• Divers : Allez Patricia, ne sois pas cassée

    Ce texte fait partie de la douzaine que j’ai créés pour le compte d’un site Intenet de partisans de baseball, en 2006. Je conserve ici la partie d’introduction, expliquant l’origine du texte. La photo ci-haut est celle de la véritable Patricia Brown.

    Suite à la saison 1947, l’All-American Girl Professional Baseball League est bien implantée dans des petites villes de lar région centrale des États-Unis. En 1948, une tentative de conquérir deux plus importants marchés de l’Illinois, Springfield et Chicago, est mise de l’avant, sans grand succès. Les Sallies et les Colleens terminent la saison comme équipes sans domicile, jouant à gauche et à droite. En 1949 et 1950, ces deux équipes gardent ce statut et disputent une centaine de parties partout en Amérique, dans le but de faire connaître les qualités du baseball féminin et aussi comme agentes de recrutement. De plus, ce sont deux équipes où évoluent les athlètes plus jeunes et qui n’ont pu se trouver un poste dans les formations régulières. Elles prenaient ainsi de l’expérience dans le but de graduer la saison suivante.

    Sur leur route de promotion au cours de la saison 1950, les Colleens et les Sallies visitent Sherbrooke, le 19 août. «  Baseball par des jeunes filles  », d’annoncer le journal La Tribune, avec un dessin mettant en vedette les uniformes particuliers de ces femmes. En découvrant cette nouvelle, une idée de fiction a tout de suite germée dans mon esprit. En premier lieu, il fallait savoir si les équipes avaient visité Trois-Rivières. Hélas! À ce moment-là, le stade était occupé par un spectacle, dans le cadre de l’Exposition régionale annuelle. Quelle déception… Et pourtant, mon idée de texte a continué à grandir et j’ai cherché à en savoir un peu plus sur ces deux équipes. J’y ai découvert une perle : Patricia Brown, «  lanceure  » des Colleens de Chicago. Je la voyais si bien avec Carole, l’héroïne de mon roman Contes d’asphalte, qui se déroule à ce moment-là! Oh, et en fin de compte, quel mal y aura-t-il à faire une entorse à la réalité historique et sociale de Trois-Rivières dans le cadre d’une petite histoire écrite dans le but de faire sourire? Après tout, dans le film de 1992 consacré à l’AAPBL, A League of Their Own, les erreurs historiques et les anachronismes se bousculaient… Bonne lecture!

     

    «  Carole! Regarde! Des filles qui jouent au baseball! Ça va être drôle!  » Je reçois le journal devant les yeux sans l’avoir réclamé. Je jette à Romuald mon regard torve le plus torride, le sommant de ne plus jamais se permettre d’interrompre mes lectures. Et puis, je ne vois pas ce que ce spectacle pourrait avoir de drôle! Ce sport tant adoré par tous les mâles du quartier Sainte-Marguerite m’ennuie mille fois : les joueurs mâchent du tabac et crachent le jus. Que des femmes s’abaissent à cette pratique me paraît plus tragique que drôle. Cette image… Des jolies jambes! Comme sur les placards des tentes du village forain de notre Exposition régionale : on annonce beaucoup, mais à l’intérieur, il n’y a rien. Ces femmes de baseball doivent être des éléphantes. Je suis certaine qu’elles chiquent autant que douze grands-pères. Romuald me regarde d’un air peiné et s’excuse. Il marmonne qu’il ira en compagnie de mon père. Tant mieux pour eux! Tout ça ne me concerne pas.

    Je ne me sens pas trop bien… La nouvelle d’être enceinte m’a enchantée, mais en même temps, je suis déçue en pensant à ce que je deviens : une parmi les autres. Je voulais tant fréquenter l’université! Ma soif de savoir, de connaître et de m’instruire ne s’éteindra jamais, mais qu’est-ce que je vais devenir quand ce premier enfant aura des frères et des sœurs? Le monde est si conservateur, dans la province de Québec! Les femmes n’ont droit qu’aux minces voies tracées par cette société. J’aurais triomphé, à l’université! Mais j’aurais souffert des moqueries, des préjugés, des «  Ça passe le temps, avant de te marier.  »

    Le dimanche tant espéré par Romuald enfin arrivé, je ne veux surtout pas l’entendre me parler de baseball de filles. Papa m’en a glissé un mot, prétendant que ça me changerait les idées. M’installer sur ces sièges de bois inconfortables et entendre crier toute une soirée? Je demeurerai seule à la maison, pendant qu’ils regarderont les éléphantes. Seule avec mes livres et ma musique de bon goût. Voilà qui me changera réellement les idées! Pour éviter une inévitable dernière tentative de persuasion de la part de Romuald, je décide d’aller lire un peu dans la quiétude de la terrasse Turcotte. Le bon air du fleuve me fera du bien. Voilà un beau dimanche : ni chaud, ni frais, surtout pas venteux. L’autobus me laisse sur la rue des Forges et je marche doucement le long de Notre-Dame, en direction de la terrasse. Et si j’allais jeter un coup d’œil au couvent de nos braves ursulines? J’y ai tant connu de plaisirs intellectuels délicieux! Il y avait là des sœurs très savantes! Voilà le drame de celles de notre sexe : il faut devenir cloîtrée pour s’affirmer par la voie des connaissances.

