• Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Enfant de la balle, pour Ninon de Sève, la vie est un continuel spectacle. Même si elle sort à peine de l’adolescence, elle comprend les mécanismes pour faire vibrer le public. La jeune femme vient de subir une épreuve difficile, enlevée et séquestrée par un homme se disant amoureux d’elle. La nouvelle a fait la manchette des journaux du Québec et voilà une occasion en or pour Ninon de jouer davantage la corde sensible du mélodrame.

     

    "Merci, bonnes gens. Vous savez que j’apprécie votre chaleur et que je ne peux me lasser de vous le rappeler. Plusieurs d’entre vous m’ont posé des questions sur l’épreuve douloureuse dont je sors à peine et qui me fait encore tant souffrir, tout en ne m’empêchant pas d’accomplir mon devoir en vous faisant cadeau de ma voix, des magnifiques vues animées et de la conférence éloquente et distinguée de monsieur Lamy. Je sais que le criminel a été puni et que certains d’entre vous ont applaudi la sentence des juges. Laissez-moi cependant vous assurer que je lui pardonne de tout mon cœur et que je prie Dieu de l’accepter quand même dans son paradis." Zotique se gratte derrière les oreilles, se demande ce que Ninon est en train de faire. Elle ne l’a pas averti qu’il y aurait ce préambule. Il se sent estomaqué de constater que Ninon fait un spectacle mélodramatique avec sa mésaventure afin d’attirer la sympathie du public. Dix minutes plus tard, la voix étranglée, Ninon parle encore, raconte très peu de vérité pour se concentrer sur d’incroyables mensonges. "Il me frappait avec un gros bâton parce que je refusais de céder à ses avances odieuses. J’aurais préféré mourir en orpheline martyre que de perdre mon honneur de jeune fille propre." Un peu plus tard, elle avoue qu’il lui a donné du pain moisi, sans oublier qu’elle s’est nourrie des petits cafards que la pauvre arrivait à capturer. Zotique croise les bras, enlève une poussière de son projecteur, puis, un peu plus tard, se retourne pour ne pas rire, alors que la moitié de la salle pleure et que l’autre gronde de révolte, prête à se lever comme un seul homme pour aller lyncher un si épouvantable personnage "qui me crachait au visage en riant tel un disciple de Lucifer."

    "Tu n’en fais pas un peu trop, rossignol?

    - À propos?

    - De ton histoire.

    - C’est ce que le public veut entendre. Ne t’inquiètes pas, si on revient ici dans deux mois, la salle sera encore pleine. As-tu constaté mon triomphe et compté toutes les photographies vendues? Tu n’as pas assez fait imprimer de photos. Tu n’as pas encore écouté mes conseils judicieux, espèce de caïman!"

    Le spectacle et la vie sont deux choses différentes. Si Zotique juge Ninon sans scrupules d’exploiter ainsi son malheur, il sait trop bien qu’en privé, elle souffre encore d’insécurité, qu’elle se méfie des hommes seuls croisés dans les rues. La chanteuse a encore du mal à dormir, car des images de sa captivité l’empêchent de trouver un sain repos. Trois jours plus tard, Ninon éclate en sanglots sur scène quand, dans un geste brusque, elle déboutonne les manches de sa robe pour révéler au public stupéfait les traces des liens sur ses poignets, encore parfaitement visibles après trois mois. Une femme, près de Zotique, se cache le visage entre ses mains. Soudain, il comprend tout de suite pourquoi Ninon a tant insisté pour avoir sa bouteille de noir à chaussures…

    "Je trouve ça profondément exagéré.

    - Pourquoi?

    - C’est médicalement impossible! Si tu avais été attachée aussi solidement pour que les traces paraissent encore après trois mois, le sang n’aurait pas circulé et…

    - Oh! c’est une bonne idée!

    - Ninon, s’il te plaît.

    - Médicalement impossible! Médicalement impossible! Nous avons réussi à vendre trois fois plus de photographies. Nous avons augmenté le prix d’entrée sans que personne ne s’en plaigne. Demain, on va refuser du monde parce que ceux d’aujourd’hui auront parlé à leurs amis des marques sur mes poignets! Et tu viens me faire ton discours puritain d’impossibilité médicale!

    - Honnêtement, Ninon, je n’aime pas ça. C’est un mensonge trop évident.

    - Et les vues animées? Tu crois que c’est la vérité?Q

    ue du mensonge! Et tout le monde aime y croire, moi la première!"

     

    Montréal veut retenir le Lamitographe, alors que Sherbrooke prie pour que Zotique refuse l’offre de la grande métropole. Un mois plus tard, la région de Québec pavoise pour accueillir l’orpheline martyre et son génie de la manivelle. Ninon goûte pleinement chaque instant, car elle devine que Zotique commence à se sentir fatigué de cette vie. À l’aube de ses trente ans, il n’a plus la folle jeunesse de Ninon et s’inquiète certes de laisser sa mère seule à la maison. Il mûrit des projets concernant la production de vues et son métier qu’il voudrait enseigner à des jeunes gens vigoureux qui feraient régner le nom du Lamitographe partout au Canada français. S’il y a des Pathé et des Gaumont en France, des Vitagraph et des Edison aux États-Unis, pourquoi n’y aurait-il pas un Lamy de la province de Québec? Depuis trois ans, Zotique a acheté ses vues Edison des mains de Léo-Ernest Ouimet, de Montréal. Cet homme d’affaires est prospère, grâce à son exclusivité de toutes ces productions au Canada. Pourquoi Zotique ne ferait-il pas pareil? Même s’il sait que beaucoup de gens commencent à croire que les vues sont une bricole démodée, Zotique n’ignore pas que cette industrie croisse constamment. Ce qu’il désire avant tout est apporter la sécurité à sa future épouse et aux enfants qu’ils auront.

     

    Le sang du monde du spectacle coule dans les veines de Ninon depuis son plus jeune âge. Quand elle ravit les bourgeois qui font l’éternelle comparaison avec Emma Albani, Ninon leur laisse son adresse, dit que peut-être dans l’avenir, elle pourra se consacrer à une carrière de chanteuse d’opéra. Cependant, elle préfère encore les vues et les petites gens. Zotique n’a rien contre le fait que Ninon prépare sa future profession, qui pourrait la mener sur les plus grandes scènes du pays, mais il se demande ce qu’elle fait encore à Sainte-Anne-de-Beaupré, en train de chanter dans le magasin général pour trente braves qui ont ignoré les ordres des nombreux religieux de ce village de pèlerinage, ne voyant pas d’un bon œil l’arrivée de ces guignols.

