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    Manuscrit : Une journée...

    Un des cent chapitres de Une journée, une rue, cent personnages, le roman le plus satisfaisant de toutes mes créations. Ce passage est inspiré de la profonde haine que je porte aux mouches...

     Le jeune homme, une coupure saignante au front, serre les dents et s’élance avec violence pour rater la mouche qui n’en finit plus de devenir invisible après chaque menace. " Je vais t’avoir ! Cochonnerie ! Tu vas crever, pourriture ! " crie-t-il, le regard circulaire dans le salon, ne voyant plus l’insecte qui, contre toute attente, décide de le narguer encore et encore en passant à un cil de son nez, provoquant chez lui un autre hurlement strident et des coups de tue-mouche dans le néant. D’un vif coup de pied, il pousse le sofa renversé. Il y a quelques minutes, il était grimpé dessus, assuré d’avoir la peau de l’ennemi, installé au centre du mur. L’élan puissant l’avait fait basculer, se frapper la tête contre le mur et tomber sèchement.

    Vingt minutes plus tôt, le jeune s’était couché en toute paix, certain de passer une nuit agréable et qu’il se sentirait ainsi en pleine forme lors de son réveil, à cinq heures trente, pour se rendre à son travail. Cependant, du néant avait surgie cette mouche, une seule, décidant de bourdonner autour de son visage. Il avait fermé la porte, mais le monstre était demeuré à l’intérieur, sans qu’il n’arrive à la voir. Aussitôt la lampe éteinte qu’elle recommençait son jeu. Il savait qu’il en aurait pour la nuit entière et que le seul moyen de trouver le repos consistait à mettre à trépas cette abomination.

    " Elle est là ! Sur le mur, en haut du radio ! Bien mal placée… Mais je vais t’avoir, saleté ! " Le temps d’avancer une chaise pour monter sur le vieux meuble que la mouche s’est envolée vers le couloir. Le jeune homme, furieux, descend trop rapidement, se cogne contre la chaise qui s’écrase au sol, puis part en hurlant, faisant virevolter son arme dans le vide, tout en récitant une litanie de jurons effroyables, donnant des coups de talon sur le plancher, quand soudain… Bzzz… Sous le nez ! La tête comme une girouette, il la cherche en lui vociférant des immondices. " Montre-toi la face si t’es un homme ! Sors de ton trou que je t’assassine cent mille fois, invention du diable ! Tiens ! Parlons-en de la perfection divine ! Dieu créa la Terre et toutes les créatures, puis comme il se sentait mesquin, il inventa la mouche. Suffisant pour devenir athée ! Je… Là ! Sur l’armoire ! Je vais t’anéantir, vermine ! "

    Il approche à pas de chat, mais s’élance avec la vigueur d’un taureau, si bien que le tue-mouche casse en deux parties. Bouillant de colère, l’homme se retourne, les dents serrées, et aperçoit la mouche effrontément installée au centre de la table à manger. Il s’empare du premier objet pouvant l’écraser : une chaise. Re-jurons. " Charogne ! Tu vas me rendre fou ! Je vais t’avoir, calamité ! Horreur horrible ! Un journal, tiens ! Ça frappe encore plus fort que le tue-mouche. Où t’es passée ? T’as peur, hein ? Mon hos… Non ! Nooooon ! Pas encore me bourdonner dans les oreilles ! Je n’en peux plus ! "

    Le garçon trouve le journal requis, qu’il roule très serré. Il entoure le résultat de ruban gommé et frappe la table dix fois, pour s’assurer que tout est solide. Il se met tout de suite à la recherche de l’infâme, tout en lui lançant les pires insultes. Invisible dans le couloir, absente de la chambre et même situation dans le salon. Il sent qu’une visite à la chambre de bains devient impérative. Le voilà installé sur la cuve et la mouche décide d’une attaque sous son nez. Il bondit, s’empare du journal qu’il fait voler en tous sens, oublie son pantalon baissé et chute vers l’avant, à trois pouces de s’assommer contre la baignoire. La vilaine, fière de sa victoire, s’est retirée vers ses tranchées afin de mijoter le prochain raid.

    " Vomissure ! Monstruosité ! Putain ! C-O-C-H-O-N-N-E-R-I-E ! Ma… Elle est là ! Pourquoi si haut ? Je… Stratégie, mon gars ! Du calme ! " Il retourne à la cuisine, met la main sur la chaise renversée, l’installe avec la plus grande prudence dans le couloir face à la mouche, mais quand il monte dessus : Crac ! Il tombe face première vers le mur, s’écroule au sol, alors que l’insecte décide de zigzaguer autour du visage. Hurlements ! Jurons ! Coups de pieds sur le plancher ! Poings contre les murs ! Il la voit sur le cadre de la porte de sa chambre, serre les dents, se concentre pour viser comme il faut. Hélas ! Poings contre les murs ! Coups de pieds sur le plancher ! Jurons ! Hurlements !

