• Manuscrit : L'Inoubliable Antoine

    La bataille de mai 1776 est à peu près la seule victoire militaire que Trois-Rivières ait connue, en omettant celles contre les Agniers. Nous sommes sous le régime anglais et lors de la guerre d’indépendance américaine, ceux qu’on appelait les Bostonnais désiraient s’emparer du Canada. Quand ils ont marché vers Trois-Rivières, ils désiraient avant tout intercepter des soldats britanniques qui proviendraient de Québec. Un paysan, Antoine Gaultier, les a guidés vers le bourg, prenant un long détour, permettant aux britanniques en garnison d’aller cueillir ces Bostonnais aux pieds de ce que l’on appelle aujourd’hui la côte Plouffe. Au lieu de tout raconter cette aventure dans mon roman L’inoubliable Antoine (Troisième de la saga), je prends un raccourci qui ne fait pas trois pages et implique le fourbe Antoine, dont l’intervention le rend traitre autant pour les Bostonnais que pour les Britanniques. 

    « Mais qu’est-ce que je fais? Vais-je mettre en joue mes voisins? Sacre Dieu! Il y en a quelques uns qui le mériteraient… Mais cette déroute, je la vois trop bien… Sales porcs de Bostonnais! Des Anglais comme les nôtres! » Antoine marche sans cesse, derrière les soldats, avec des Indiens rebelles et quelques renégats canadiens. Le régiment arrive enfin à Sorel, où il rejoint le groupe qui a quitté les Trois-Rivières. Il y a là près de mille hommes. Le triomphe sera pour eux! Ils décident de s’en aller aux Trois-Rivières pour empêcher les Anglais de Québec d’approcher de Montréal. Antoine cuve son vin, pour se reposer de tant de marche, quand secoué par quelques bottes. Repartir? Marcher encore? Il était pourtant décidé à demeurer à Sorel, de ne plus se mêler de ces affaires d’Anglais. Mais du haut de sa colline, il voit cette mer de Bostonnais et il sent sa force quintupler à l’idée qu’il pourrait abattre quelques Anglais de plus.

    « If you’re doing fine, be sure we will not forget you, Tremblay.

    - C’est cela! C’est cela! Par le sang du Christ! Voilà cent fois que vous me faites des promesses et tout ce que vous m’avez permis est de décrotter vos bottes! Moi! Antoine Tremblay! Décrotter vos bottes!

    - I don’t understand what you say, mister.

    - Pas mister! Antoine Tremblay! Tel est mon nom! Repeat: Antoine Tremblay! »

    Marcher! Toujours marcher! Antoine se sent fatigué! Et quel triste et honteux souvenir rapporte-t-il de ces colonies du sud! Si on ne lui a pas permis de porter l’uniforme, il a tout de même eu l’occasion de combattre et de connaître la douceur de tuer. Il s’est fait quelques bons amis, tout derrière, loin de la parade des tambours et des picolos. Mais en ce moment, Antoine se jure qu’il rentre chez lui! Il pense à son magasin que Vitaline a été incapable de faire prospérer. Et Antoinette mariée? Sans son autorisation? Et son fils Antoine, qui s’humilie à travailler pour le mari de l’ancienne domestique? « Quand un homme n’a pas d’autorité sur sa maison, l’épouse ne fait qu’accumuler les bêtises. Il est temps que je remette du bon ordre dans ce fouillis! »Voilà cette puissante armée à la Pointe-du-Lac, à quelques lieues des Trois-Rivières. Au lieu de continuer en ligne droite, les soldats bifurquent vers le nord. Antoine se permet de courir jusqu’à l’avant pour signaler au capitaine qu’il ne prend pas le bon chemin. Il a la surprise de voir le paysan Antoine Gaultier à leur tête.

    « Mort Dieu! Que faites-vous là?

    - Je guide ces soldats vers les Trois-Rivières.

    - En faisant ce long détour?

    - Traître et lâche! Je ne vous parle pas! Allez-vous en!

    - Et vous osez porter mon prénom? »

    Les soldats sentent monter en eux l’impatience de combattre, alors qu’Antoine demeure sur place. Quand les immondes de la queue le rejoignent, il décide de foncer droit vers le sud et de courir vers les Trois-Rivières. Hors de souffle, il est stupéfait d’y voir une très grande armée anglaise. Ses cris répétés attirent l’attention. « Les Bostonnais! Ils arrivent par le nord! » Ce renseignement utile est tout de même écouté avec un peu de méfiance. Mais le mauvais anglais d’Antoine et ses larges gestes expansifs convainquent les Anglais d’envoyer un éclaireur. Le soldat revient vite annoncer qu’ils n’ont qu’à cueillir les Bostonnais comme des mauvais fruits tombés d’un arbre.

    Vitaline est terrée dans sa maison, ses enfants contre elle, terrorisée d’entendre le tonnerre incessant des canons et des mousquets. Elle se demande si son époux nage au cœur de cette tourmente. Antoine, au même moment, se sent fier de clamer à un soldat inconnu qu’il vient d’abattre un homme avec qui il marchait il n’y a pas une heure. Sa joie imprudente le met trop en vue pour un ennemi et une rafale l’atteint au bras. Il s’affaisse dans une rivière de larmes et de plaintes. Deux jours plus tard, après une cuisante défaite des Bostonnais, Vitaline apprend que son époux repose à l’hôpital des ursulines, sans cesse questionné par les Anglais. Traître chez les Anglais et traître chez les Bostonnais, Vitaline devine qu’elle ne reverra pas Antoine à la maison avant longtemps et que son propre avenir dans ce bourg risque d’être ombrageux.