    Quel bijou architectural! Les touristes ne manquent jamais de photographier le couvent ou d’acheter les cartes postales voulues. En voilà justement une. Mais… ce n’est pas un appareil photographique qu’elles manœuvre, mais bien un crayon. Elle regarde, prend des notes, observe encore, couche ses pensées sur la papier. Elle se retourne vers moi, sentant sans doute mes yeux lui cogner dans le dos. Ce n’est guère aimable de ma part! C’est une menue brunette, aux yeux petits. Elle est vêtue avec élégance. «  Please, miss. Can I ask your something? Do you speak English?  » Les occasions de parler anglais ne se refusent pas! Donner le renseignement voulu lui fera oublier mon impolitesse.

    «  Je suis Patricia Brown, de Winthrop, au Massachusetts. Pouvez-vous m’indiquer où est le palais de justice?  » Pardon? J’en perds mon anglais! C’est bien la première fois que je rencontre une touriste désireuse de voir un tel lieu! Je lui explique le chemin à suivre, quand, agacée, j’interromps mon monologue, désireuse de savoir pourquoi une femme, qui doit avoir mes vingt ans, désire voir le palais de justice.

     

     » Je veux devenir avocate. J’aime les palais de justice. C’est très beau.

    - Avocate?

    - Les femmes possèdent ce droit, aux États-Unis.

    - Dans la province de Québec aussi, depuis peu, et ce n’est certes pas l’œuvre du premier ministre Maurice Duplessis! Mais il faut admettre que les candidates ne se bousculent pas au barreau.

    - Je visite plusieurs villes de l’Amérique et je me fais un devoir de prendre des notes sur tous les palais de justice de ces localités. C’est la première fois que je viens au Canada. Hier, j’étais à Sherbrooke. Je fais partie de l’équipe de baseball des Colleens de Chicago, de l’All-American Girl Professional Baseball League.

    - Oh… Le baseball… Vous faites partie de… Oui, je vois…

    - Cela aussi, bien peu de femmes peuvent le faire. Depuis la création de notre ligue, des centaines de femmes peuvent développer des qualités athlétiques qui s’harmonisent si bien avec celles de l’esprit. Je joue au baseball depuis mon enfance. De plus, on me paie pour vivre cette expérience unique et enrichissante. C’est ainsi que je gagnerai l’argent nécessaire pour mes études de future avocate.

    - Je vais vous montrer le palais de justice. Je vous y accompagne. Ce n’est pas loin. Je m’appelle Carole Tremblay-Comeau.  »

     

    Me voilà intriguée par cette jeune femme! Qu’elle ait une ambition hors des sentiers trop battus, je peux certes le concevoir et le partager! Mais pas qu’elle s’adonne à ce sport… Je crois que Patricia devine ma pensée et, en conséquence, elle se met à me parler des bienfaits pour la santé de l’exercice physique, de la splendeur bucolique du baseball, des défis qu’elle apprend à relever avec discipline grâce à cette activité. Elle m’avoue qu’elle joue aussi au basket-ball. Au fond, si les religieuses du couvent avaient voulu… Après tout, les femmes excellent aux jeux olympiques et plus d’une fillette rêve de devenir une aussi gracieuse patineuse que Barbara Ann Scott.

    En retour, Patricia réclame une partie de mon autobiographie. Que dire? Que mes ambitions n’étaient pas aussi précises que la sienne? J’aurais pu tant accomplir, sans jamais savoir dans quel domaine. Sciences! Littérature! Histoire! Mathématiques! Philosophie! Quand je lui apprends que je suis mariée et en attente d’un premier enfant, elle se dit ravie, mais ajoute, avec un soupçon de moralité qui ne m’offusque pas du tout, que les femmes peuvent être de bonnes mères et briller dans différentes sphères du monde du travail. Nous sommes devant le palais de justice depuis dix minutes et elle ne l’a même pas regardé, trop occupée à me poser des questions. Il y en a tout autant qui se bousculent dans mon esprit.

     

    «  Quel est ce livre que vous tenez précieusement, Carole?

    - Voltaire.

    - Un grand auteur de France! Nous devons à ces penseurs tant de sagesse qui ont aidé l’être humain à mieux vivre à leur époque et qui nous apportent leurs lumières de nos jours. J’ai lu Voltaire et Rousseau, mais, hélas!  Il s’agissait de livres traduits. Je finirai par apprendre le français.

    - J’aime beaucoup lire en anglais.

    - Vous parlez très bien ma langue.

    - Mais je ne connais pas le langage du baseball.