    Hors de souffle, le jeune homme court en tous sens, à la recherche de la diablesse qu’il trouve au salon, sur le mur, face au sofa. " Ah non, mon enfant de chienne ! Tu ne me feras pas ce coup-là deux fois ! Tu veux que je me casse encore la gueule ? Jamais ! Mais je te regarde, ma maudite ! " Regarde… Regarde… Regarde, avant de sauter sur le sofa et d’asséner un violent coup de journal sur le mur. En vain ! Cette fois, la voilà au centre de la table à thé. Pauvre table à thé… Il perd la mouche de vue une minute, occupé à enlever du sol les morceaux de la tasse cassée.

    " La fenêtre ! Sur le rebord de la fenêtre ! Cette fois, ton compte est bon ! Je vais te tuuuuuuuuer ! T’entends ? T’as fini de m’empêcher de dormir ! " Il serre très fermement son journal qui commence à tomber en lambeaux, vise juste et… Victoire ! Voilà un immonde tas d’ex-mouche bien en vue, alors qu’il frappe trois autres coups pour s’assurer de son triomphe. Danse de joie ! Cris d’allégresse ! Du bout des doigts, il prend le cadavre qu’il jette sur le plancher, le piétine dix coups, avant de chercher le moindre signe de son existence, le lancer dans le cendrier, verser de l’essence à briquet, craquer une allumette et applaudir le spectacle, avant de l’éteindre à grands coups de crachats. Il se presse vers la chambre de bain, lance les restes dans la cuve et voit l’invisible se perdre dans le tourbillon impitoyable de la chasse d’eau.

    Le jeune homme, décoiffé, plein de sueurs, se passe un peu d’eau dans le visage, touche du bout des doigts sa blessure au front, va à la cuisine pour se servir un verre de jus d’orange, qu’il se rend boire au salon, tout en fumant la cigarette du conquérant. " Il n’y aura plus jamais une seule de ces saletés pour m’empêcher de dormir ! Jamais ! Je vais les combattre toute ma vie et lever une armée de citoyens honnêtes avec comme mission de les anéantir à jamais de la surface de la Terre ! Bon ! Repos, maintenant. Le saint repos mérité. Je devrais déjà dormir. " Prière du soir, silence rédempteur, sourire du combattant, poings fermés, prêt à sucer son pouce, quand soudain, une seconde… Bzzz Bzzz Bzzz…


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  • Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Voici un extrait du Pain de Guillaume, premier tome de ma série de romans consacrés à la famille Tremblay. L’histoire se déroule au 17e siècle, à l’époque de la Nouvelle-France. Jeanne, veuve de Guillaume, vient de voir son fils unique partir en apprentissage dans un village près de Montréal. De plus, son amie l’Indienne Sacajawea est repartie vers son peuple. Jeanne ressent une profonde solitude qu’elle tente de briser en organisant une réaunion des anciennes Filles du Roi. J’aime beaucoup le passage où Jeanne parle à son mari disparu. Je crois que c’est un beau témoignage d’amour.  

    Jeanne prépare avec soin ses meilleurs gâteaux, ainsi que des plats de fruits secs. La présence de ces femmes va la raviver. Elles parleront sans cesse de beaux souvenirs et s’instruiront mutuellement des mauvaises expériences. Peut-être chanteront-elles un vieil air de la France. Malheureusement, des six femmes ayant juré leur participation, il n’en vient que deux. La nostalgie paraît amère dans leurs bouches. Jamais elles n’auraient dû venir dans cette colonie de froid et de misère. Le présent est à cette image, tel un secret murmuré. Elles se plaignent de leurs époux, répétant trois fois que ces mariages ont été célébrés beaucoup trop rapidement. Une femme ose même dire que Sa Majesté n’a jamais tenu ses promesses, que plus personne ne vient depuis longtemps et que la majorité des rares arrivants préfèrent la vie libertine des Sauvages à l’idée de bâtir un grand pays. Rien ne progresse jamais. L’arrivée de monnaie de cartes à jouer symbolise la preuve de l’échec de l’économie de cette terre maudite, qui sera bientôt ravagée par les Anglais ou par les nations iroquoises.