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  • Manuscrit : Le fantôme du stade

    Ce roman, écrit en 2008, représentait un gand défi. Il se déroule sur une période de 35 ans dans un seul lieu : le stade de baseball de Trois-Rivières (Photo ci-haut). Autre défi : aucun dialogue, Troisième défi : le roman ne devait pas être une fiction sur le baseball. J’y suis arrivé avec grand plaisir, bien que le texte sera enrichi avec d’autres relectures et corrections. L’histoire? En 1969, un adolescent de 14 ans se rend au stade pour voir une partie et reçoit une balle dans le front, qui le tue aussitôt. Le hic est qu’il se réveille dans le stade, incapable d’en sortir, sans que personne ne le voie (Il s’agit de l’extrait suivant.) Lorsqu’une autre partie débute, le garçon revient à la vie, mais se voit toujours incapable de sortir. Le voilà condamné à habiter un stade de baseball, coupé du monde extérieur, n’ayant des relations avec ses semblables que sporadiquement, lorsqu’il y a des parties.  

    Son premier coup… Je ne sais trop… J’ai vu arriver la balle à une vitesse prodigieuse en direction de ma tête et je ne sais plus rien… Ce qui me paraît vraiment curieux : le stade vidé de ses spectateurs! Le tableau indique une victoire des Aigles. Comment se fait-il que la joute soit terminé et que je n’ai rien vu? Oh! j’ai sans doute reçu la balle sur la tête, me suis évanoui et le soigneur de l’équipe est venu à mon secours, avec son sac de glace. Pourquoi est-ce que je ne porte pas de bandage? Pas de bosse dans le front non plus? Que se passe-t-il?

    J’ai sans doute passé la joute évanoui. Mes amis doivent m’attendre dans le lobby. Je note les femmes du casse-croûte fermer boutique, alors que la fille du stand à souvenirs s’attarde, parlant avec un grand gars. Je ne vois pas les Pierre. À l’extérieur, peut-être? Je marche vers la porte et… incapable d’ouvrir! Pourtant, tout le monde passe à mes côtés et la poussent facilement. Je me sens bloqué, comme hypnotisé. Je m’adresse à un homme, qui ne me répond pas, ne me regarde pas. Un deuxième agit de la même façon. Je me montre poli, pourtant! Han! Han! Stupide porte! Pourquoi ne t’ouvres-tu pas? C’est fini, non? Je dois sortir d’ici, sinon je vais rater l’autobus.

    Toutes les portes se montrent récalcitrantes, comme si elles étaient bétonnées!  Personne ne me vient en aide et tous agissent comme si je n’étais pas là! Peut-être qu’en les insultant… Non! Ce n’est pas mon genre! Voilà la fille au bras du grand garçon. «  Mademoiselle, pourriez-vous m’aider à pousser une de ces portes?  » Ou tous les spectateurs sont devenus sourds ou je suis invisible!

    En me retournant, je vois deux hommes bien vêtus, discutant entre eux. Sans doute le propriétaire de l’équipe et le patron du stade. Mais eux aussi… Au diable!  Un gros coup de pied dans la porte! Inutile! Je décide de niaiser et m’installe entre les deux hommes, qui persistent à faire semblant de ne pas me voir. Oh! voilà des joueurs sortant du vestiaire, avec leur équipement dans un sac en bandoulière. Comme ils sont grands et costauds!  Je vois ce drôle avec ses jambes arquées. Il semble secoué, comme s’il avait pleuré. Je devine ce qu’il doit avoir vécu en frappant cette balle vers ma tête. Monsieur Carlos, ne vous inquiétez pas : je vais bien! Même pas une égratignure!  Évidemment, il ne comprend pas et mes leçons d’anglais du séminaire… «  Mister, no inquiétude! Me, correct! No bobo!  » Il ne me regarde même pas! Vingt minutes plus tard, il n’y a plus personnes dans le stade et les lumières sont fermées. Quelle est cette idiotie?

    Je retourne vers les estrades, cherchant une sortie en passant dans le paddock longeant le champ gauche. Une grande porte cadenassée ne bouge même pas quand je la frappe à coups de pieds. Même chose dans la droite. Cependant, j’installe une échelle traînant là. La clôture n’est pas si haute. Incapable de faire quoi que ce soit! On dirait que quelque chose d’étrange me repousse en dedans! Je vais drôlement le rater, cet autobus! Quant à mes amis, je leur promets une montagne de reproches. Partir sans m’attendre! Quel culot! Je cherche une autre issue tout le long de la clôture ceinturant le champ extérieur. Rien! Je crie!  C-R-I-E-R ! Du calme, du calme, Daniel… De l’aide extérieure! La meilleure solution! Voilà le téléphone public et… hors fonction! Quelle malchance! Tant pis : je force le bureau de la direction, où l’appareil est autant brisé. En sortant du bureau, je constate bizarrement que ce que je viens de briser ne l’est plus. Je retourne sur le terrain à la recherche d’une sortie que je n’aurais pas vue la première fois. Je me sens comme le voltigeur de centre attendant une balle soit frappée vers lui. Cela me calme un peu. Je m’assois dans l’herbe fraîche. Quelqu’un viendra. Mes parents, sans aucun doute. Mon père a assurément téléphoné la police, dont les voitures vont arriver dans l’entourage du stade. Peut-être entreront-ils et je pourrai leur expliquer… leur expliquer… Je ne sais pas ce qui a pu se passer!