    - Vous viendrez me voir? Je serai au monticule pour la partie de ce soir!

    - Qu’est-ce c’est, monticule?  »

     

    Patricia daigne enfin observer le palais de justice. Elle prend quelques notes et me parle de certaines lois aberrantes de son pays. Elle dit avoir été ébranlée de voir la ségrégation dans les États du Sud, où son équipe de baseball a joué quelques parties un peu plus tôt cet été. «  Si le monde veut devenir meilleur, il aura besoin des femmes. Pour nous affirmer, nous devons nous tenir debout et apprendre à faire face aux défis. Jouer au baseball pour les Colleens me donne cette force.  »

     

    «  Allons continuer cette conversation dans un restaurant, face à un thé ou à un café! Vous êtes très intéressante, Patricia!

    - Vous aussi, Carole! Cependant… Nous avions à peine une heure de liberté… Je dois retrouver mes compagnes dans quinze minutes.

    - Leur fausser compagnie n’est pas si grave. Votre partie de baseball n’a lieu qu’à sept heures.

    - Pour demeurer de bons exemples, personne ne doit se soustraire à la discipline et aux règlements. Je ne crois pas que la chaperonne me donne l’autorisation.

    - Une chaperonne? Je… Quinze minutes, c’est suffisant pour trois gorgées! Les restaurants de la rue des Forges ne sont pas loin!  »

     

    Mes trois gorgées se métamorphosent en une seule. La service a été lent, puis deux compagnes de Patricia viennent la rejoindre. Ce sont des Cubaines, ravies de m’entendre leur dire quelques mots en Espagnol. Nous nous mettons en marche pour rejoindre les autres. Je remarque surtout leur bon goût vestimentaire, leur attitude polie. Toutes me semblent très féminines. Des petites de douze ans réclament des autographes, alors que les passants regardent, chuchotent «  Ce sont les filles de baseball!  » Je tente une vaine négociation auprès de la chaperonne, une femme dans la trentaine attentive à ma demande, mais qui me répond ce que Patricia m’avait affirmé face au palais de justice. «  Vous viendrez, Carole?  » Oui, car je n’ai plus le choix : quelle femme admirable! J’ai si peu d’amies… On se méfie des premières de classe, de celles qui ne font rien comme les autres. Après la partie, j’inviterai Patricia pour un repas léger! Nous échangerons nos adresses et une longue correspondance amicale débutera. Elle me parlera de lois et moi, de philosophie!

    Quand je rentre à la maison, papa a rejoint Romuald. Mon mari demeure très surpris quand je lui confirme avec urgence que je vais l’accompagner au stade ce soir. «  Mais je n’ai que deux billets, derrière l’abri du troisième but.  » Papa offre de laisser sa place. Romuald refuse, dit que c’est lui qui restera à la maison, ou qu’il dénichera un billet de moindre valeur. Que voilà deux chevaliers servants prêts à se battre en duel afin de s’asseoir à mes côtés. La conciliation, voilà une grande qualité de cœur : ils se relaieront pour avoir droit à l’honneur.

    De quelle façon faut-il se vêtir pour voir une partie de baseball? Un maquillage discret est-il de mise? Romuald ne peut répondre à ces questions, alors qu’il prétend tout connaître de ce sport! Oh! mais j’ai la réponse : les Colleens et les Sallies étaient si élégantes, cet après-midi. Je dois leur rendre la pareille. «  Tu te parfumes? On ne se parfume pas, pour une partie de baseball!  » Quel casse-pieds! 

    Il y a foule. J’entends des hommes vulgaires éclater de rire en passant des remarques odieuses sur ces jeunes athlètes exemplaires. S’ils savaient que cinquante d’entre eux réunis en un seul cerveau n’arriveraient pas à la cheville de celui de Patricia! Le terrain est vaste. Ça sent la pelouse fraîchement coupée. Ma sœur Renée aimait bien le baseball et se rendait applaudir un joueur qui n’avait qu’un seul bras, il y a une dizaine d’années. Pour ma part, mes seules présences dans ce stade ont été réservées aux spectacles des Roxyettes de New York, lors de notre Exposition régionale. Tiens! Voilà les exécutantes et… comme tout le monde, je me redresse en les voyant porter des uniformes colorés qui ressemblent à ceux des joueuses de tennis. Comme sur le publicité du journal, on remarque plus de jambes que de tissu.

     

    «  Ça n’a pas de sens, Carole!

    - C’est très beau. Un peu coquet, mais de bon goût. Elles ne s’abaissent pas à se déguiser en garçons.

    - Elles vont se blesser aux jambes! On ne peut pas jouer au baseball les jambes nues! 

    - Où est Patricia? Elle m’a dit qu’elle jouait monticule. Où est-ce?  »

     

    L’uniforme de l’équipe de Patricia est vert. La voilà! Je me sens comme une gamine, ayant le goût de bondir et d’envoyer la main. Elle lève la jambe très haut et lance une balle à une vitesse prodigieuse. Des murmures naissent de la foule. Je reconnais une des Cubaines de cet après-midi, jouant pour l’équipe adverse.