    Les deux femmes remercient Jeanne pour l’hospitalité et la nourriture. Elles s’en vont tôt et laissent la veuve déçue et attristée. Elle voulait des rires et a récolté des larmes. Elle dépose les restes de ses victuailles dans un coin froid de la maison. Elle approche de l’âtre pour se réchauffer les mains. Soudain, un client tardif et enivré pousse la porte. Jeanne a peur de le congédier. La présence autoritaire de Sacajawea n’invitait jamais ces hommes à s’attarder. Jeanne tolère ses jérémiades. Il mange en laissant tomber les miettes sur le sol.

    « Je n’ai point de sols ni de cartes pour vous honorer, madame.

    - Vous en aviez pour le vin du cabaret.

    - Qu’est-ce que vous dites?

    - Je réclamerai la somme à votre seigneur. »

    L’homme se lève abruptement et Jeanne recule aussitôt de quelques pas. Elle trébuche contre une chaise. Il éclate de rire et s’en va, non sans l’avoir menacée de violences si elle le dénonce à son maître. Jeanne demeure sur le plancher de longues minutes, se jurant à l’avenir de toujours faire payer avant le service. Elle installe le verrou à la porte, souffle les bougies pour n’attirer personne d’autre. Elle tombe encore et se frappe la poitrine contre le comptoir. Si aujourd’hui elle n’arrive plus à voir dans la pénombre de sa maison où elle vit pourtant depuis si longtemps, Jeanne est effrayée en pensant à ce que l’avenir réserve à son pauvre œil. Elle tâte le comptoir pour retrouver la bougie, puis approche de l’âtre pour allumer le bout d’une mince tige de bois servant à l’enflammer. Elle soupire, réfléchit avant de faire quelques pas. Puis elle avance doucement jusqu’à un des lits de la clientèle, derrière les rideaux. Elle le pousse près du feu.

    Il y a quelques années, elle se contentait de la chaleur soufflée par la trappe vers le deuxième étage, où elle couchait en compagnie de Sacajawea et de leurs fils. Maintenant, elle ne peut plus tolérer cette froidure. Elle espère que le hasard ne fera jamais en sorte que les trois lits destinés aux voyageurs soient pas occupés en même temps. Jeanne enfile sa tenue de nuit, s’assoit, défait ses longs cheveux et les coiffe en chantant doucement, comme le faisait tout le temps son amie agnière. Puis elle se couche, tire les quatre lourdes couvertures jusqu’à son cou, craintive d’elle ne sait trop quoi.

    « Guillaume, mon ami, je me sens si seule. La tentative pour me rapprocher des autres filles du roi s’est avérée vaine. Elles ne portent plus en leur cœur cet épisode de leur jeunesse. Le présent a effacé leur passé. Je me sens si âgée, mon bon époux. Je sais que vous m’avez raconté qu’à mon âge, vous vous sentiez si désolé du départ de votre apprenti Louis Chevallier. Il était le François que vous désiriez et que Dieu m’a permis d’enfanter, un peu plus tard, pour que votre destinée s’accomplisse en ce lieu. Notre fils est maintenant parti et je me sens aussi seule et âgée que vous l’étiez. Je vous envie, Guillaume, car du paradis, si près du Tout-Puissant, vous pouvez voir notre François, tout là-bas, dans le village habité par Barbe, l’épouse de votre grand ami Gaspard. Vous le voyez apprendre à pétrir le pain auprès de ce maître inconnu. J’aimerais tant le regarder moi aussi! Je m’ennuie de mon amie Sacajawea. La vie était si agréable près d’elle. Maintenant, je suis seule et j’ai peur de tout. J’ai grande crainte de perdre la vue. Je sais qu’en cas de si mauvais sort, notre fils me rappellerait près de lui. Je serais alors loin des Trois-Rivières pour dire à tous que je suis la mère de leur futur boulanger, qu’il sera le successeur de Guillaume Tremblay, le premier boulanger de ce fort. Donnez-moi la force, par votre amour et vos prières, d’affronter tous ces sacrifices. Dites à Dieu de se montrer clément envers ma vue, afin que je puisse toujours voir mes dessins de votre visage, mon bel ami. Je veux que chacun sache que je suis votre éternelle épouse, que je suis la mère de François Tremblay, celui qui fera renaître le pain de Guillaume aux Trois-Rivières. Je vous aime toujours, mon ami. Vous me savez fidèle à toutes les promesses que je vous ai faites, avec le Divin comme témoin. J’espère que vous pensez que je suis encore la plus dévouée des épouses, celle que vous avez tant espérée pendant toutes ces années, celle qu’Atichasata l’Algonquin avait vue dans votre destinée comme la mère de votre successeur à la boulangerie de ce bourg. »