     

    "Trente personnes heureuses et ravies, Zotique. Voilà l’éternelle raison de mon bonheur.

    - Tout de même, rossignol! Nous ne sommes plus à nos débuts! Nous sommes la plus prestigieuse compagnie de vues animées de la province de Québec et il nous faut encore donner des spectacles dans des boutiques de bric-à-brac!

    - Trente personnes heureuses, que je te répète. Il y a des sourires, des applaudissements. Il y a toi et les vues animées. Il y a ce bonheur colporté. Si j’étais aux Trois-Rivières, je penserais encore trop à Philippe.

    - Tu es heureuse, je te crois. Je le constate. Alors oui, je te donne raison. Je veux ton bonheur.

    - Ne m’enlève jamais les vues animées.

     

    - Je ne suis pas malheureux de donner des conférences à Sherbrooke, Québec, Ottawa ou Montréal, mais je dis que ces représentations de villages…

     

    - Trente personnes heureuses, Zotique.

    - Ça va! Ça va! J’ai compris!"

     

     

     

     

     

     


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  • Manuscrit : La splendeur des affreuxAu Québec, beaucoup de gens croient que nous étions, dans notre passé, les plus fervents catholiques du monde entier. Vrai pour une longue période ! Faux pour celle qui la précède ! Avant les rébeillons de 1937-38 et l’emergence du catholicisme ultramontain, les Québecois du temps étaient des fidèles un peu endormis. Ce n’est pas le cas de mon personnage, Jenny l’Irlandaise. Voici venu le temps de la confession annelle, à Pâques (oui : UNE confession par année!). Muette, Jenny doit avoir recours à une façon inhabituelle pour cette confession. Et comme elle a le caractère très bouillant des Irlandais…  La séquence se déroule en 1817 et est extraite de La Splendeur des affreux, quatrième roman de ma saga.  

    Je me suis un temps demandé pourquoi les religieux du Bas-Canada étaient si vieux. La réponse est pourtant toute simple: ce sont les Anglais qui empêchent l’arrivée ou la formation de nouveaux serviteurs du Divin. Ils veulent nous ensevelir sous leur protestantisme et tous nous condamner au diable, leur allié naturel. Damnés soient ces trèfles à deux feuilles d’Anglais! Damnés! Du calme, du calme, Jenny… Voilà un autre péché. Dieu me dit d’aimer mon prochain. Mais aimer un Anglais, c’est inconcevable! C’est… Oui, je me calme.

    Quoi qu’il en soit, le vieux curé et ses caduques compagnons se sentent fiers d’avoir une fidèle brebis comme moi. Je vais toujours à la messe, je respecte les saints, je jeûne les jours de nos fêtes, je prie sans cesse. Ils disent que je donne le bon exemple. Les Trifluviens prétendent que je fais tout ça parce que je suis aussi folle qu’Étienne. Leurs épouses, sœurs et filles, croient la même chose. Que m’importe! Je dois continuer à montrer la seule voie.

    Voilà Pâques! Le moment le plus important de la vie d’une catholique! Notre devoir nous commande de confesser nos péchés, de faire pénitence et de recevoir Dieu dans notre être par la voie de la communion. Je m’y prépare des semaines à l’avance, car, muette, je ne peux dire mes péchés au prêtre. Je dois les dessiner. Étienne a d’ailleurs dû acheter une bouteille d’encre additionnelle. Je suis pécheresse, d’accord! Mais une pécheresse catholique est toujours sauvée, quand elle fait ses Pâques! On ne peut en dire autant des protestantes anglaises! Mes péchés sont souvent justifiables, à mes yeux, à ceux d’Étienne et de l’humanité. Mais Notre Seigneur demeure le seul juge valable. Il voit ma dévotion, mon repentir. J’ai confiance en lui. Après tout, dans son paradis, il y a d’autres Irlandais et cela lui permet de mieux me comprendre.

    Il y a huit grands péchés mortels: l’orgueil, l’avarice, l’impureté, l’envie, la gourmandise, la colère, la paresse et être Anglais. Le plus grave est ce dernier mais, il va de soi, je n’ai rien à voir avec lui, ni avec la paresse, l’avarice et l’impureté. Les autres, par contre… Mais je regrette toujours! Et je suis prête à toutes les pénitences. Ce qu’il y a de plus humiliant est de les dessiner. Toutes ces occasions où je me suis mise en colère… intérieurement! J’ai pris plusieurs jours pour tout coucher sur papier. Étienne passait derrière moi, prenait soudainement un dessin en disant: « T’est beau! » Non, te n’est… ce n’est pas beau! C’est un péché! Dessiner cette fois où j’ai mangé quatre patates au lieu d’une seule sous prétexte qu’elles étaient bonnes! Quand le curé va voir ça, il me fera le sale œil, me pointera du doigt en sifflant « Kss! Kss! »

    Avec mes dessins sous le bras, je me rends voir le prêtre. Je m’agenouille devant lui, baisse la tête et joins les mains. Il a l’air content de me revoir. Je rends sa sainte vieillesse enchanteresse. Avec empressement, il s’empare de mes dessins. J’imagine que la façon de me confesser doit le changer de la routine. Il regarde lentement. J’ai l’impression qu’il va s’exclamer: « T’est beau! » Il prend une feuille particulière, le secoue en me la montrant. Il me signale que l’orgueil représente un très grave péché. J’aimerais tant lui dire que l’orgueil est typiquement irlandais, mais ce ne serait pas sage de ma part de contredire l’envoyé de gentil Dieu aux Trois-Rivières. « Et l’impureté, ma fille? L’impureté? » J’ai le goût de pleurer! Je lui montre la bague à mon doigt pour lui signifier que je suis réservée à mon mari dans le seul but de bercer un baby. Il me rappelle que le mariage n’exclut pas le plaisir de la chair. J’avale un sanglot et tremble. Est-ce que vais être obligée de lui dessiner la fois que… Ou celle où j’ai… Ou cette autre… Sans oublier celle… Il voit ma prière immédiate et constate que je suis repentante face à ces… à cet oubli. Nous passons au confessionnal. J’émets des sons pour lui faire comprendre que je suis d’accord avec tout ce qu’il me dit. Il me donne l’absolution, mais je dois faire pénitence. Après, je pourrai communier et sentir la lumière divine me laver. Alors, je serai protégée pour une autre année.