     

    «  Elle lance avec force! Presque aussi fort que les joueurs des Royaux! C’est du vrai baseball!

    - Ah? Il y a donc du faux baseball? Explique-moi les règles, Romuald.

    - Oh… je laisse cette mission à ton père, à la troisième manche.

    - Les manches de leurs uniformes sont très courtes. Pourquoi dis-tu une telle chose?  »

     

    La partie vient de débuter. La foule se calme. Patricia lance avec plus de vigueur. Quel effort! Quand la jeune fille des Sallies trottine vers je ne sais où, j’applaudis le bon coup de mon amie.

     

    «  Bravo, Patricia ! Bravo!

    - Mais Carole, elle vient d’accorder un but sur balle. Il n’y a pas de quoi pavoiser.

    - Tu crois? Pourtant, elle permet à l’adversaire de continuer à jouer.

    - Je… Oh… ton père t’expliquera tout ça…  »

     

    J’aurais dû apporter mon calepin pour prendre des notes. Cependant, après une demi-heure, je comprends un peu mieux. Les Sallies et les Colleens courent, frappent, sautent, démontrent de l’enthousiasme, mais elles ne crient surtout pas. Et je crois qu’aucune n’est autorisée à chiquer. Les hommes qui se moquaient tantôt ont sûrement déposé les armes : oui, les femmes peuvent exercer ce sport aussi bien qu’eux! Ce qui se passe devant mes yeux représente un miracle : près d’une trentaine de jeunes femmes qui accomplissent avec grâce et habileté ce qu’on avait jusqu’alors réservé à leurs frères. Voilà mon père! Je lui fais part des qualités de Patricia. Le vieil adage grec est remis à l’honneur : un corps sain dans un esprit sain.

     

    «  Je crois que les Colleens perdent…

    - Trois points contre zéro. Ton amie s’est montrée trop généreuse à la manche précédente. Je pense qu’elle a le bras cassé.

    - Le bras cassé? Mais non, papa! Sinon, une ambulance serait venue.

    - Je… Oui, enfin… Romuald ne t’a rien expliqué?

    - Non et je ne veux pas t’entendre non plus! Allez, Patricia! Ne sois pas cassée!  »

     

    Une Colleen se lance vers… quelque part sur le terrain, puis glisse, dans un nuage de poussières. C’est vrai que c’est sûrement très douloureux pour les jambes… Ah! un point pour nous! J’en connais, des choses! Sauf le nombre réglementaire pour mettre fin à la démonstration. Patricia se redresse dedans le monticule. Ou sur le monticule? Elle va prouver à mon père qu’elle n’a rien de cassé! Chaque fois que Patricia revient vers le lieu où elle s’assoit avec ses amies, j’ai l’impression qu’elle me voit, mais qu’un règlement l’empêche de me sourire ou de me saluer.

     

    «  Bravo, Patricia! 

    - Mais elle vient d’être retirée sur trois prises, Carole.

    - Quelle importance? Son bâton a fendu l’air, alors que d’autres n’essaient même pas de toucher à la balle!  »

     

    Quand Romuald revient, il m’explique que la partie achève et que les Colleens vont perdre 3 points contre 2. Ce n’est tout de même pas de la faute à Patricia! Mon mari me précise qu’il leur reste une dernière chance. Il faudra qu’elles marquent deux points pour sortir gagnantes. Je comprends tout! Pourquoi doit-il me raconter ça sur un ton paternaliste? Tiens, voilà une Colleen sur le premier… le premier… le premier truc. Elle n’aura qu’à courir et toucher les autres, puis revenir à son lieu de départ, apportant un point pour le tableau indicateur. Au tour de Patricia avec son bâton! Je l’encourage de toutes mes forces! Mais au lieu de frapper fort, elle pousse la balle à peine devant elle. La Sallies avec le masque s’empare de la balle et lance vers la fille installée sur le truc.

     

    «  Elle aurait dû frapper avec vigueur, à la place.

    - Non, Carole. C’est un beau jeu, du baseball bien pensé. Grâce à son sacrifice, sa compagne est maintenant plus près afin de marquer avec plus de facilité.

    - Un sacrifice? Tu sais, nous, les femmes, avons tellement fait de sacrifices et je ne vois pas pourquoi nous en ferions encore dans ce sport.  »

     

    Je crois comprendre que les Colleens viennent de gagner en dernier recours. Elles sont très contentes et se félicitent telles des écolières privées de la surveillance d’une religieuse. Les Trifluviens se lèvent pour les applaudir. Chacun porte un beau sourire et se perd en éloges. J’entends surtout : «  Elles jouent du vrai baseball!  » comme si la chose était impossible pour des femmes. Cette fois, je le sais, Patricia m’a regardée! Pourquoi passe-t-elle outre? Je voudrais tant la complimenter! Soudain, je la vois réapparaître, en compagnie de la chaperonne. Elle me fait signe d’approcher et me tend une balle.

