule de Trifluviens, ce soir, applaudissant Pauline, qui sera à la même place que moi, avec sa belle robe noire satinée. Avant de partir, je jette un dernier regard vers la loge. Dehors, il y a un attroupement de gens de tous les âges, qui chuchotent : «  Il paraît que l’actrice d’Hollywood est arrivée…  » J’ai bien le goût de leur répondre :  » Oui, et elle m’a embrassée!  »

    Le lendemain, je me rends au Capitol avec mes parents, ma sœur Simone et Sousou. Il ne reste aucune place! Quand Pauline apparaît, tout le monde se lève pour l’acclamer. Elle nous fait rire en parlant des films sonores. Elle raconte comme elle aime sa famille, la province de Québec et Trois-Rivières. Dans mon imagination, je lui lance : «  Hé! moi aussi, tu m’aimes, Pauline? C’est moi : Renée Tremblay, la petite patate!  » Mais je préfère garder tout ça pour moi. Ce soir, je ne suis personne : je fais partie du public anonyme, alors qu’hier, j’étais la petite sœur de Pauline Garon. Je peux maintenant grandir en toute paix, en attendant mon grand jour. Pauline me l’a dit : pourquoi n’en serait-il pas de même pour moi?


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  • Manuscrit : Secrets bien gardés

    Il y a quelque chose de très ironique de penser que cet extrait présente une réalité un peu humiliante : lors de la conquête militaire du Canada par les Anglais, les navires sont arrêtés dans un petit village voisin pour désarmer la population, mais ne l’ont pas fait en passant devant Trois-Rivières. Une situation qui révolte les trois vieux frères Tremblay. Nous étions alors en 1760.

    Au début d’août, le moment tant craint survient alors qu’un garçon arrive hors de souffle aux Trois-Rivières pour dire que toute la flotte anglaise est en route pour Montréal et que des soldats sont descendus au village de Batiscan pour obliger les habitants à leur remettre leurs armes. « Ils ne dépasseront pas les Trois-Rivières, mes bons amis! Nous vaincrons ou nous mourrons! » Ce cri d’alarme de Samuel n’est peut-être pas partagé par tous, mais un grand nombre d’hommes s’installent sur le bord du fleuve Saint-Laurent en compagnie de la milice. Chacun soupire qu’il est dommage de ne pas avoir reconstruit les palissades, suite au grand incendie du couvent des ursulines.

    « Ils approchent, Nicolas! Je les vois! Si un de ces barbares ose descendre, il va apprendre que mon frère est toujours l’homme le plus fort en Canada! » Samuel demeure stoïque, le mousquet chargé de poudre, prêt à tirer. Il a le réflexe de reculer de quelques pas en voyant que le Saint-Laurent est littéralement couvert d’énormes navires de guerre. Les trois frères Tremblay les regardent passer, abasourdis en se rendant compte que les soldats de ces vaisseaux ne sont pas aux aguets, que leurs canons ne tonnent point, bref, que ces Anglais ignorent totalement les Trois-Rivières. « Quels lâches! Battez-vous! Battez-vous! Descendez et venez vous frotter à nous! » de crier Gaspard en brandissant sa canne. Nicolas l’aide à se relever, alors que Samuel prend le relais de Gaspard, du moins jusqu’à ce qu’un compatriote le prenne par l’épaule pour lui dire: « Restez calme, monsieur Tremblay. Vous n’avez plus le cœur de vos vingt ans. Retournez dans votre auberge avant de vous blesser avec ce vieux mousquet. » Samuel se dégage de cette emprise et ajoute: « Ils ont peur de nous, de notre foi et de notre roi! » sous les sourires de tout le monde. Samuel soupire, presse le pas, les larmes aux yeux, alors que, derrière, Gaspard est soutenu par Nicolas qui se cogne contre une charrette, malgré les cris d’avertissement de son frère.

    Tout le monde envahit le Joyeux Baril et l’Auberge de la bonne Entente pour boire le vin de l’oubli. Voilà très longtemps que la maison de Samuel n’avait connu une telle animation. Chacun a son gobelet de vin ou d’eau-de-vie et se plaint: « Ils nous ont ignorés! Ils sont arrêtés à Batiscan, mais pas aux Trois-Rivières! Quelle humiliation! Nous saurons nous en souvenir! » Tant d’émotions et trop de gens autour d’eux éreintent Gaspard, Samuel et Nicolas. Cette fatigue étrange n’appelle pas le repos. L’auberge vide, ils gardent un long silence. Gaspard pense aux coups de canon qui pourraient détruire la belle ville de Montréal. Nicolas songe à ses grands-parents Guillaume et Jeanne, sans doute honteux de perdre leur pays pour lequel ils ont tant travaillé et souffert. Samuel, bien sûr, ne pense qu’à sa foi menacée autant que sa langue et sa fidélité au roi de France. Il se met à pleurer et ses frères le consolent avec affection, comprenant sa grande peur de perdre ce qui a été l’essentiel de toute sa longue vie, comme si on sabrait en quelques secondes soixante-huit années d’existence.


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