    Jeanne a du mal à s’endormir, malgré la chaleur du feu qui n’est plus qu’un point difforme, dansant nonchalamment devant son œil tant fatigué. Elle pense trop à la fête de Noël qui sera là bientôt. Elle se souvient que Sacajawea était amusée par la piété démontrée par les Français. Cependant, elle respectait les croyances de chacun. Elle communiait avec l’esprit de la Terre et de la nature, créations de Dieu. L’émotion de François était si forte quand il pensait à la naissance du fils du Divin. Le lendemain, Jeanne lui donnait toujours un petit présent, la plupart du temps une courte prose louangeant Dieu. Les gens des Trois-Rivières se présentaient aux Délices pour partager dans l’humilité le bonheur de leur foi. Peut-être que cette année, d’autres enfants viendront avec leurs mères. Jeanne sera seule pour les accueillir. Que fera François, à Lachine? Elle ne doute pas de la dévotion de son fils, mais elle a du chagrin de penser qu’il ne sera pas à ses côtés pour vivre cet immense bonheur.

    Comme souvent, depuis tant d’années, Jeanne se réveille avant l’aube. Elle entend encore les pas de Guillaume qui chauffe le four et prépare la pâte. Quand il était là, elle fermait les yeux et souriait de l’entendre si merveilleusement heureux d’accomplir chaque jour sa noble tâche. Maintenant, elle demeure éveillée, regardant le vide, comme si elle attendait le miracle de voir surgir Guillaume pour préparer le pain. Jeanne se lève, ferme la porte du lit, fait sa toilette, ouvre un volet pour aérer. Un nuage de neige l’attaque sournoisement. Elle se met tout de suite à la tâche pour préparer ses gâteaux, galettes et breuvages chauds. Mais qui viendra? En décembre, hors les indigènes et les coureurs des bois, tout le monde demeure terré dans la chaleur de sa maison. Attristée par sa solitude, Jeanne sursaute quand la porte est poussée. Derrière le froid se cache Marguerite, l’épouse de Mathurin le boulanger. Que fait-elle à la confiserie à cette heure, elle qui doit préparer le repas de ses sept filles?

    « Ma Marie et ma Michelle ne sont point en santé. J’ai aussi crainte que ma petite Anne ne soit rappelée près de Dieu avant la fin de l’hiver. Elle est une enfant fragile, qui résiste mal à la violence du climat de ce pays. J’aurais voulu assister à votre réunion, madame, mais j’étais trop inquiète du sort de mes pauvres enfants. Je dois de ce pas me rendre à l’église pour offrir mes prières à notre Créateur, afin qu’il les protège des tristes afflictions les guettant. Je tenais à vous saluer avant de m’y rendre, madame, ainsi qu’à vous remercier pour votre invitation.

    - Je vous remercie, madame. Vous n’avez pas raté un grand événement.

    - Vous croyez? Vous m’en voyez déçue. J’ai toujours cru que nous, filles du roi, étions ce qu’il y a de plus précieux en ce bourg pour rattacher ses habitants à la France. Sa Majesté nous a choisies pour peupler cette colonie. C’est une décision de Dieu qui a éclairé cette initiative de notre roi, car jamais il ne faut oublier que Sa Majesté est le représentant du Tout-Puissant sur Terre. Nous avons fait le grand sacrifice de quitter notre pays pour venir ici faire des mariages de raison pour la plus grande gloire de Dieu, du roi et de ses possessions en Amérique. Sommes-nous des martyres, des héroïnes? Je ne le sais pas, madame, mais nous devrions être plus amies. Nos souffrances et nos espoirs auront été les mêmes. Notre aventure devrait servir d’exemple édifiant pour les filles nées en Canada. C’est ce que je crois, madame, et c’est pourquoi je vous félicite d’avoir eu cette idée de réunion. »

    Jeanne demeure absorbée par les propos de cette femme devenue vieille si prématurément, elle qui est pourtant de six ans sa cadette. Les maternités répétées et toutes ces années passées si près du feu ardent de la boulangerie la font paraître beaucoup plus âgée. Les rumeurs du bourg laissaient croire que cette Marguerite, silencieuse et soumise, était une sotte. Ses propos prouvent le contraire à Jeanne. Voilà longtemps qu’elle n’était venue aux Délices des Trois-Rivières, sans doute parce que son époux le lui interdisait. En sortant, elle dit à Jeanne: « C’est devenu joli, ici. » Et tout à coup que l’épouse de celui qui se jure son ennemi devenait sa plus précieuse amie de cœur? Une autre fille du roi ayant tant conscience de son destin, tout comme Jeanne? Les jours suivants, la veuve Tremblay tente de la visiter mais, comme d’habitude, Marguerite demeure derrière, alors qu’au comptoir, Mathurin se perd en sarcasmes face au lointain apprentissage de François.