     

    «  Il ne faut jamais abandonner, Carole. Vous avez vu? Nous perdions, mais chacune n’a cessé de penser que la victoire serait nôtre. C’est ce que j’apprends, avec les Colleens : la détermination. Et cela va m’accompagner toute ma vie.

    - Jamais vous ne perdrez un procès, Patricia!

    - Même dans la défaite, nous tirons une leçon qui nous rend meilleures. Les Sallies ne sont pas mes adversaires, mais mes amies, qui s’enrichissent de sagesse autant que moi. Je vais vous laisser cette balle en souvenir, Carole. Désirez-vous que je la signe?

    - Avec plaisir! J’ai beaucoup appris grâce à tout ceci, Patricia! Vous reviendrez au Canada?

    - L’accueil fut très chaleureux à Sherbrooke et dans votre ville. Je suis persuadée que les Colleens et les Sallies reviendront. Mais moi, je ferai partie d’une équipe régulière de la ligue. Je dois gravir tous les échelons et je vous assure que j’y arriverai. »

     

    Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié de lui demander son adresse… Tôt le lendemain matin, Romuald a téléphoné dans tous les hôtels de la ville. Le Château de Blois a confirmé la présence des deux équipes pour la nuit du samedi au dimanche, tout en l’assurant que les athlètes étaient parties au cours de la nuit de dimanche dans leur autobus. Je suis demeurée bouche bée, presque blessée… Les mois ont passé et je n’ai pas pu oublier. Souvent, je pensais à Patricia, à tout ce qu’elle m’a raconté. Je sais qu’elle réussira! Je sais maintenant que moi aussi je peux accomplir tout ce que je désirerai! Dans ma chambre, près de mes livres de Voltaire et de la photographie de mon mariage, une balle de baseball trônera très longtemps. «  Best wishes, Carole! Patricia Brown, Chicago Collens, August 1950. Keep the faith!  »

     

    EN GUISE D’ÉPILOGUE :

     

    Les équipes des Colleens de Chicago et des Sallies de Springfield seront démantelées à la fin de l’année 1950. L’All-American Girl Professional Baseball League allait entreprendre un déclin, menant à sa disparition, en 1954. Plus aucune femme n’aura la chance d’exercer le baseball comme gagne-pain. Patricia Brown lancera pour les Belles de Battle Creek au cours de la saison 1951, mais quittera la formation en cours de route pour s’inscrire à l’Université de Suffolk, à Boston, où elle travaillera toute sa vie à la bibliothèque juridique, comme experte en textes de lois. Elle deviendra avocate, obtiendra une maîtrise universitaire en théologie, ainsi que des diplômes en enseignement et en administration. En 2003, elle deviendra la première ancienne joueuse de l’AAGPBL à écrire un livre sur son expérience : A League of My Own, où son séjour avec les Colleens de Chicago est richement relaté.

    Dans mon roman Contes d’asphalte, Carole Tremblay-Comeau deviendra mère de cinq enfants, mais sera avant tout une femme forte et fière qui ne se laissait rien imposer par personne. Elle s’inscrira à l’Université du Québec à Trois-Rivières à la fin des années 1960 et obtiendra un diplôme d’historienne avec des résultats presque parfaits. Par la suite, elle tracera l’arbre généalogique de sa famille.

     


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  • Publication : Ce sera formidable

    Nous sommes en 1884 et Joseph Tremblay, 14 ans, se rend travailler pour la première fois dans un camp de bûcherons, où il retrouve son frère Hormisdas le cultivateur. Une tranche de vie du dix-neuvième siècle! 

    Dans notre district, travailler à cette tâche paraît inévitable, pour les hommes. Voilà des années qu’ils « montent en haut », qu’ils en reviennent, chaque printemps, heureux et sales. Il y a les cultivateurs et leurs fils, qui peuvent ainsi gagner l’argent nécessaire au bon fonctionnement de la ferme. Puis, il y a les jeunes de la ville qui… qui… En fait, je ne sais trop pourquoi ils s’y rendent, sinon que c’est écrit dans la destinée de tous ceux du coin! Dans ma famille, en plus de papa, Germain, Armand, Charles, Louis et les maris de Germaine et de Catherine, le premier de Lise, y ont tous travaillé, sans oublier Hormisdas, pour qui c’est un rendez-vous annuel.

    « Gros hiver, mais beau printemps qui s’en vient, Ti-Jos.

    - Oui, Midas.

    - Ça va ben pousser, cette année! Je pense que je vais pouvoir vendre au marché des Trois-Rivières. Ça va me permettre de voir le père, pis mes frères et mes sœurs.

    - Et le train! Et le cirque!