    Je ne peux pas croire que je vais passer la nuit ici! D’ailleurs, je ne m’endors pas du tout. J’ai cependant un peu faim. Je cherche à entrer dans le casse-croûte, mais abandonne l’idée, ne désirant pas de nouveau briser quoi que ce soit. Il doit exister un entrepôt. En passant devant la chambre des joueurs, j’ose pousser la porte discrètement… Wow! Quel sanctuaire! Là où l’instructeur émet ses grandes stratégies aux athlètes! Tant d’athlètes fantastiques ont un jour foulé le sol de ce petit local! Je joue de chance : il y a une boîte de biscuits et des bouteilles de cola. Les gars ne n’en voudront pas si je commets ce vol. Je rembourserai!

    Je m’assois dans les estrades, face au troisième but, là où j’étais quand j’ai reçu cette balle dans le front, il y a quelques heures. Je délaisse le sac de biscuits, touche mon front, hausse les épaules : aucune bosse! Le coup ne devait pas être si vigoureux, au fond. Je dépose la bouteille de cola vide à mes pieds et grignote un dernier biscuit. Quand je reprends la bouteille, pour aller la remettre dans le vestiaire, j’ai l’immense stupéfaction de la voir remplie! Je sursaute et… les biscuits engloutis sont revenue sur mes genoux et tombent sur le ciment. À l’aide! À l’aide!

    Je cours à toute vitesse, tente en vain d’ouvrir la porte, perds mon souffle et m’assois par terre, avant de me relever rapidement pour aller à la chambre de toilettes. Ouf! Le miroir me prouve que j’existe encore! Une horloge indique une heure trente du matin. Encore à la recherche d’une issue! Soudain, la pluie interrompt ma quête. Le tonnerre et les éclairs s’en mêlent. Je retourne dans le lobby, m’assois à une table du casse-croûte, perdu dans mes pensées.

    À la levée du jour, il pleut toujours. Le terrain a l’air d’une mare. Les Aigles ne joueront sûrement pas la partie prévue cet après-midi. Un homme viendra sans doute pour jeter à la poubelle les verres vides et sacs de chips jetés au sol entre les rangées. Je pourrai sortir à ce moment-là. Ma mère doit être rongée d’inquiétudes! Enfin, quelqu’un! Deux hommes qui, comme je l’ai deviné, sont là pour le grand ménage. Je leur ouvre les bras, mais ils ne me voient pas. Je suis pourtant face à eux! Au diable, les politesses : VLAN ! Le plus grand n’a pas bronché et continue à marcher vers les estrades, pendant que son ami transporte la poubelle, dans laquelle je donne un coup de pied. Rien! Tout comme hier! Mais soudain, ce qu’ils racontent…

    «  On voulait faire parler de l’équipe, mais je ne suis pas certain que ce soit la bonne façon. La télé de Montréal! Ils ne doivent même pas dire les résultats des parties de la Ligue provinciale, au Canal Dix ou à Radio-Canada! Ça prend juste un malheur pour que ce monde-là accoure, la bave aux lèvres. Il me semble que ce n’est pas correct pour la famille du garçon et pour ce pauvre Carlos. Il n’a pas dû dormir de la nuit. Remarque que ce n’est tout de même pas de sa faute. Des fausses balles dans les estrades, il y en a à toutes les parties. Le jeune n’a pas été chanceux! Dans le front! Je n’étais pas loin et j’ai entendu comme un craquement, pareil comme un bâton casse. Il est mort sur le coup. Le temps de venir à son secours, le petit était déjà dans l’autre monde. Quelle façon stupide de mourir, à bien y penser!  »

    Mais… mais ils parlent de moi? Je ne suis pas mort, messieurs! Je suis là! Il ne faut pas faire croire une telle chose à mes parents, à mes amis, aux gars de mon école! Du calme, Daniel… Je continue à prêter l’oreille et ils me nomment! La civière, l’ambulance! L’émoi des spectateurs! La partie retardée! Comment diable ai-je pu monter dans une ambulance, aller à l’hôpital et me réveiller dans ce stade, sans bosse dans le front? Je suis peut-être un genre d’esprit. La vie après la mort! On continue à vivre d’une autre façon dans le lieu où nous sommes décédés? Dans un tel cas, il doit y avoir des centaines d’esprits qui flottent dans les couloirs. Oh! et j’en ai ras-le-bol de cette niaiserie! Je bouscule ces hommes, je les frappe et… Il ne se passe rien! Ils ne réagissent même pas!


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  • Manuscrit : La maison amoureuse

    Maison bourgeoise du 19e siècle, mon héroïne est témoin des changements sociaux et de mœurs du temps qui passe lentement. Après la guerre 14-18, la voilà confrontée à une femme nouvelle, très différente de sa Judith d’amour.