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  • Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Nous sommes dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, alors que les maladies emportaient des milliers d’enfants, destin jugé comme normal par la population. La façon de soigner consistait à garder les malades au chaud, la transpiration, disait-on, pouvant faire sortir le mal du corps. Vitaline fait fi à ces croyances et juge, au contraire, que la chaleur tue sa petite fille. Alors, éplorée, elle prend sa fillette dans ses bras et s’enfonce dans le fleuve Saint-Laurent pour que la fraîcheur la guérisse. Un extrait émouvant (je crois) de L’Inoubliable Antoine.  

    Alors que Marie faiblit de jour en jour et qu’Antoinette rencontre toutes les peines du monde à lui faire avaler quoi que ce soit, Vitaline se met en route vers Montréal. Cependant, elle descend à la Rivière-du-Loup, ayant changé d’idée. Un voisin de Charlotte vient la reconduire aux Trois-Rivières, en ne cessant de lui confier les secrets de différents onguents. De retour chez elle, la maison ressemble à une église obscure surchauffée, alors qu’une dizaine de femmes sont réunies pour les prières. Vitaline ne pense pas à la bonté de leur geste et, telle un animal femelle, s’empare de son enfant pour la transporter en courant par les rues du bourg. Les gens, effrayés, s’éloignent de la source du mal, alors que Vitaline presse le pas, en pleurant, jusqu’à la berge du fleuve Saint-Laurent. Elle la tient contre son corps, la berce, enduit son visage d’eau, regarde le ciel en criant: « C’est l’été et sa chaleur qui la tue! L’été détruit tout! Ma Marie a besoin de fraîcheur et non pas de toute cette chaleur! Dieu! Mon Maître! Ayez pitié de votre pauvre servante qui a tant souffert pour vous plaire! Faites tomber la pluie! Faites gronder le vent pour que je garde près de moi celle qui est plus que mon sang! » La population trifluvienne, affolée, n’a jamais entendu tel désespoir. Ces gens deviennent encore plus consternés quand ils voient Vitaline s’enfoncer dans l’eau en répétant sa litanie. Un homme va vite la rejoindre pour la calmer, la raisonner. Vitaline s’en débarrasse d’un coup de tête et refuse de bouger. Une heure plus tard, les militaires anglais s’en mêlent et ce que Vitaline leur crie, dans leur langage, provoque leur colère. La femme est traînée de force jusque chez elle. Marie, le visage rougi, râle comme si son dernier moment de vie était venu.

    Au début de la nuit, Vitaline retourne sur le bord du fleuve avec la fillette, alors qu’une légère brise accompagne la noirceur. Elle berce, berce sans cesse Marie, en ne pouvant arrêter de pleurer. Elle prie Dieu, l’implore de laisser l’enfant vivre et de la prendre à sa place. Les militaires de garde, au loin, examinent, muets, l’inquiétant spectacle du désespoir de cette mère. Leurs confrères de l’après-midi leur ont fait part des insultes de Vitaline, mais ils n’en tiennent pas compte, sachant que cette femme est prise par une émotion incontrôlable. Ils l’invitent à la sagesse et à retourner chez elle. Farouche, Vitaline les chasse par de vifs gestes de la tête et des épaules. Ils s’éloignent, avant de revenir avec des miches de pain, comme s’ils voulaient attirer à leurs pieds une bête blessée.

    La fatigue et le sommeil n’ont pas raison de Vitaline, alors que Marie dort paisiblement, la tête contre sa poitrine. Elle continue à la bercer, à prier sans cesse. Au matin, les habitants viennent voir l’étonnant spectacle, mais l’Acadienne les ignore. Sa fille entre les bras, elle marche rapidement, comme pour créer du vent afin de la rafraîchir. Les gens se disent qu’Antoine ne mérite pas une épouse si brave et émouvante. La mère fait fi des conseils de tous et repousse du regard le chirurgien et ses potions. Il en est offusqué et tente en vain de lui faire comprendre que seule la chaleur peut faire sortir le mal par la voie de la sueur, que l’air frais qu’elle lui impose risque surtout de l’affaiblir davantage. Rapidement, Antoinette, Anne, le petit Antoine et Pierre-Antoine accompagnent leur mère sur le bord du fleuve. Sans cesse, ils épongent le visage de Marie avec de l’eau froide.