    - Le train, ma femme, à l’a ben peur de ça! Pour ma part, j’suis pas contre! Monter au chantier, c’est ben plus aisé, depuis qu’on a le train pis qu’on peut se rendre jusqu’aux Piles. Le reste du trajet, c’est un pet!

    - Ah! les pets, on connaît ça, au chantier!

    - T’es drôle, Ti-Jos! »

    C’est mon frère. J’ai du mal à le croire. Parti de la maison quand j’étais bébé! Tous les autres travaillent en ville et n’ont pas été attirés par la vie à la campagne. Richard m’a déjà dit que c’était notre mère qui incitait Hormisdas à aimer l’agriculture, ceci dès ses premiers pas. Nous avons besoin de fermiers, si on veut manger. D’ailleurs, il faut avouer qu’un seul, sur une famille de douze, paraît plutôt exceptionnel. Un bon homme, Hormisdas! Depuis longtemps, il connaît la chanson du père Isaac qui veut marier sa fille. Il la chante une fois par semaine, sous l’insistance de tous les bûcherons. Chacun y va de sa mélodie familiale, héritée de leur père, en plus de jouer de la ruine-babines, des cuillers et du violon. Tout le monde s’amuse et je m’ennuie des fanfares de ma ville.

    En réalité, je devrais m’ennuyer de tout, perdu dans une cabane puante dans le fond de la forêt, avec le premier village, lui-même rustique, à plus de deux heures de canot. Le bout du monde! Mais c’est beaucoup moins pire que je ne le pensais au départ. On n’a pas l’occasion de s’ennuyer, avec tout ce travail à accomplir chaque jour. Je n’ai même pas le temps de penser à moderniser quoi que ce soit. Et moi, le citadin, je m’étonne de la splendeur d’une nature si étrange et paisible. On la dirait autre que celle entourant les Trois-Rivières. Ce silence incroyable, quand les hommes daignent se taire! Dommage de tant couper d’arbres, mais j’ai l’impression que, comme par magie, ils repoussent le temps d’une année.

    Je manie peu la hache. Une équipe de bûcherons est composée de cinq hommes: deux coupeurs, un défricheur, un conducteur d’attelage et un empileur. Je m’occupe de cette dernière tâche, près de la rivière. Je gagne sept dollars par mois. C’est un salaire de débutant, un peu moindre que ceux de la ville, mais comme je suis assuré de ne rien dépenser durant tout l’hiver… L’argent n’est pas si important, dans ma situation. J’aime ce climat entre hommes et toute l’attention que les plus vieux portent à un petit jeune comme moi. Je les fais rire avec mes histoires de trains, de téléphone, de cirques et de ponts en fer.

    « Maudites binnes! Maudit bed à beu! Maudit ragoût de poche!

    - Allons, Hormisdas! Qu’est-ce qui te prend? C’est rare de t’entendre chialer.

    - Février est ben long. J’pense à ma femme. Je m’ennuie d’elle, tu peux pas savoir, Ti-Jos! Tu t’ennuies pas de ta petite blonde?

    - Marguerite? Avec tous ces enfants dans sa maison, elle ne doit pas avoir le temps de rêvasser.

    - Magritte! Un beau nom! Pis sa famille? Elle va ben?

    - Tous les dix-neuf.

    - Dix-neuf! Ça, c’est de la vraie famille canayenne! Peux-tu tous me les nommer?

    - N’exagère pas, Midas. »

    Les hommes parlent de leurs blondes ou de leurs épouses. Une fois par mois, nous recevons du courrier, apporté par un abbé, qui en profite pour nous confesser et célébrer la messe. Une occasion idéale pour dépoussiérer la cambuse et le campement. Le saint homme tient absolument à m’entendre dire que j’ai commis le péché du toucher. Il paraît que j’ai le bon âge, pour ce genre de tentation. « Avec mon frère à trois pieds de moi? Et quatre autres gars qui me ronflent sous le nez? Ne vous inquiétez pas, monsieur le curé: je me reprendrai quand je serai de retour aux Trois-Rivières. » Il n’apprécie pas du tout cette remarque, pourtant si drôle, et me fait agenouiller dans un coin pendant une heure. Les hommes ont sans doute hâte d’entendre ce que j’ai pu lui raconter. Eux vont trouver ça amusant! À sa visite de mars, le religieux me fait le mauvais œil. Quand, en confession, il me pose la même question, je suis pris d’un fou rire, qui me fait condamner à une autre heure au coin des lamentations.

    Cette fois, Hormisdas gigue, car Léonide a pensé lui écrire. Comme mon frère ne sait pas lire, je deviens le traducteur de ce précieux message auquel je ne comprends rien, tant c’est mal écrit et que les fautes d’orthographe font de l’ombre à une calligraphie catastrophique. Je pense qu’elle raconte que tout va bien à la ferme et que leur petite fille a eu le rhume. Elle parle aussi des vaches. Satisfait par tant de chaleur féminine, voilà mon frère prêt à chanter le soir même, comme tous les hommes qui ont aussi reçu des nouvelles de celles laissées « en bas ».