     

    Tiens! Voilà une jeune femme! Elle est vêtue d’une façon inhabituelle et je peux voir ses mollets. Quelle robe courte! À vrai dire, je connaissais bien les mollets de Judith, mais elle ne les montrait qu’à son compagnon et à moi-même. Ahhh… ces bains de pieds! Puis quand elle entrait dans la grande cuve! Elle ajoutait des parfums enivrants, en réalité fades comparés à ce que je voyais. Je regardais tant et tant! Cette petite porte aussi ses cheveux très courts, non attachés. Quelle créature curieuse! Elle semble fort enjouée. Soudain, elle sort de son sac un paquet de cigarettes. Odieux! Ce n’est pas convenable, il me semble! Au fond, pourquoi protester? Cette famille triangulaire manque de femmes et ce n’est pas avec la maîtresse que je me sens comblée. La drôlesse se balade dans le sentier en compagnie du fils. Je sens qu’il va lui prendre les mains pour lui déclarer son attachement. Elle dit que son frère vient de se marier et qu’il est reconnaissant à la famille de lui avoir permis de se cacher pendant la guerre. Comme le monde est petit! Le garçon lui montre le sous-sol et l’informe de tout ce qui se passait pendant ces longues saisons. Il choisit ce lieu pour faire sa déclaration. Elle sursaute et se cogne contre une poutre. Étourdie, il la remonte entre ses bras. Elle se remet vite et jure qu’elle voit des étoiles. En plein jour? Quelle curieuse demoiselle!

    Elle vient chaque fin de semaine et parcourt toutes mes pièces à petits pas sautillants. Comme elle sent bon! J’adore les traces de rouge qu’elle laisse sur ses cigarettes. Le père chuchote à l’oreille de son épouse qu’il n’y a plus de jeunesse et que dans son temps, les jeunes filles savaient mieux se tenir. Il confie tout ça avec le sourire, indice qu’il ne trouve pas la situation désagréable. Pour sa part, le fils a posé ses lèvres sur celles de la petite. Vont-ils se marier et m’habiter? Peut-être qu’alors elle prendra des bains de pieds et davantage…

    Judith, tu es mienne pour toujours. Tu le sais! J’ai juré de t’attendre et je ne briserai pas ma promesse. Je commence cependant à manquer de patience! Je t’implore de revenir, chaque nuit ! Depuis si longtemps! En attendant, beaucoup de gens m’ont habitée et j’ai toujours accompli mon devoir, malgré ma souffrance de voir disparaître mes amies de l’Anse-aux-Castors et malgré les humiliations que certains ont fait subir à mes murs, à mes plafonds, à tout mon être. Malgré leurs défauts, tous ces gens étaient bons et ont apprécié ma chaleur et la protection que je leur apportais. Cependant, si cette petite vit un jour sous mon toit, je serai… Non, Judith: mon amour pour toi ne mourra jamais. Mais tu dois comprendre que même en étant une maison, je suis humaine!

    La petite décide d’organiser un bal. Quelle idée délicieuse! Ça me changera des discussions des amis du maître et de leurs cigares nauséabonds. Enfin de la jeunesse pétillante, de la grande musique, du bon goût, de l’élégance! Les bals de Judith étaient si exquis! Il n’y en a jamais eu de plus merveilleux. Les messieurs avaient l’air distingués et leurs dames me complimentaient sans cesse. S’ils riaient, ce n’était jamais criard. Ils parlaient de la reine Victoria, des merveilles du monde industriel qui ferait grandir le nouveau Canada et le rendrait aussi moderne que l’Angleterre. Les domestiques servaient le thé dans des tasses de porcelaine et le vin dans des cristaux nerveux. Et quand Judith approchait du piano… Tout le monde se taisait pour goûter avec autant de plaisir que le mien.

    Voilà les invités! Les jeunes hommes portent des canotiers et des vestons noirs. Les filles sont… heu… c’est vraiment le nouveau modèle? Tous ces mollets, ce rouge extravagant sur les lèvres et ces cheveux courts? Soit! J’ai vu beaucoup de changements, dans ma vie, mais jamais autant radical que celui-là… Ce n’est pas désagréable, bien que je ne puisse imaginer ma Judith ainsi fardée et vêtue. Pour l’occasion, quelqu’un a apporté un piano. Je suis certaine que la petite l’effleurera avec un doigté aussi divin que celui de mon amour, au cœur d’un silence respectueux. Mais… qu’est-ce qu’elle fait? Elle va briser l’instrument! Et pourquoi tous les autres frappent vigoureusement dans leurs mains en sautillant comme des puces? Ce n’est pas un bal! La voilà debout sur le piano, en train de danser! C’est… c’est… Je me sens si vieille…

    Le maître demeure dans son coin, avec sa dame, avec son mince sourire moqueur au coin des lèvres, haussant les épaules et répétant encore et encore qu’il n’y a plus de jeunesse. La petite déclare qu’il y aura une fête semblable une fois par mois et décide de me baptiser la Maison du Jazz. On s’éloigne du Paradis, mais ce terme curieux sous-entend que je ne suis plus ancestrale. Les jeunes honorent l’ordre de la coquine et je m’enivre dans la fumée des cigarettes des garçons et dans la poudre des filles. Je charlestone et je fox-trotte. Quand tout est terminé, je deviens le havre des amoureux. L’été venu, les soirées se transportent dans la cour, maintenant éclairée à l’électricité. Le grand chêne demeure stupéfait. Tiens! Les voilà à tous courir sur mon parterre pour descendre la côte en s’exclamant comme des fous, avant de se jeter dans la rivière. Jamais Judith n’aurait…

    Plus les saisons se succèdent, plus les robes raccourcissent. La musique de jazz coule à flots dans les entrailles du tourne-disque. Je suis, dit-on, le rendez-vous clandestin de la jeunesse de la ville de Trois-Rivières. Je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire! Je me sens aimée par tant de beaux jeunes gens! Peut-être que clandestin signifie qu’il existe un interdit dans cette activité. Chez les Canadiens français, la joie de vivre n’a pas l’habitude de prendre des formes semblables. Quand les réunions impliquent trop de gens, les croix ont l’habitude d’arriver en trombe et de tout faire cesser, comme dans le cas des vacanciers. Ces gens étaient alors plus paisibles que mes poudrées et mes garçons aux cheveux gominés.