    Graduellement, la malade accepte un peu de nourriture. La première nuit d’août, Marie marmonne quelques mots. Alors qu’elle la berce encore, des larmes de joie ruissellent sur le visage de Vitaline. Au matin, la nouvelle émeut la population des Trois-Rivières, alors que le petit Antoine parcourt les rues, les bras en croix, en criant: « Elle a parlé! Ma sœur Marie a parlé! » Le Tout-Puissant est intervenu! Il a écouté les prières de Vitaline. La concernée ne sait pas qu’elle devient, dans les chaumières, synonyme de la force religieuse du peuple conquis par les protestants


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  • Publication : L'Héritage de Jeanne

    Une lectrice a déjà qualifiée Simone Tremblay de « nunuche ». Je ne me donnerai même pas la peine de traduire : Simone est « nunuche ». Quant à son amoureux François, il a aussi fait l’unanimité : c’est un dégeulasse! Mais ils s’aiment! Cela même si le garçon fait de Simone une parano pour tout et rien, qu’il la quitte à l’occasion. Regret dans le cas de l’extrait suivant, avec un magnifique échange de clichés romantiques idiots et un camionneur en joualvert. Non, je ne vous traduirai pas joualvert non plus. L’héritage de Jeanne a été commercialisé au Québec en 2000.  

    En fait de malchance, c’est plutôt Maurice qui s’y frotte, quand Simone se sauve en courant, après avoir lancé son tablier par terre et trébuché contre une table garnie. En pleine ruée de la clientèle de l’heure du dîner, ce n’est pas un très bon moment pour perdre sa cuisinière. Simone court vers le couvent des ursulines, avec la folle envie de parler à sa tante Louise. «  J’ai la vocation, maintenant! J’ai la vocation! Je veux devenir une sœur!  » pleure-t-elle en vain à la porte verrouillée, surveillée à la fenêtre par une religieuse sans doute heureuse d’être cloîtrée, au lieu de vivre dans ce monde fou de l’extérieur. Un prêtre intervient et va reconduire Simone à la rue, alors qu’elle brame sans cesse sa soudaine illumination de l’appel du Divin.

    «  Simone est là?

    - Ah! te voilà, toi! Non, elle n’est pas ici!

    - Où est-elle?

    - Je ne sais pas, mais si tu la trouves, tu me la ramènes immédiatement! Je ne la paie pas pour flâner dans les rues, alors qu’il y a les légumes à préparer pour le souper.

    - Si elle revient, dis-lui que je regrette et que je l’aime. Oui, je l’aime! Je l’aime! Je l’aime! Je l’aime!

    - Je lui dirai, je lui dirai, je lui dirai.

    - Comme t’es bêta, Maurice Tremblay! Tu ne penses qu’à ton restaurant et jamais à l’amour! Tu sauras qu’on ne peut empêcher un cœur d’aimer!

    - C’est ça, et un torchon trouve toujours sa guenille. N’accroche pas toutes mes tables en sortant, François Bélanger!  »

    François s’empare de la bicyclette de Simone pour ratisser tout Trois-Rivières. Mettant trop de vigueur au coin des rues, il casse les freins, puis tord le guidon en voulant éviter un piéton. En apercevant Simone, les mains cachant son visage, assise sur un banc du parc Champlain, François laisse tomber la bicyclette au milieu de la rue Royale, pour courir vers sa belle. Un camionneur, en tournant la rue, ne peut éviter la bécane.

    «  Je t’aime! Je t’aime! Je t’aime! Pardonne-moi! Je ne peux pas vivre sans toi! Tu es toute ma vie!

    - François! François!

    - Ma chérie! Jamais plus je ne te quitterai! J’ai été aveuglé par la colère! Et seul l’amour rend aveugle!

    - François! François! Comme je suis heureuse! J’ai tant souffert loin de toi!

    - Ne me quitte pas! Ne me quitte pas! Tu es le soleil de ma vie!

    - François! François!  »

    Le camionneur, à la musculature herculéenne, n’en pouvant plus d’entendre ce dialogue de mauvais film, tire François par la chemise, lui montre la bicyclette meurtrie et rompt le charme romantique par : «  Mon maudit jeune fou! T’as brisé mon truck, et je ne le paierai pas, ton baptême de bicyque! Mais tu vas payer pour la bosse sur mon truck!  » Main dans la main, les deux autres tenant le cadavre de la bicyclette, Simone et François marchent sur des nuages. Après le baiser de la réconciliation, il se dirige vers le chantier du terrain de l’exposition et elle rejoint le Petit Train, où Maurice l’accueille avec encore moins de politesse que le camionneur.

    «  Regarde! Il a tout démoli ta belle bicyclette!

    - Que m’importe la bicyclette puisqu’il m’aime et ne peut vivre sans moi!

    - Va à la cuisine et lave la vaisselle! Tu nettoieras les tables avant de préparer les légumes pour le souper! Et récure les chaudrons comme il faut!

    - Tu n’es donc pas content pour moi? Tu n’es donc jamais romantique envers les femmes?