    Le printemps tant espéré enfin arrivé, je peux voir ces jeunes fous qui dansent sur les billots, au milieu de la débâcle de la rivière Saint-Maurice. Jamais je ne ferai une telle chose! Je tiens trop à la vie! C’est cependant un spectacle unique à regarder. Me voilà comme tous les autres: débordant de l’envie de revoir ma blonde.


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  • Manuscrits : Les secrets bien gardés

    Nous sommes en 1728 et Nicolas Tremblay a décidé de vivre en ermite. Ce jeune homme, un véritable géant à la force prodigieuse, a depuis longtemps cherché à fuir les Blancs, préférant la vie des peuples indiens, en harmonie avec la nature. Voici la rencontre très particulière entre Nicolas et celle qui deviendra sa compagne. Âmes sensibles, s’abstenir…  Une anecdote à propos du nom de Skecs. J’avais trouvé plusieurs noms atikamekv, mais il s’agissait de ceux d’hommes. Très beau hasard, au moment où j’écrivais ce roman, je participais à un salon d’histoire et il y avait un stand tenu par des Atikamekv. Expliquant la situation à un gaillard, je lui demande : « Connais-tu un beau nom féminin atikamekv ? » L’homme ne réfléchit pas longtemps et, dans un sourire ravi, dit : Skèche ! Sans doute le nom de sa maman ou de son amoureuse… J’avais trouvé ce nom peu harmonieux, mais sa réaction avait été si unique que j’avais gardé le nom. Il m’avait dit qu’il s’orthographiait Skecs. Un extrait des Secrets bien gardés, deuxième roman de ma saga Tremblay. 

    Le froissement des feuillages lui laisse deviner la présence d’oiseaux, qu’il reconnaît à leur chant. Il les surnomme selon leurs noms iroquois, montagnais ou algonquins, mais se trouve embarrassé de ne pas connaître leur équivalent en français. Deux jours plus tard, il entend un son qui éveille tout de suite une inquiétude. Cette forêt cacherait-elle une bête dont il ignorerait l’existence? Aux aguets, Nicolas tend l’oreille, puis sursaute quand il se rend compte qu’il s’agit d’une plainte humaine.

    Il ne prend pas de temps pour trouver la source de ce mystère. Plus Nicolas approche, plus il se rend compte qu’il s’agit du cri d’une petite fille. Il trouve la pauvresse prisonnière entre deux pierres plates, comme si elle cherchait protection. Sa clameur est celle d’une personne qui demande de l’aide. En voyant l’énormité du corps de Nicolas, elle hurle davantage et se cache le visage avec ses mains meurtries. Elle s’évanouit et Nicolas la prend entre ses bras comme un lys fané. Il se sent étourdi par une vive émotion en voyant ses blessures aux jambes et aux bras. Ses petits doigts sans ongles et écrasés lui font deviner qu’elle était prisonnière d’un peuple indigène et qu’on l’a torturée. Cela est une coutume plutôt rare chez les fillettes indiennes. Habituellement, on les garde pour en prendre le plus grand soin, afin qu’elles s’adaptent à leur nouveau peuple pour qu’elles puissent, plus tard, apporter d’autres enfants à la communauté. Pour être tant blessée, il faut qu’elle ait commis un crime très grave.

    Vite, Nicolas la transporte jusqu’à son campement où il nettoie son visage avec de l’eau puisée dans le ruisseau. La caresse de ses grosses mains la réveille, la fait sursauter, mais elle semble incapable de s’enfuir. Elle a peut-être une jambe cassée. Elle crie: « Mestabeok! Mestabeok! » Sa peur disparaît rapidement quand il lui tend du poisson séché. Pendant qu’elle dévore, Nicolas se presse de lui apporter des fruits de sa réserve et de l’eau fraîche. Reconnaissante, la Sauvagesse dessine un bref sourire teinté de méfiance. Le géant lui parle en iroquois, puis en algonquin. Elle se redresse quand il dit quelques mots d’outaouais, prise d’une grande frayeur. En esquissant un geste de fuite et de défense, elle lui lance des mots rapides. Nicolas croit reconnaître quelques expressions atikamekw. Si elle est de ce peuple, le territoire des siens se situe très loin et nul doute qu’elle a été prisonnière des Outaouais. Peut-être était-elle leur captive depuis quelques années, qu’elle a tenté de s’enfuir et qu’on l’a punie. Peut-être aussi a-t-elle tué un autre enfant, ou un adulte. Tant de questions dans l’esprit de Nicolas!