    En fin de compte, après quelques saisons, ma petite se marie avec le garçon de la famille. Il y a eu une belle noce où les vieux ont tenté d’imiter leurs enfants. Tous ont dû avoir un tour de rein, le lendemain, sans oublier la naissance précipitée de rhumatismes. Le jeune couple va m’habiter. Quel bonheur! J’en oublie presque de lancer mes appels nocturnes à Judith. Avec la vigueur que le fils met à accomplir son devoir d’époux, je deviendrai assurément grand-mère dans quelques mois.

    La fréquence des fêtes diminue, sans que les croix n’aient eu à intervenir. Je deviens une maison de calme et la petite se montre sous un nouveau jour. Après avoir terminé la construction d’une fillette, elle se calme davantage. Il se passera sans doute bien du temps avant que je ne la revois grimpée sur le piano, sautillant en tous sens. J’aime quand elle s’installe devant son instrument, même si les airs qu’elle joue m’éloignent de la majestueuse musique de Judith. Ses amies viennent de temps à autres pour parler.

     


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  • Publication : Tremblay et fils

    Amour de petit garçon! Un moment très important dans la vie de mon héros Roméo Tremblay qui, en souvenir de ces quelques instants, développera une profonde affection pour sa future petite soeur Jeanne. Roméo et son frère Adrien se sont rendus aux limites de Trois-Rivières, où ils ont rencontré des bohémiens : un garçon, David, et une fille, Anna, pour qui Roméo a un coup de foudre. Ces bohémiens se rendent en Gaspésie pour devenir pêcheurs. Conséquemment, les bateaux et le fleuve les intéressent beaucoup. Roméo promet à Anna qu’en se rendant à la terrasse Turcotte, elle pourra voir des bateaux passer sur le Saint-Laurent. Un extrait de Tremblay et Fils, publié au Québec en 1996 et sera la première partie de Petit Train, commercialisé en 1998. 

    «  Les bateaux! Les bateaux!  » de réclamer Anna. Louise décide d’accompagner le quatuor, pour veiller à ce que Roméo se conduise comme il faut avec cette petite fille sans gêne. Il a osé l’inviter dans sa chambre! Il n’y a plus de jeunesse! Avec un peu de chance, Louise pourra passer devant l’église et réciter une invocation pour obtenir une indulgence, chassant ainsi son angoisse en attendant la prochaine confession.

    «  Adrien? Doux cœur de Marie, soyez mon salut, est-ce une indulgence de trois cents jours ou de trois ans?

    - Tu devrais le savoir. C’est toi la première de classe en catéchisme. Pas moi.

    - Je vais m’en trouver une autre.  »

    Anna danse en voyant les vitrines des commerces de la rue Notre-Dame. Il y a plein de beaux vêtements et des jouets invitants. Son frère craint plutôt le nombre de chevaux dans la rue et se demande ce que peuvent faire tant de gens dans un même endroit.

    «  Ils travaillent dans les manufactures ou dans les magasins. Ils besognent partout en ville. Au bout, là-bas, il y a la rivière Saint-Maurice et une belle scierie où deux de mes oncles gagnent leur pain. Mon grand-père Isidore a longtemps travaillé là. Ton père pourrait trouver de l’ouvrage dans ce moulin. Leurs Anglais ont toujours besoin d’hommes vaillants.

    - Mon papa dit qu’il n’y a que deux manières de voir le soleil se lever : sur une terre et sur la mer. Pas dans une ville. Être pêcheur sera un métier honorable.

    - Et puis, Anna aime les bateaux!  » de faire Roméo, triomphant.

    Le petit regrette tout de suite cette parole. Que va-t-elle penser de lui? Qu’il désire se débarrasser d’elle? Car si Anne demeurait à Trois-Rivières pendant que son père travaillerait à la scierie, Roméo pourrait aller jouer avec elle et l’épouser quand il sera vieux, à quatorze ans. Anne pose des questions sur tout ce qu’elle voit et Roméo lui procure les bonnes réponses. David se sent plutôt embarrassé parce que tout le monde le regarde. Louise marmonne ses invocations en veillant à ce que Roméo ne prenne pas la main de la jolie petite crottée. Et si tout ça finissait par se savoir! Que les enfants de Joseph Tremblay ont marché aux côtés de Juifs!

    «  Par en haut, il y a le séminaire. Tantôt, pour traverser la rivière avec tes parents, tu passeras devant le séminaire. Les ponts sont au bout du chemin qu’il y a à cinq minutes de marche dépassé cette grosse école. Dans l’autre sens, c’est le vieux Trois-Rivières, avec ses maisons du temps de l’Histoire du Canada. Puis il y a le Platon et la terrasse Turcotte.

    - Les bateaux! Les bateaux! de crier Anna en sautillant.