    - Au contraire! Je viens de te préparer à ta vie de femme mariée! Et dépêche-toi!  »

    François s’enrobe de politesse, pour faire des excuses à chaque membre de la famille Tremblay, qui ne réclame pourtant rien de semblable. Roméo, de bon cœur, l’invite à souper. Tout en se servant une seconde platée de pommes de terre, François demande à Roméo la permission de se fiancer avec Simone, projet dont il ne l’avait même pas informée. Simone s’étouffe dans son verre d’eau, saute au cou de François et monte vers sa chambre en pleurant.

    «  Je voulais lui faire une surprise. Pourquoi pleure-t-elle?

    - Elle pleure tout le temps. Tu n’as pas remarqué?

    - C’est-à-dire… bon! Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Tremblay? C’est certain qu’actuellement, je ne peux pas faire vivre Simone, avec le petit salaire du chantier. Mais avec Dieu, Lionel Groulx et Duplessis de mon côté, vous allez voir que je vais bientôt travailler dans une manufacture ou une usine afin de beaucoup économiser. D’ailleurs, j’ai déjà un peu commencé, il n’y a pas longtemps. Je ne suis peut-être pas un prince de château, un homme plein d’instruction, mais c’est dans les petits pots qu’on trouve les meilleurs onguents.

    - Je vais terminer mon souper et on en reparlera.

    - D’accord. Puis-je avoir encore de vos excellentes tomates, madame Tremblay?  »


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  • Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Nous sommes en 1945 à Montréal, alors que Paul et Marie se préparent à vivre le plus grand jour de leur vie : leur mariage! 

    «  Paul! Où vas-tu avec ton habit de première communion?

    - Je m’en vais me marier, maman.

    - Tu vas le salir. Va enfiler tes culottes de jeu.

    - Je ne veux pas jouer, maman. Je m’en vais me marier.

    - Obéis. Ce n’est pas toi qui reprise tout ce que tu brises.  »

    Peuh! Un garçon sur le point de prendre épouse n’a pas de remords à désobéir à sa mère. L’habit de cérémonie, méticuleusement déposé dans un sac, passe par la fenêtre de sa chambre et le garçon, avec sa casquette et sa vieille chemise, marche devant sa mère avec une auréole au dessus de sa tête. Il passe par la ruelle et récupère le sac en ricanant. Il ignore que Marie vient de vivre une pareille situation. Avec deux frères, une sœur, une grand-mère, il lui a été impossible de camoufler la robe immaculée.

    «  Cesse de pleurer, mon bonbon favori.

    - Je ne peux pas me marier vêtue comme une vagabonde! Le plus beau jour de ma vie est gâché!

    - Tes amies vont t’aider. Moi, je vais aller demander au prêtre de retarder la cérémonie d’une heure. Il comprendra. C’est un bon curé.

    - O.K.! C’est ça qu’on va faire!  » 

    Armand Daneault, dix ans, est tour à tour surnommé le Saint, le Pape et Monseigneur par les gars de l’école. Depuis longtemps, il connaît le catéchisme par cœur et s’est attiré la sympathie de tout le monde en prenant en défaut un frère à propos d’une virgule du livre qui, lorsque omise, change le sens d’une parole divine. Vivant au-dessus des bassesses terrestres, Armand ne joue ni au ballon ni à la cachette. Dieu ne le lui permet pas! Cependant, en février dernier, il est devenu l’aumônier de l’équipe de hockey bottine, qui n’a perdu aucune partie par la suite et jusqu’à la fonte des neiges.

    «  Je comprends l’importance de la robe virginale pour le cœur d’une bonne catholique comme Marie et j’accepte de retarder la cérémonie d’une heure.

    - Merci, Armand. Comme tu parles bien… C’est certain que lorsque tu seras grand, tu seras le curé le plus à la mode de Montréal.

    - Ma mission auprès du Seigneur m’a été révélée lors d’une illumination : j’irai évangéliser les Chinois.

    - Ah oui, c’est bien aussi… Mais qu’est-ce que ça veut dire, ton grand mot? Viarginale?

    - Virginal.

    - Qu’est-ce que c’est?

    - Robe de mariée. C’est du Latin.

    - Que tu m’impressionnes, Armand… T’inquiètes pas. On va être à l’église dans une heure, pas une minute de plus.

    - Je vais prier le Tout-Puissant, en attendant.  »

    Armand s’agenouille et regarde le hangar rouillé, l’amoncellement de vieilles chaises brisées et de bric-à-brac métallique en se disant que le cœur de Dieu bat dans tout genre d’église. Cependant, il aurait aimé célébrer son premier mariage sans la menace de cette tablette débordante de pots de peinture qui risque de lui tomber sur la tête à chaque instant.