    Me voilà dans l’église en train de faire ma pénitence et à parler à mon Créateur, les larmes aux yeux. Je demande à gentil Dieu de me donner la force de ne plus jamais pécher afin que je revienne à la prochaine Pâques sans aucun dessin à montrer au prêtre. Après quelques heures, j’entends les pas du serviteur du Divin. « Ma fille, Dieu est fier de vous. Rentrez chez vous retrouver votre mari. » Je me lève, un sourire béat au visage, impressionnée de savoir que le Tout-Puissant se sent fier de moi. Je m’agenouille pour remercier le saint prêtre. Il insiste pour que je me relève et sorte.

    Je me sens si bien! Si blanche! Dans mon enthousiasme, je perds pied et glisse, tombe sur mon postérieur. Des Anglaises, témoins de la scène, me pointent du doigt et ricanent comme des trèfles séchés: « Look at that stupid Irish girl! » Par saint Patrick, je vais te les… Je cours vite chez moi, en pleurs, m’agenouille devant mon petit oratoire pour prier et demander à Dieu de me punir d’avoir tout de suite péché quelques minutes après m’avoir avoué sa fierté. Étienne me tire par les bras pour me faire lever, prétend que je vais me faire mal aux genoux et aux mains. Je l’ignore. Après tout, il n’est pas lui-même sans faute. Il ajoute qu’il a préparé le repas. Quoi? Pardon? Il a fait mon travail et veut me faire avaler son mauvais potage, sans aucune patate à l’horizon? Ça ne se passera pas comme ça! Est-ce que je vais ferrer ses chevaux, moi? Et qu’a-t-il à me lancer ce regard moqueur? Vite, des patates dans le chaudron!

    Avant chaque repas, je dois remercier Dieu pour cette nourriture. C’est grâce à la générosité du soleil et de la pluie, créations du Tout-Puissant, que les paysans peuvent cultiver, afin que nous puissions tous nous nourrir et être en santé afin de mener une bonne vie et ainsi plaire à la Puissance du Ciel et gagner notre paradis. Quelle belle logique! Étienne prétend que les légumes sont le seul fruit du travail des paysans. Et si Dieu n’est pas content des hommes et envoie des déluges et des sécheresses pour les punir, qu’est-ce que tu vas manger, ma petite bosse d’amour? Le voilà satisfait de son potage et il se délecte de son pain en me souriant. Il prend quelques bouchées de sa patate, étire les bras, content, avoue qu’il n’a plus faim. Je te dis que tu vas manger cette patate au complet ou je vais te… Ah! et puis, tant pis! Je la prends! « Gourmandise et colère », ajoute-t-il, narquois. Me voilà coupable, la bouche pleine, incapable d’avaler.


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  • Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Avant le grand traité de paix entre les coloniaux français et les peuples iroquois, en 1700, la Nouvelle-France était sans cesse attaquée par un de ces peuples, les Agniers. Désireux d’atteindre Québec, les indigènes devaient avant tout détruire Trois-Rivières. Le nombre d’attaques ne se comptent plus ! Le petit bourg résistait tant bien que mal. La victoire suivante, de 1653, est avant tout l’oeuvre de Pierre Boucher, mais un bon romancier peut se permettre d’en attribuer l’idée motrice à son personnage principal ! Un extrait du Pain de Guillaume, premier roman de la saga.  

    Le lendemain matin, les tambours résonnent avec insistance et la panique s’empare du bourg. Le fleuve Saint-Laurent déborde de canots agniers, comme jamais les Français n’en ont vu. Les femmes se barricadent dans leurs maisons ou vont se réfugier à la chapelle des jésuites. Alors que des soldats descendent vers leurs barques pour prévenir le combat, d’autres demeurent derrière les meurtrières. Les miliciens attendent sur la berge, prêts à refouler tout ennemi désireux de s’approcher du fort par voie de terre. Guillaume, fouetté par l’insulte d’Anne, trouve au fond de lui un immense courage. Il désire rejoindre ses compatriotes sur la plage, mais Pierre Boucher lui ordonne de rester à l’intérieur, « avec les femmes et les enfants ». Guillaume est pris à la gorge par cette remarque blessante. Il ne sait pas si le gouverneur l’a dite par malice ou si la tension du moment a fait sortir de sa bouche cette pensée qu’il a toujours entretenue à l’égard de son boulanger. Guillaume avale sa salive, son arquebuse entre les mains, jetant de furtifs coups d’œils vers le Saint-Laurent iroquoisé. Soudain, Pierre Boucher délaisse son poste d’observation et avance vers Guillaume.

    « Je m’excuse de mes vilaines paroles, monsieur. Que vous soyez ici depuis 1635 est la preuve infaillible que vous êtes un homme de courage et de grande valeur. Ce fort ne désire pas vous perdre. Voilà pourquoi je vous ai ordonné de rester à l’intérieur. Ce siège pourrait devenir long et la population aura besoin de pain et de nourriture.

    - Merci, votre excellence.

    - Faites-moi l’honneur de venir à mes côtés, monsieur. »

    Fier d’être près de ce grand capitaine, de cet homme extraordinaire, Guillaume regarde les combats amorcés sur le fleuve. Il contient sa crainte autant que sa joie. Boucher, fin observateur, donne des ordres à tous et chacun. « Votre excellence, je trouve que ces Agniers font tout pour éviter un véritable combat, malgré leur nombre spectaculaire. Regardez-les manœuvrer. Je ne suis pas aguerri comme vous dans la science militaire, mais j’ai l’impression que ces barbares font tout pour nous attirer devant le fort. Mais souvenez-vous que nos Hurons ont juré avoir vu des pistes derrière le bourg. » Pierre Boucher regarde vivement Guillaume et, à la seconde près, ordonne aux miliciens de rentrer immédiatement. Il crie à ses soldats de faire rouler les canons vers la palissade nord. Guillaume pousse lui-même un canon, alors que les femmes des maisons, à leurs volets, se demandent la raison de la défection des soldats de leurs postes. Guillaume note qu’Anne l’a aperçu à sa tâche. Quelques minutes plus tard, les canons hurlent sur des hordes d’Agniers qui se lancent vers cette palissade non défendue. Si Guillaume n’avait pas fait cette remarque à Pierre Boucher, ou s’il l’avait dite quinze minutes plus tard, les ennemis auraient facilement pénétré dans le fort, ne trouvant sur leur chemin que des femmes et des enfants. Pour la première fois de sa vie, Guillaume fait feu sur des Agniers. Il vise mal, n’atteint personne, mais le sentiment d’un devoir héroïque l’excite comme un petit garçon.

    « C’est une grande victoire contre nos ennemis! Des générations entières parleront de ce triomphe du gouverneur Pierre Boucher!

    - Monsieur Tremblay, c’est votre victoire. Sans votre présence, elle n’aurait pu avoir lieu.