    - Oui, Adrien! Allons voir les bateaux!  »

    Puisse-t-il y avoir des embarcations sur le fleuve, de souhaiter fermement Roméo. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Tout de même, Anna s’émerveille face à ce panorama unique. David prend de profondes respirations, comme doivent faire les pêcheurs de la Gaspésie.

    «  On s’en va? Papa doit être à la maison.

    - Attends! Attends un peu, Adrien! Je suis certain qu’un bateau va passer!

    - Nous amis doivent retourner au vieux moulin, Roméo. Ils sont fatigués d’avoir tant marché. Le temps passe.

     - Attends cinq minutes!  »

     Comme il devient parfois embêtant d’avoir un grand frère et une sœur aînée! Roméo serait resté toute la journée à attendre son bateau pour éblouir Anna et peut-être lui toucher de nouveau les mains. Il se cogne le nez à l’obstination de Louise et à l’empressement d’Adrien. Le petit boude un peu, mais pas trop longtemps, car Anna lui tend la main afin de traverser la rue Notre-Dame sans danger. Roméo rougit, se sentant si doucement chatouillé. Rapidement, ils sont de retour à la maison, mais Joseph demeure toujours absent. Tant pis! Adrien prend l’initiative de choisir des clous et des vis pour ajouter au sac de dons.

    Roméo veut aller reconduire Anna et David jusqu’au vieux moulin, mais la fin de l’après-midi approche et Joseph pourrait arriver d’un instant à l’autre. Que dirait-il en apprenant que son plus jeune lui a désobéi? David envoie la main en remerciant encore et encore. Roméo, au bord des larmes, ne peut croire qu’il ne reverra plus jamais la plus belle petite fille du monde entier. Ils sont en route depuis cinq minutes quand, à bout de souffle, Roméo les rejoint, avec sous son bras un voilier de bois que son père lui a sculpté pour lui donner comme présent le jour de son anniversaire.

    «  Tiens! C’est pour toi, Anna!

    - Oh! un bateau!

    - Quand tu joueras, tu penseras à moi.

    - Oui, Roméo. C’est le plus beau cadeau de toute ma vie!  »

    Anna écarte ses longues mèches noires et pose ses lèvres roses sur la joue droite de Roméo. Tenue par la main par son frère, elle agite ses doigts vers Roméo en guise d’adieu. Le garçon demeure planté au sol pendant dix minutes, n’arrivant à penser à rien d’autre que cette image. Il rentre chez lui en donnant des coups de pied sur des cailloux.


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  • Manuscrit : Horizons

    J’ai écrit mon premier roman à l’âge de seize ans. Le texte s’intitulait Le récit de nos seize ans. Comme j’avais aimé ces personnages, j’avais continué de façon informelle sous les titres de Jenny de Manchester et de Horizons. Cela pendant 25 années! Plus de 10 000 pages! Le texte était improvisé à la machine à écrire : aucun plan ni aucune direction. En réalité, j’ai appris à écrire en improvisant cette histoire. Je croyais que ce serait éternel, mais dès que je me suis lancé dans la série Tremblay, Jenny de Manchester a été mis de côté si bien qu’en 2004, j’ai décidé de mettre une croix sur cette partie de ma vie, tout en me faisant bénificier d’un retour aux sources : j’ai recommencé ce roman, toujours en l’improvisant, mais cette fois avec plus de maturité et de technique. Il s’agit de la dernière chose que je fais chaque jour, avant de me mettre au lit. À ce jour, j’achève la partie 4 de Horizons : déjà plus de mille pages. Horizons n’est pas un texte destiné à une publication. Il s’agit de quelque chose de personnel. 

    L’avantage que je rencontre est que je connais très bien les personnages. C’est dans Jenny de Manchester / Horizons que l’on retrouve un de mes personnages favoris : Suzanne Staniowski, poète, femme étrange et marginale. Nous sommes en décembre 1958 à Concord, au New Hampshire, où la jeune musicienne Lalena Corrigan se rend pour donner un spectacle. Elle y rencontre Suzanne. J’aime bien le climat qu’il y a dans ce premier face à face.  

    Lalena ne sait trop pourquoi elle a accepté de chanter dans une boîte où l’on sert de l’alcool et qui a la réputation de se pencher surtout sur le jazz. Peut-être pour faire plaisir à Priscilla, déçue de ne pas avoir eu cet engagement, à cause de son jeune âge. Avec le spectacle des Rainbow Sisters du vendredi, voilà trois soirs à jouer de la guitare en public. Ce n’est pas précisément ce qu’elle désire, mais, au fond, Lalena sent qu’elle a beaucoup déçu son amoureux avec quelques refus et elle sait que ses intentions sont honnêtes. Voilà donc Neil à Concord, devant ce lieu au nom amusant de Cocorico. Le couple entre, les bras chargés d’instruments. Le serveur aux tables, qui est aussi le propriétaire, sursaute en les voyant. La chanteuse a un peu d’avance! 

     

    «  Est-ce qu’elle a l’air assez veille?

    - Ce ne serait pas poli de dire ça à une jeune femme, monsieur Leitch, Bonjour, Lena Corrigan. Je suis Claude Marshall.

    - Lalena. Pas Lena. J’ai vu que vous avez fait l’erreur sur votre affiche, à la porte. Ce n’est pas la première fois qu’on a du mal avec mon prénom.

    - Eh bien, la musique parlera! Monsieur Leitch m’a dit que vous étiez une grande guitariste de jazz et…

    - Il a dit ça? fait-elle, se retournant vivement vers lui.