    Pendant l’attente, les amies de Marie gazouillent dans toutes les maisons pour trouver une belle robe, des chaussures et un voile à la future épouse. Paul, nerveux, fait les cent pas sur le trottoir, en fumant une pipe en réglisse. Quand enfin il voit arriver Marie, le garçon se sent ébloui et ne note pas que les souliers semblent trop grands.

    «  Attention, les amoureux! On ne bouge pas! Le petit oiseau va sortir!

    - Y a même pas de film dans ton kodak.

    - C’est mieux que de ne pas avoir de kodak. T’inquiètes pas, Paul. La photo, je vais la dessiner comme il faut. N’oublie pas que je suis le deuxième de la classe en dessin. Alors, arrête de chialer et souris.  »

    Paul et Marie marchent entre les rangées ornées de caisses de carton et de bois, mais ils voient le fard d’une grande église, les beaux vêtements des enfants de chœur, les toiles saintes sur les murs, les statues pieuses et entendent la grande orgue. Marie passe près de tomber à trois reprises à cause des chaussures. Elle se concentre pour ne pas pleurer. Ce grand jour de sa vie! Dans quelques minutes, elle deviendra madame Paul Gilbert.

    Armand préside la cérémonie mieux qu’un évêque. Plusieurs chrétiens de l’assistance se demandent pourquoi il répète Dominus Vobiscum, Ave Maria, Agnus Dei si souvent. Il leur semble que le garçon connaît beaucoup plus de mots que ces trois expressions. Ce premier mariage lui ferait-il perdre son Latin?

    «  Mademoiselle Marie Pratte, acceptez-vous de prendre pour époux monsieur Paul Gilbert, de lui être fidèle et gentille pour l’éternité?

    - Oui, je le veux.

    - Monsieur Paul Gilbert, acceptez-vous de prendre pour épouse mademoiselle Marie Pratte et de… de… de…

    - Armand! Tu te sens mal?

    - C’est l’émotion… Je suis si nerveux… Je disais… de… de… de lui être fidèle et de la protéger jusqu’à ce que mort s’en suive?

    - Oui, je le veux.

    - Par les pouvoirs que le bon Dieu et le gentil petit Jésus me donnent, je vous déclare mari et femme. Que le Tout-Puissant vous protège. Échangez les anneaux.

    - Armand, il me semble qu’on aurait dû échanger les anneaux avant que tu dises que nous sommes mariés.

    - Heu… C’est l’émotion… Échangez les anneaux quand même.  »

    De si belles bagues! Pas des pacotilles de plastique trouvées dans une boîte de Cracker Jack, mais de véritables joncs que Paul a achetés cinquante sous pièce, après avoir vendu beaucoup de bouteilles vides et ramassé du métal pour donner au Juif. «  Viboscum Ave Dei. Vous pouvez embrasser la mariée.  » Quelle joie! Marie se sent maintenant mieux. Quel sourire radieux, pendant qu’elle passe sous l’arche des bras tendus, alors que les plus petits, des anges, lancent des confettis de papier.

    «  La noce, maintenant! On va s’amuser!  » Elle a lieu chez Marie-Claude Demontigny, qui a la chance d’avoir une table à pique-nique dans sa cour. L’orangeade est de mise, ainsi que les petits gâteaux. L’orchestre, constituée de Daniel Girard et de son harmonica, enchaîne les grandes valses, les airs joyeux et les chansons d’amour.

    «  Merci, mes invités! Maintenant, c’est le voyage de noce!  » Où ? Où? de demander garçons et filles. Secret! Si romantique, de penser les demoiselles, en joignant les mains. Cependant, Paul a vendu la mèche à ses amis. Le jeune couple étant encore aux études et ne disposant pas de grands moyens financiers, le parc du quartier fera l’affaire pour le voyage de noce. Marie et Paul s’y rendent en pressant le pas, car il ne reste qu’une demi-heure avant que leurs mères n’aboient «  Viens souper!  » Paul donne un tendre bisou sur le front de la belle, qui rougit devant tant d’audace. Ensuite, la voilà plus que ravie parce qu’il la pousse gentiment, alors qu’elle s’envole sur la balançoire.

    «  Jamais je n’oublierai cette journée, mon bonbon sucré!

    - Et moi donc, bel amour! La noce! Le voyage de noce! La cérémonie et…

    - Ah oui… Armand me semblait un peu mêlé…

    - C’était à cause de la nervosité. Je lui ai pardonné.

    - T’as bien raison! Tu peux sortir, après le souper?

    - Pas longtemps… La sœur a préparé un concours de géographie pour lundi matin et j’ai promis à maman que j’aurais huit sur dix.

    - Demain? Après la messe?

    - Avec joie, mon bon mari.

    - Ma belle épouse en bonbon!  »


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