    - Sans vous, je serai sorti faire le fanfaron avec tous les autres sur la berge. »

    Comme un bon père, Pierre Boucher se sent fier de tous. Il communique sa grande satisfaction à la population entière réunie devant sa maison. Les Trifluviens l’interrompent à l’unisson, pour scander, les poings levés: « Vive Louis XIV! Vive Anne d’Autriche! Vive le cardinal Mazarin! Vive la France! Vive la Nouvelle-France! Vive Pierre Boucher! » Alors, le gouverneur, ne tirant aucune gloire de sa stratégie, avoue à tout le monde qu’elle est née suite à une remarque judicieuse de Guillaume. « Vive Guillaume! Vive le Poltron! » Le lendemain, Pierre Boucher fait venir son boulanger dans ses appartements pour lui concéder une terre à l’ouest de la commune, avec droits seigneuriaux.


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  • Publication : Petit Train

    Beaucoup de lecteurs et de lectrices m’ont reproché de ne pas avoir décrit le grand incendie de 1908 dans ce roman. C’était sans doute pour éviter l’aspect encyclopédique trop souvent présent dans les romans dits historiques. Je crois que ce qui est relatif à l’incendie devient évocateur de cette façon, d’autant plus que l’événement m’a permis de remettre en selle le personnage du quêteux Gros Nez, déjà présent dans Ce sera formidable. 

    Nous n’entendons rien, sinon le murmure des gens agenouillés, récitant frénétiquement leurs prières. Parfois, un sanglot étouffé de petite fille surgit pour nous effrayer. Ma mère nous retient par les épaules et ses lèvres répètent le même Je vous salue, Marie, pendant que Louise opte pour une infinité de Notre Père. Mon regard se porte vers l’eau claire de la rivière Saint-Maurice, coulant doucement avant de se jeter dans le grand fleuve Saint-Laurent. Toute cette paisible eau chantante, alors que l’horizon se déchire en murs de fumée : Trois-Rivières brûle en ce lundi 22 juin 1908.

    Adrien veut s’échapper, désirant prouver qu’il est un homme en partant au secours des amis, des voisins, des connaissances et des inconnus. Mais à quinze ans, le voilà condamné aux berges du Saint-Maurice avec le reste de ma famille. Pauvre Adrien, prisonnier des femmes et des enfants, alors qu’il demeure impuissant devant cette opportunité de montrer sa valeur. Les hommes, les vrais de vrais, travaillent à aider la population de Trois-Rivières. Notre père Joseph nous a ordonné de ne pas quitter ce lieu sécuritaire.

    «  Allez, les enfants! Agenouillez-vous pour prier encore le bon Dieu!  » d’ordonner Louise. Mes lèvres remuent en mimant une prière, mais je regarde surtout l’eau de la rivière, toute cette eau qui pourrait éteindre le feu qui tue ma ville. Soudain, Jeanne m’offre un clin d’œil plein d’espoir et me demande candidement si l’école des filles va brûler. Un petit rire d’innocence et d’insouciance au cœur de ces instant effrayants.

    Non loin de nous, une femme tombe à genoux, les bras en croix en hurlant «  Ma maison! Ma maison!  » De notre position, nous voyons les flammes surgir du ciel de l’ouest et du centre de la ville. Mon foyer natal brûle sans doute comme une bûche dans un poêle… Je pense soudainement à la scène de maman quand, il y a une année, papa nous avait annoncé ce déménagement près de la gare, loin de Saint-Philippe. Comme nous tous, elle avait pensé à tout ce qui serait maintenant éloigné : le Petit Carré, l’église, le parc Champlain, le marché, les écoles, la terrasse Turcotte et sa belle vue sur le fleuve, les grands magasins de la rue Notre-Dame. Papa prophétisait que l’avenir de Trois-Rivières serait vers le nord. Les flammes ne semblent pas toucher notre nouveau lieu de résidence…

    Des hommes reviennent avec d’autres gens en pleurs et des charrettes de victuailles. Nous approchons pour entendre des nouvelles. Ils dessinent de grands gestes effrayés, prouvant que l’incendie est catastrophique, que tout le cœur de Trois-Rivières brûle, sans espoir de sauver quoi que ce soit. Notre brigade de pompiers, celle de plusieurs localités de la province, ainsi que les soldats du coteau et des volontaires travaillent sans retenue pour contenir cette armée de Lucifer. Les hommes racontent aussi que les ursulines ont organisé une procession. «   Il faut continuer à prier  », de faire les hommes, recommandation ne plaisant pas à Adrien.

    Mon frère veut s’échapper. Maman joint les mains, imitée par Louise. Jeanne réclame de jouer. Soudain, je m’ennuie. Je prends Jeanne par la main et deviens son cheval qu’elle éperonne de ses petits pieds. Je galope vers les herbes, zigzaguant entre les dévotes. Une femme en furie nous apostrophe : «  Comment peux-tu jouer alors que tous les démons sont descendus sur nous?  » Un court instant, je regarde les flammes lécher le ciel, mais Jeanne me donne un coup plus vigoureux dans les côtes, se moquant du diable et du bon Dieu.

    Quinze minutes plus tard, Adrien nous rejoint pour signaler le retour de papa. «  Ce n’est pas beau à voir… Il y a des meubles partout au centre des rues, alors que les maisons des deux côtés brûlent à n’en plus finir. Il y a eu un peu de panique, beaucoup de cris, de larmes… Des gens viennent de partout pour aider. Notre maison sera épargnée, mais ce n’est pas une raison pour m’en laver les mains. Je dois retourner là-bas. Je suis venu vous demander de demeurer ici, où il n’y a pas de danger. Je reviendrai sur l’heure du souper.  » Papa repart aussitôt. Il y a sans doute des malheureux sous les décombres et il pourrait y avoir des maladies se propageant avec le vent chaud. Adrien réclame de l’accompagner. Notre père lui répond qu’en qualité d’aîné des garçons, il devient le chef de la famille et que son devoir est de demeurer près de nous. Adrien boude, les mains dans les poches. Je n’approuve pas son humeur : pourquoi vouloir se jeter au cœur d’une telle horreur? Je préfère ne penser à rien et m’amuser avec Jeanne. J’en aurai pour des jours, des semaines et des mois à pleurer ma ville disparue, à aider mon prochain.