    - Je n’ai pas dit que ça, Lalena! J’ai dit que tu jouais tous les styles de façon cool, dont le jazz.

    - Je peux jouer du jazz, en effet, monsieur Marshall, mais je suis avant tout auteur compositeur interprète. Si votre public attend essentiellement du jazz, il risque d’être déçu. S’il ne se montre pas trop pointilleux, il saura apprécier.  »

     

    L’homme sent qu’il y a un peu de confusion et que Neil lui a refilé une chanteuse folk. Lalena se demande ce que le rocker a pu raconter. Le malaise ne dure pas longtemps. Neil donne un bécot à la blonde et dit qu’il sera de retour à minuit pour la ramener à Manchester. Il resterait bien, mais il y a aussi un spectacle à la Moisson. Lalena regarde tout autour d’elle. C’est vieillot, mais propre. Le Cocorico ne semble pas être un port d’épaves alcoolisées. La scène est plus large que profonde et le système sonore minimal. Par contre, les microphones sont d’une qualité supérieure. Lalena installe ses instruments, regardée avec un peu de méfiance par l’homme Marshall, qui a sourcillé en voyant le banjo et le mandoline. Le travail terminé, elle se rend au bar et commande un jus d’orange.

     

    Lalena qui n’aime guère les étiquettes se sent soudainement rebelle et a le goût de lui faire part de sa feuille de route dans les boîtes folk de New York. Le jazz, c’est de la bonne musique, mais les amateurs du style sont parfois hautains et prétentieux, se dit-elle. Lalena sent que quelques gens entrent. Qui donc peut fréquenter une telle boîte, dans une petite ville industrielle comme Concord? Elle décide de s’assurer si ses guitares sont bien accordées, même si elle l’a fait avant son départ. En se retournant, elle est surprise de voir à deux pas de la scène… «  Jenny! Que fais-tu ici?  » Mais longs cheveux jusqu’aux hanches, malgré leur rareté, n’équivaut pas toujours à celle à qui on s’adresse de dos. Lalena recule d’un pas en voyant cette jeune femme au regard sombre, avec un air bohème comme jamais elle n’en a vu à Greenwich Village.

     

    «  Je suis Suzanne, poète.

    - Heu… Oui! Je m’excuse. Je connais quelqu’un qui a aussi de longs cheveux noirs.

    - Tu es la chanteuse Lena?

    - Non : Lalena.

    - C’est encore mieux.

    - Comment?

    - Je n’aime pas tellement les spectacles qu’il y a ici. Ce n’est pas trop bon, mais j’ai décidé de venir à cause de ce prénom de Lena, mais si tu me dis que c’est Lalena, c’est encore mieux.

    - Ah! je vois… Bon! Je dois aller accorder mes guitares. 

    - Ce n’est pas courant, Lalena. Note bien que moi non plus, je n’ai pas un nom courant : Staniowski.

    - Oui et… Heu… C’est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu’un qui se proclame poète à la première phrase. Habituellement, ça vient dix phrases plus loin.  »

     

    Lalena monte sur scène, met la main sur une guitare, mais sent ce regard lui cognant dans le dos. Elle ne saurait trop dire pourquoi, mais la jeune musicienne est intriguée par cette fille. En se retournant, la blonde voit surtout que le regard de gouffre est posé sur des feuilles, avant de se relever et que ses mains désignent la chaise qu’elle pousse du bout de la chaussure.

     

    Lalena s’assoit, joue avec les clefs de sa guitare sans les regarder. La fille écrit à toute vitesse quelques phrases, alors qu’une cigarette se consume au bout de ses lèvres. Soudain, elle dépose tout, croise les bras, et Claude Marshall arrive avec un verre de bière, s’éloignant sans rien réclamer.

     

    «  Tu ne paies pas?

    - Claude me fait des cadeaux, parfois.

    - Pourquoi?

    - Parce que je suis toujours ici.

    - À écrire des poèmes.

    - Oui.

    - Je peux voir?

    - Oui.  »

     

    Lalena regarde furtivement, puis fronce les sourcils en voyant d’étranges phrases de prime abord illogiques et aux mots agencés de façon inhabituelle. Suzanne écrase sa cigarette, en allume immédiatement une autre, mais ne réclame pas de critique quand Lalena lui remet la feuille.

     

    «  Tu dois avoir une belle voix.

    - Qu’est-ce qui te fait croire que je chante, puisque cette boîte se spécialise en jazz?

    - Quand on s’appelle Lalena, on chante bien.

    - Heu… Oui.

    - Je connais Billie Holiday. C’est du jazz et c’est chanté.

    - J’ai une de ses chansons à mon répertoire pour ce soir.

    - J’ai hâte. Tu veux une cigarette?

    - Je ne fume pas.

    - C’est le baume de la souffrance. Quand on est artiste, on fume.

    - Je fume trois fois par année. Bref, je ne souffre pas trop.

    - La fumée t’incommode?

    - Quand on est artiste, on est habitué.

    - Je t’aime bien, Lalena. J’ai hâte.

    - Tu as hâte de… m’entendre?

    - Oui.

    - Merci. Que fais-tu, dans la vie?

    - Je suis poète.

    - Ce n’est pas un métier.

    - Ce que je fais n’a aucune importance, puisque je suis poète.

    - C’est… étrange, ce que j’ai lu.