    Vers cinq heures trente, papa revient avec la voiture et notre jument, accompagné par grand-père Isidore et de l’oncle Richard. Il faut quitter Trois-Rivières pour quelques jours et s’abriter à la campagne, chez l’oncle Hormisdas, près du village de Champlain. Personne ne proteste contre la décision de papa. Nous prenons place dans la voiture en ne regardant pas derrière nous. Pendant que Louise et maman poursuivent leurs prières, Adrien se venge en cravachant plus qu’il ne faut le cheval. Grand-papa, sans doute peu conscient de ce qui se passe, ricane en encourageant mon frère. Jeanne me bâille en plein visage, puis cache sa langue rose avec sa petite main.

    Un court instant, je souris en pensant à l’oncle Hormisdas. On dirait cet homme issu d’une lointaine époque, avec ses manières paysannes. Il est le seul de mes oncles à habiter à la campagne. Dans le fond de son rang noir, il n’y a pas d’autres gamins pour sortir en bande, pas de vitrines à lécher, pas de fanfare dans un kiosque, point d’agitation d’un jour de marché. L’ennui mortel! Chez l’oncle, il n’y a que l’infecte cabane dans le fond de la cour et un fanal à la flamme nerveuse pour s’y rendre.

    En guise de protestation contre ce séjour campagnard, Adrien va dans le boisé et hurle comme un loup. Je l’imite en m’amusant. «  J’aurais pu aider, Roméo. Papa ne me fait pas confiance.  » Je dépose ma main sur son épaule et il sourit. «  Regarde-moi ça! On va s’ennuyer comme tout, ici!  » Nous sommes de la ville des soirs illuminés par l’électricité des rues. Mais est-ce qu’il y aura encore une ville, quand nous retournerons à la maison? Dans le rang de la maison de l’oncle Hormisdas, les nouvelles nous arrivent de lointains voisins et de rares passants. L’un confirme que Trois-Rivières n’existe plus, l’autre prétend que seul le quartier commercial s’est évaporé. Un hurluberlu très sérieux affirme qu’il y a cinq cents victimes, alors que son voisin parle de deux vieilles. Comme nouvelles, je préfère celles des journaux que je vends à la criée. Plus précis! Mais le bureau de mes patrons est sans doute disparu dans le brasier…

    Voilà le curé de la paroisse. «  Il va nous dire la vérité  », de prétendre Louise, assurant que les prêtres savent tout et ne se trompent jamais. On s’agenouille et il nous bénit. Mon oncle fait les présentations : «  La famille de mon frère Joseph, des Trois-Rivières.  » En entendant le nom de notre ville, sa sainteté se signe à nouveau et lève les yeux vers le plafond. «  Il n’y a qu’une seule victime  », nous apprend-il, rassurant. «  Mais tout le centre de la ville a brûlé, ainsi que la plus grande partie du quartier Saint-Philippe.  » À ces mots, mon cœur se sent transpercé en pensant que mon enfance vient de disparaître dans une tornade de cendres. «  Et le nord?  » de demander Louise avec un empressement poli. Le nord n’a pas été touché. Ma sœur remercie Jésus parce que le feu de Lucifer a épargné notre domicile. J’aurais préféré qu’elle brûle cent fois que de savoir la maison de mon enfance toujours droite parmi les décombres. «  Dieu a entendu les prières des bons catholiques, car le couvent de nos dévouées ursulines n’a pas été dévoré par les flammes. Des secours arrivent de Shawinigan Falls, de Grand-Mère, de Montréal, de toutes les parties de la province de Québec. Nos honorables premiers ministres ont promis d’aider généreusement la population.  » Le prêtre estime à huit cents le nombre de maisons disparues. Le bureau de poste, l’église, le marché, les magasins : plus rien! Terminé! Ma ville n’a plus de cœur. Après nous avoir appris ces nouvelles, le curé s’apprête à se retirer quand Adrien, sceptique, le questionne en penchant la tête «  Voyons, Adrien! Un prêtre ne ment jamais!  » Surtout quand il a probablement lu tout ça dans un journal du matin.

    L’incendie terminé, Adrien demande la permission de s’en aller. Notre mère lui conseille d’attendre le signal de papa. Adrien marche fermement vers le boisé, pour recommencer à hurler, alors que je le suis et que Jeanne, fermant la marche, ricane à n’en plus finir. «  Dis, Roméo, quand rentre-t-on chez nous?  » Je ne sais pas, mon poussin. «  Dis, Roméo, penses-tu que la sœur directrice a brûlé au milieu de l’école?  » Je l’ignore, mon ange. «  Dis, Roméo, est-ce que tu sais si le magasin de jouets de la rue Notre-Dame est encore là?  » Je voudrais bien le savoir, mon cœur. «  Dis, Roméo, est-ce que…  » Et ça dure vingt minutes ainsi.

    Notre pénitence s’éternise deux autres journées, alors que papa revient nous chercher, l’air exténué et le regard inquiet. «  Ça a été tout un balai, les enfants. J’ai fait un levage et aidé nos anciens voisins, sans oublier mes sœurs et mes frères.  » Ce n’est pas tout le monde qui aime Joseph Tremblay, mais tous savent qu’il est un brave homme, ne refusant jamais d’aider son prochain. Je suis certain qu’il n’y a plus rien à manger à la maison, car papa a du tout donner aux victimes de l’incendie.

    Sur le chemin du retour, nous chantons tous gaiement, sauf papa. Peut-être cesserons-nous de fredonner en voyant Trois-Rivières en cendres. En approchant de notre foyer, nous tendons le cou vers la vieille partie de la ville, comme pour tenter d’apercevoir le spectacle effrayant. Il y a une piquante odeur de brûlé ma chatouillant les narines et, tel un grondement sourd, j’entends des gens parler dans le lointain. Papa nous interdit de voir le désastre avant demain. Il se fait tard et il vaut mieux se reposer.

    Une lueur venant de la fenêtre du salon intrigue maman. En entrant, nous tombons face à face avec un homme gigantesque, avec une longue barbe grisâtre, bardé de guenilles sales. Louise, effrayée, cherche refuge près de notre mère. «  C’est un quêteux et il s’appelle Gros Nez. Allez, les enfants, au lit!  »

    Adrien et moi retrouvons notre chambre avec bonheur, mais la présence de ce quêteux nous inquiète. Est-ce le moment opportun pour en abriter un ? Surtout en été, alors que, sans risques, ils peuvent coucher sous les arbres des parcs ou sous les galeries. Oh! et puis zut! Il partira demain. Papa ouvre à n’importe qui. Ce n’est pas le premier mendiant à franchie notre porte.

    Au chant du coq, maman s’installe avec joie dans sa cuisine, même si, comme je l’avais deviné, il ne reste presque plus rien sur les tablettes et dans la glacière, mon père ayant tout donné aux incendiés. Louise va aux œufs dans notre petit poulailler, alors que papa descend, en bâillant, s’empressant de réveiller son quêteux, installé dans le tambour. Le gaillard arrive en étirant les bras.

    «  Salut, le petit Roméo. Je suis content de te voir si vivant.

    - Quoi ?

    - Je veux dire que je suis heureux de te voir si éveillé.  »

    Le quêteux se passe de l’eau dans la figure, puis se gratte le bedon, caché sous une camisole sale et trouée. Jeanne l’observe. Il lui fait une grimace tordue et l’enfant ricane. Il mange sans dire un mot, me lançant parfois un clin d’œil rieur. Papa trace l’horaire de la journée : Louise et maman vont préparer une caisse de vêtements pour donner aux malheureux, alors qu’Adrien et moi accompagnerons papa pour aider mes tantes Lise et Catherine, maintenant sans logis et qui ont trouvé refuge chez grand-père Isidore. Nous pensions voir le quêteux prendre son baluchon et poursuivre sa route, mais il nous suit, invité d’un signe de la main par papa. «  Ce n’est pas beau à voir, les p’tits gars  », d’avertir l’inconnu.

    Triste spectacle, en effet. Des pauvres âmes fouillent les décombres dans l’espoir de trouver un objet intact, témoin de leur passé envolé. L’odeur de brûlé subsiste et nous chatouille nerveusement les narines. Des bateaux accostent au port, venant de toutes les parties de la province. Des tentes militaires sont dressées le long du fleuve pour accueillir les sans-abri. On y trouve aussi un petit marché, où des religieuses font le tri des vivres arrivées de toutes parts, pour les donner aux familles, selon leurs besoins.

    Là où vivaient des familles dans de belles maisons de bois, on ne retrouve que du noir et du gris. Les habitations de pierre nous apparaissent encore plus sinistres avec leurs grands murs calcinés, refusant de tomber. Adrien et moi chargeons la voiture des restes de la maison de tante Catherine. À deux rues, plus rien ne subsiste de la maison de mon enfance. Adrien m’en parle sans pouvoir s’arrêter, mais je ne veux rien entendre, surtout ne pas aller voir. Le quêteux lève une lourde charge aussi facilement que Louis Cyr et va porter ces tristesses dans la voiture. Il y monte, prend les rennes. Je l’accompagne, curieux de connaître cet homme immense.

    «  D’où viens-tu, quêteux?

    - Et d’où vient un quêteux, mon Roméo? D’où le vent souffle, tout simplement.

    - Et il soufflé vers Trois-Rivières pendant que la ville brûlait ?

    - Au moment où personne ne m’attendait. Maintenant, à Trois-Rivières, tout le monde est devenu quêteux.  »

    Nous vidons la voiture à la limite de la commune, comme recommandé par les autorités. Il passe la main sur son gros nez. Le long du chemin de retour, il offre une grimace à tous les enfants croisés. Petits rires en cascades dans l’horreur du paysage. Elles sont vraiment drôles, ces grimaces! Après un quatrième voyage, nous nous rendons au marché provisoire chercher un peu de pain pour notre dîner. Les religieuses semblent connaître le quêteux.

    «  Et quel est ton vrai prénom ? Gros Nez, c’est un surnom.

    - Regarde ce que je porte au milieu du visage et tu le sauras, mon vrai nom, mon Roméo.  »

    Après notre repas, je traverse à la gare avec le quêteux pour donner un coup de pouce aux employés de la compagnie. Un train plein de bois vient d’arriver pour aider à reconstruire les maisons. Gros Nez lève les plus lourdes charges comme s’il s’agissait de brindilles. Le voilà dansant sur les rails, en posant de larges gestes exagérés.

    Maman part vers la zone sinistrée en compagnie de Louise pour consoler mes tantes Lise et Catherine. Je demeure à la maison pour garder Jeanne. Papa ne veut pas que ses yeux d’enfant ne s’abîment face à un aussi triste spectacle. En fin d’après-midi, le quêteux revient et inonde Jeanne de grimaces qui la secouent de rires papillonneurs.

    La journée passe rapidement mais, à ma grande surprise, assez joyeusement. Toute la province a les yeux tournés vers nous, tendant la main de la générosité. C’est dans le malheur que se manifeste toujours la plus grande et précieuse charité. Les hommes et les femmes de Trois-Rivières travaillent en chantant. J’ai l’impression que jamais je n’oublierai ça.

    Au coucher du soleil, nous nous reposons de façon différente. Nous avons tous dans le cœur cette chaleureuse impression d’accomplir quelque chose de vraiment important pour les nôtres. De nos fenêtres, nous pouvons voir arriver des familles entières, venant se reposer dans des lits d’infortune disposés sur le plancher de la gare. Papa invite quatre de ses personnes à venir coucher à la maison. Bien qu’ils soient des inconnus, ces gens nous donnent rapidement l’impression d’être des vieilles connaissances. Pendant la soirée, Gros Nez fume sa pipe de plâtre et nous le regardons, attendant une histoire. Elle ne vient pas. Pas même une nouvelle d’une ville ou d’un village lointain. À dix heures, il salue tout le monde et part se coucher dans le tambour.


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  • Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Automne 1946 : Jackie Robinson, premier athlète de race noire à briser la barrière du racisme dans l’univers du baseball, vient de passer quelques mois difficiles mais, après tout, agréables grâce au public de Montréal. Dans le quartier où il a habité, deux enfants ont cherché coûte que coûte à devenir amis avec lui et son épouse Rachel. Si la jeune femme s’est montrée ouverte face au garçon et à la fillette, Jackie a fait preuve de plus de méfiance, jusqu’à accepter tardivement cette amitié. Il promet même à une bande d’enfants d’être présent à leur partie de baseball. Les moments des adieux sont maintenant venus.

     

     Malgré les encouragements des parents, les Canadiens verts perdent 18-2 après une manche. L’instructeur Pierre Hamel n’en finit plus de claironner des conseils, qui ressemblent à des dénonciations. Son assistant Denis Turcotte se transforme en gangster, promettant un vilain quart d’heure aux athlètes coupables d’erreurs. Marie ordonne à ses filles de crier encore plus fort. Mais les voilà interrompues par une slave d’applaudissements du public, pointant du doigt vers la clôture. Jackie! Rachel!