    - Oui.  »

     

    Lalena se sent intimidée, porte ses yeux vers la guitare, gratte quelques accords. L’autre ne réagit pas, mais ne cesse de la regarder fixement. La blonde se rend alors compte que cette fille est sans doute sous l’effet de la marijuana, chose qu’elle a souvent vu dans les boîtes de New York.

     

    «  Je suis vendeuse… Oui, c’est ça : vendeuse. C’est un coup d’argent. Je veux déménager à New York. Ici, il n’y a rien. À New York, je pourrai écrire plus librement si j’ai des économies.

    - Ici aussi.

    - Ça n’a rien d’inspirant, Concord.

    - J’ai habité à New York au cours des dernières années.

    - Vrai? Pourquoi as-tu quitté?

    - J’habite toujours chez mon père. J’étais contente de revenir dans une petite ville.

    - Et ton métier, c’est chanteuse.

    - Non. Je suis musicienne. Je désire devenir professeur de musique. Je chante et joue de temps à autres pour gagner de l’argent, en prévision de mon inscription à l’université.

    - Et que chantes-tu?

    - Des rêves.

    - Oh, ça, c’est très bien.  »

     

    Suzanne a dit cette dernière phrase sans sourire, alors que les mots appelaiemt une trace d’émotions. Lalena réclame un autre poème. Elle regarde en fronçant les sourcils.

     

    «  Je ne comprends pas, mais je trouve ça fascinant.

    - Fascinant?

    - C’est comme la nouvelle poésie.

    - Je lis peu de poésie. J’en écris.

    - Et que lis-tu?

    - Le dictionnaire.

    - Sans blague?

    - C’est le livre ultime.

    - Que cherches-tu à exprimer?

    - La solitude, le mal d’être, le rejet, l’inquiétude. En fait, ce que j’ai ici, c’est un peu incomplet. Ce sont des impressions, des mots nés d’un moment. Quand j’ai des bouts qui sont intéressants, je change les mots, je cherche des sons qui symbolisent les sentiments évoqués en premier lieu par les moments. Si tu veux…

    - Oui? Si je veux quoi?

    - Voir mes poèmes terminés.

    - Oh! ce serait bien!

    - J’habite à trois rues d’ici. Je vais aller les chercher. Ou peut-être mieux : viens coucher chez moi. Nous pourrons continuer à faire connaissance et tu liras tous les poèmes que tu voudras. Et puis, tu économiseras une chambre d’hôtel, car je crois que tu te produis ici à nouveau demain.

    - Je n’ai pas de chambre d’hôtel. Je retourne à Manchester ce soir, puis je reviens demain. Mon amoureux va venir me chercher à minuit.

    - Ah…

    - Mais j’aimerais bien voir quand même d’autres poèmes.

    - Je vais aller les chercher. Tu sais, Lalena…

    - Oui ?

    - Tu es une fille bien. Très bien. Moi, je suis un petit rat de ville.  »

     

    L’étrange jeune femme part immédiatement, mais en oubliant son manteau d’hiver. Lalena demeure à la table, se concentre sur sa guitare. Les minutes passent lentement et l’autre ne revient pas. Le public entre soudainement en masse, ce qui fait sursauter la blonde. Quand l’heure convenue du début du spectacle arrive, elle monte sur la scène, s’installe sur son tabouret et demeure figée en voyant le lieu plein, mais personne ne cherche à s’accaparer de la table libre devant elle. Pourquoi tant de gens? Elle est loin de se douter que sa petite démonstration lors du spectacle écourté de Wee Bonnie Baker la suit dans la région, surtout suite à l’article de journal vantant cet exploit.

     

    «  Bonsoir. Je suis Lalena Corrigan et je suis musicienne. On m’a dit que le Cocorico privilégiait le jazz. Pour ma part, mon cœur n’appartient qu’à toutes les musiques.  » Ce qu’elle offre en premier lieu est plutôt folk. Elle enchaîne avec deux de ses chansons. Le silence se fait entre les applaudissements. Lalena ne sait pas pourquoi elle retarde l’entrée en scène des démonstrations de guitare jazz choisies au cours de l’après-midi. Peut-être attend-elle Suzanne, car lorsqu’elle la voit revenir, la chanteuse se transforme en Django Reinhardt. Ensuite, elle chante le blues comme un vieux Noir de Chicago. «  Pour Suzanne, voici Billie Holiday.  » Maîtrise instrumentale et voix enchanteresse! Lalena séduit et se pense de retour à Greenwich Village. La lumière projetée vers la scène ne l’empêche pas de sentir ces deux yeux de gouffre posés sur elle. Après trente minutes, comme convenu par le patron, elle prend une pause. Il faut que les gens consomment! Sous des applaudissements sincères, Lalena descend et retrouve sa chaise, près de Suzanne.

     

    «  Je savais que tu étais une artiste.

    - Écoute… Je vais accepter de coucher chez toi. Je vais tout de suite téléphoner à Neil pour qu’il ne vienne pas me chercher.

    - Bien heureuse.  » 

     

    L’explication à son amoureux peut sembler bizarre : «  Je ne peux pas te préciser pourquoi, mais je dois rester. Oui, je le dois. Tu viendras après le spectacle de dimanche soir. Je ne peux rien te dire de plus que… que je dois rester.  » Suzanne lance un bref compliment, baissant les yeux vers le papier de la cigarette qu’elle roule avec la facilité d’un vieux matelot. Claude apporte un autre verre de bière, que Suzanne ne paie pas.


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