    Les Maple Leafs n’en croient pas leurs yeux! Les adultes se mettent à chanter, pendant que le curé fait un signe au groupe des dames de Sainte-Anne d’aller préparer les verres de limonade et les quelques gourmandises. Jackie, souriant, serre la main à Paul, mais Rachel a vite fait de repérer le petit Noir et de le désigner du doigt à son mari. Alors, le géant approche de ce lilliputien. " Do you wanna play for the Royals, in a few years? You will be able to do it! " Le garçonnet, bon Canadien français comme tous les autres, ne comprend rien, sauf qu’il est là, devant cet homme immense, dont ses parents lui ont sans cesse parlé depuis des mois.

    Après cette pause, la compétition reprend de plus belle. Paul s’installe avec son bâton pour recevoir l’offrande du lanceur des Maple Leafs. Atteint dans les côtes! Souriant, il envoie la main à Jackie, tout en trottinant vers le premier but. Les lanceurs projettent la balle n’importe où, sachant que les frappeurs vont tout de même s’élancer. Jackie lève les yeux vers les nuages, persuadé que ces garçons font cela afin qu’il se lève et avance pour donner des conseils. Et pourquoi pas? Voilà Jackie Robinson officiant comme lanceur des deux équipes! Pierre aurait préféré qu’il évolue exclusivement pour les Canadiens verts, mais ce n’est pas le bon moment pour rechigner. Mais soudain, le petit Noir s’avance vers la plaque et Jackie quitte son poste pour lui montrer comment tenir son bâton comme il faut. " Favoritisme ", de souffler Pierre à l’oreille de Denis.

    Le temps passe trop rapidement! Les Canadiens verts viennent de perdre la partie, mais cela leur importe peu. Tous les garçons sautillent autour de Jackie, un bout de papier dans la main droite et un crayon dans la gauche. Rachel se fait demander des autographes par les filles. Les adultes attendent leur tour, très heureux parce que le grand Jackie Robinson est venu jouer avec leurs enfants. L’athlète entend souvent les mots Dodgers et Brooklyn dans ces effusions amicales et chaleureuses. Le curé et son vicaire sourient beaucoup en pensant qu’ils ont montré à ce protestant américain que le peuple catholique du Canada français a beaucoup de cœur.

    " Un coup sûr en vingt-deux apparitions au bâton, mais je me suis fait binner cinq fois!

    - Si tu crois que c’est la bonne façon de jouer au baseball, mon petit bonhomme!

     - J’ai atteint le premier but et aidé l’équipe, papa.

    - Pas très habile de ta part.

    - Mais papa, j’affrontais Jacques Robinson!

    - Je te monterai la bonne façon de frapper, moi!

    - Ça me fera plaisir, papa. Jacques s’est lancé souvent avec moi, cette année. L’an prochain, on va continuer.

    - En 1947, mon petit bonhomme, Jackie Robinson va jouer à Brooklyn et non à Montréal.

    - Ah non! Il n’est pas encore prêt pour les grandes ligues.

    - Avec les Dodgers, il va ouvrir la porte à des centaines de bons joueurs de couleur qui vont rendre le baseball encore plus palpitant. Cela va aussi prouver aux Américains blancs que les Noirs peuvent réussir dans tous les domaines aussi bien qu’eux. Et puis, Jackie aura aidé à montrer aux Américains que Montréal est une grande ville de baseball. Dans trois ans, je te jure qu’on aura une équipe dans les majeures. La franchise des Browns de St-Louis n’attire pas beaucoup de spectateurs et cette équipe deviendrait la favorite du public de la province de Québec. Les dirigeants des grandes ligues savent maintenant que les gens de Montréal se sont comportés admirablement en accueillant Jackie Robinson comme un roi en 1946.

    - Papa… Jacques va revenir à Montréal… Dis-le, papa… "

    La rivalité entre les Canadiens verts et les Maple Leafs n’est pas terminée, même si les garçons ont rangé les bâtons et la balle. La saison du hockey va débuter et la promesse de parties chaudes dans les rues et ruelles enthousiasme Pierre et Denis. Cependant, à leur grand étonnement, Paul refuse de faire partie de l’équipe. Le garçon leur dit qu’il doit étudier très fort, afin de se rendre à l’université, comme Jacques. " De plus, mon épouse aura un autre bébé, à Noël. C’est beaucoup de responsabilités, la tâche de papa. "

    " Moi, maman encore! " de clamer Marie vers Rachel, tendant un doigt vers Irène et deux autres vers elle-même. " Bravo, Mary! " La future maman se voit étonnée de constater que Rachel parle aussi italien. La fillette sait comme la présence de son amie demeure importante dans la réussite de la carrière de Jackie. Marie jure qu’elle agira de la même façon afin que Paul soit accepté à l’université.

    " Je veux une photo de ton bébé, Rachel!

    - A picture of my baby? Sure! I will send you one, Mary!

    - Je vais écrire mon adresse sur ce papier.

    - Give me your adress and you will have your picture. I want one of your little one too! I’m sure it’s gonna be a boy! A brother for Irene!

    - Ce sera un garçon, un frère pour Irène, puis Paul et moi, nous le ferons baptiser Jacques.

    - Jacques? Like Jack? He’ll be very happy.

    - J’ai hâte de bercer ton bébé quand tu reviendras à Montréal en 1947.

    - Mary… I’m not sure if we’ll be back in Montreal next year. Jack really wants to play with the Brooklyn Dodgers. It’s important for our race brothers of the United States.

    - Brokline! Brokline! Paul dit que Montréal aura une équipe dans les grandes ligues! Le Canada, c’est beaucoup mieux! "

    Malgré le froid des soirées de septembre, les Montréalais ne perdent pas leurs habitudes estivales et affluent au stade Delormier chaque soir, sans oublier toutes ces personnes de la province de Québec qui parcourent de longues distances pour applaudir celui qui deviendra meilleur que Babe Ruth et Joe DiMaggio. Champion frappeur de la Ligue internationale un jour, champion des grandes ligues l’année suivante! Mais, avant tout, les Royaux doivent porter véritablement leur nom et devenir souverains de toutes les équipes de classe AAA des ligues mineures.

    Sur sa route difficile de 1946, Jackie sent chaque jour des millions de regards américains dans son dos. Ses performances éclatantes avec les Royaux, il le devine, l’aideront à percer l’alignement des Dodgers en 1947. Et la lutte deviendra encore plus difficile dans les grandes villes, sans oublier que les Noirs engagés par les autres équipes pourraient faire preuve de moins de courage dans les ligues mineures. Jackie sait aussi que l’état de Rachel et la promesse d’un bel avenir avec l’enfant l’ont beaucoup aidé à persévérer, malgré les moments difficiles.

    " C’est un grand homme, soit! Mais Rachel est une dame importante aussi! 

    - Ah! je ne dirais pas le contraire, chère épouse! Ils s’aiment beaucoup. Très beau à voir. Tout ce qu’elle t’as raconté et que tu m’as dit… Rachel est certainement une femme extraordinaire!

    - Et gentille tout le temps!

    - Oui, mon petit bonhomme Paul! Et tu en tires une leçon, j’espère.

    - La gentillesse, il n’y a rien de mieux.

    - Elle permet des douzaines d’amis. Ça, c’est important dans la vie, mon petit bonhomme!

    - Dis, papa, on va encore aller voir les Royaux, hein!

    - Les billets sont de plus en plus rares… Mais quitte à payer le double, je vais trouver! Tu étudies très fort, depuis le début de l’année scolaire et cet effort mérite une récompense.

    - C’est pour aller à l’université, plus tard. "

    Rachel passe plus de temps avec la mère de Paul et accepte les visites romantiques de Pierre Hamel, de plus en plus rougissant. Malgré tous ces moments extraordinaires à Montréal, Rachel pense souvent à la joie de retrouver la Californie afin de revoir sa famille, très inquiète malgré ses lettres rassurantes. Il semble bien que l’enfant naîtra sous le chaud soleil de son État natal. Elle attendra le grand jour le cœur en paix, délivrée des tourments quotidiens de Jackie.

    Ce soir-là, au stade Delormier, Rachel sent la température froide grandir à chaque demi-heure qui passe. Les Montréalais les plus prudents ne portent qu’un veston, mais la situation semble différente pour celle qui a grandi dans un pays sans neige. Malgré le prochain départ espéré, Rachel regarde tout précieusement. Elle ouvre ses oreilles à ces sons francophones devenus familiers. Jackie lui a souvent répété qu’il s’agit du plus beau stade de la ligue et le seul où personne ne l’a insulté. Dans les autres villes, les gens, parfois retords, se sont habitués à sa présence au fil des visites des Royaux. En mai, il n’y avait que des huées. En septembre, elles sont accompagnées d’applaudissements polis face à un beau jeu. " Ce ne sera pas la même chose dans une ville américaine d’une autre ligue, si nous atteignons la petite série mondiale. "

    " J’ai aimé ça, Rachel. Jacques a très bien joué, puis maman m’a payé une patate frite.

    - I’m happy for you, little Mary.

    - Le père de mon cher époux Paul lui a promis qu’ils iraient lors des séries du détail. Chanceux, Paul! Combien de fois, cette année? Dix? Douze? Chez nous, tu comprends, nous sommes plusieurs enfants et mon papa est un ouvrier. Mon beau-père travaille comme commerçant et artisan. Ils sont plus riches.

    - Do you want a banana, Mary?

    - Je préférerais d’autres frites. "

    Les Royaux ne font qu’une bouchée des Chiefs de Syracuse et les voilà couronnés champions de la Ligue internationale. Qui aurait pu en douter? Une saison de baseball aussi théâtrale ne pouvait se terminer autrement! Les Montréalais croient que ce sera facile de disposer des Colonels de Louisville, de l’Association américaine.

    " Nom d’un petit bonhomme…

    - Qu’est-ce qu’il y a, papa? Jacques s’est blessé à Louiseville?

    - Louisville, mon petit bonhomme. Pas Louiseville.

    - C’est son frère, quoi…

    - Il… Mange, Paul. Mange.

    - Mais il s’agit de mon meilleur ami, papa!

    - Petit bonhomme, ta maman n’aime pas qu’on parle pour rien pendant le déjeuner. "

    Madame Gilbert briserait bien la tradition, certaine que ce qui arrive à Jackie affecte aussi Rachel. Cependant, les règles de la table ne peuvent être bafouées. Le père de Paul continue à manger d’une seule main, tenant le journal avec l’autre. Le garçon bouge nerveusement les jambes et engloutit rapidement son bol de céréales.

    " Notre Noir a été blanchi au bâton. Si ce n’était que ça! Le journal dit que les partisans du Louisville ont passé la partie à sans cesse l’insulter, à le huer avec force.

    - La loi du raciste! Une vraie honte, papa!

    - Certain que c’est honteux, mon petit bonhomme!

    - Nous, les Canadiens français, valons mieux que ça.

    - Et on l’a prouvé mille fois aux Américains en chérissant non seulement un excellent joueur de baseball, mais aussi un grand homme. Bon! À l’école, maintenant! "

    Début d’octobre 1946! Le stade Delormier plein à craquer! Les Royaux, après leur défaite contre les Colonels à Louisville, anéantissent cet adversaire. Les Montréalais ont fait savoir bruyamment aux joueurs ennemis qu’ils n’ont pas apprécié la façon dont leurs partisans ont traité Jackie. Voici maintenant venue l’occasion ultime de choyer Robinson! Tout le monde sait qu’un joueur aussi talentueux n’aura pas besoin de saisons additionnelles à Montréal pour briller avec les Dodgers de Brooklyn. Il y a eu Jacky, certes! Mais il ne faut pas oublier les autres, surtout Jean-Pierre Roy! La perfection! Tous les joueurs de l’édition 1946 des Royaux vont bientôt faire des ravages dans les grandes ligues! Cette saison de rêve était le dessert de la population de la province de Québec après les privations de la guerre et de la crise économique. Voici enfin un monde nouveau. Jackie Robinson est devenu le symbole de ces espoirs.

    Monsieur Gilbert n’avait pas de billets, mais l’athlète lui en a trouvé, tout près de l’abri des Royaux. Paul a l’impression de s’asseoir sur un trône! Marie arrondit les yeux. Comme tout devient beau, de si près! La foule scande " Jackie! Jackie! " et ce brouhaha camoufle le cri du cœur des deux enfants : " Jacques! Jacques! " Les acclamations deviennent monstrueuses quand les Montréalais disposent de Louisville, devenant ainsi l’équipe championne des ligues mineures de leur catégorie.

    Les joueurs, ivres de joie, s’entassent les uns par dessus les autres, tels des chatons indisciplinés. Ils n’oublient cependant pas d’agiter leurs casquettes vers la foule. Soudain, Jackie se démarque de la masse et court comme une locomotive vers l’abri. Il monte dessus et ne cherche pas longtemps avant de trouver Paul. Il le coiffe de sa casquette et clame : " Thank you, Paul! "

     

    " Eh bien, mon petit bonhomme, voilà un vrai beau souvenir!

     

    - C’est la casquette de Jacques. Je vais la lui redonner demain. Et puis, elle est beaucoup trop grande pour moi.

     

    - Demain sera un grand jour qui durera tout le reste de ta vie, mon fils. "

     

     

     

     

     


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