    Elle mange encore, sans pouvoir s’arrêter. Le géant approche et tâte son pied droit, provoquant une exclamation de douleur. Par des gestes, il l’assure de ses bonnes intentions. Elle parle plus calmement et Nicolas entend des mots outaouais mêlés à un dialecte curieux. Il lui applique des herbages sur son pied, avant d’entourer ses blessures aux bras de chiffons humides, renforcés par des bâtonnets. Rassasiée, la fillette s’endort rapidement. Nicolas en profite pour aller à la petite chasse. Un peu de viande fraîche fera le plus grand bien à son invitée. À son retour, elle est disparue, ayant emporté avec elle sa hache et quelques denrées. Dans son état, elle ne peut être bien loin. Nicolas part tout de suite à sa recherche, attentif à tous les sons de la forêt. Soudain, un cri le fait sursauter. Il court en direction de la plainte répétée. Il voit un ourson fouiller un bosquet. L’homme fort s’en empare, le tient au-dessus de sa tête comme s’il était un caillou, sous le regard effrayé de la petite fille. Il rabaisse l’ours vers son genou, lui cassant ainsi les reins, puis se jette à son cou pour l’étouffer avec une terrible violence. Puis il tend la main à l’enfant, en lui disant que cet animal fera un excellent repas. Elle a davantage peur suite à cette démonstration au-delà de la réalité. Cet homme blanc, si gigantesque, est-il un esprit? Voudra-t-il la punir pour sa fuite et ses vols? Elle tente de se relever pour s’évader, mais tombe encore. Nicolas voit facilement que son pied droit est vraiment cassé. Il la prend dans ses bras, lui explique doucement qu’il est son ami et la protégera. Du fond de sa mémoire surgissent quelques mots atikamekw, qui font immédiatement sourire la petite. Voilà son origine cernée, tout comme son probable passé de prisonnière des Outaouais.

    Elle le surnomme Mestabeok en dessinant de grands gestes avec ses mains, puis se désigne comme Skecs. Après quelques sourires et un autre repas, elle se repose au coin du feu, souriant aux chansons françaises de Nicolas. Il la couche délicatement au creux d’une paillasse d’herbes, pose sa grosse main sur son front bouillant. Au matin, il l’entend souffrir alors qu’elle se traîne au sol jusqu’au ruisseau pour puiser de l’eau. Il l’observe de loin, certain que cette fois elle ne cherchera pas à fuir. Cette eau est destinée à la marmite, comme si elle voulait cuisiner pour remercier son bienfaiteur.

    « Skecs est un fort joli nom, mais je ne sais guère ce qu’il signifie. Elle a compris que pour guérir, il faut se tenir tranquille, qu’il n’y a pas de danger avec moi. Je lui ai donné quelques bêtes à dépecer et elle s’en tire très bien, preuve qu’elle a appris en regardant sa mère et les autres femmes de son peuple. J’ai fini par comprendre qu’elle s’est enfuie d’un village outaouais qui avait fait son père prisonnier alors qu’elle était petite. La mère avait été tuée à la même occasion et son père, déjà gravement blessé, n’avait pas survécu à la bastonnade. Elle a gardé rancœur à ce peuple pour ces méfaits et a juré vengeance pour faire justice. Elle a tué un garçon de son âge et a réussi à s’enfuir. Elle a erré dans les bois pendant plusieurs jours, peut-être un mois, se nourrissant de racines. Elle craint d’être poursuivie par les Outaouais et ne se souvient plus de la rivière qui la mènerait chez les Atikamekw. Ceci paraît encore plus difficile pour elle parce que son peuple n’établit jamais de domicile, chassant au gré des saisons sur un territoire immense. »

    Après deux semaines, Skecs marche à l’aide d’une canne de bois que Nicolas lui a taillée. Les bons soins donnés par le géant l’étonnent, car ce ne sont pas là des connaissances propres aux Blancs. Sous ce corps énorme se cache le cœur d’un petit garçon qui rit à sa manière, parle aux oiseaux, chante, s’amuse comme un chiot. À la chasse, il devient brave, démontre les qualités d’un véritable homme. Comme elle va de mieux en mieux, Skecs participe à la vie quotidienne du campement. Elle prépare le feu, dépèce les animaux et ne perd rien de leur chair. Nicolas lui donne une peau de cerf et avec l’aide d’aiguilles de pin et d’un couteau, elle se fabrique une belle robe et un collier de dents. Il lui a aussi offert du fil qu’il avait dans son bagage. D’ailleurs, elle est surprise de voir tous les produits européens dont le géant dispose. Elle examine une tasse de fer avec méfiance. Nicolas reconnaît là une des caractéristiques des Atikamekw, un des peuples indigènes les plus indépendants des habitudes des Canadiens et des Français.

    Nicolas la regarde travailler avec soin, charmé par ce spectacle. Soudain, le jeune homme se relève quand il sent une menace qu’elle note instantanément. Elle n’a pas le temps de se saisir du couteau qu’une flèche l’atteint à la cuisse. L’homme fort rugit vers la forêt, tout en esquissant quelques pas vers sa tente pour s’emparer de son mousquet. Nicolas fonce en direction de l’ennemi. Quatre jeunes hommes lui apparaissent, effrayés par la taille de leur adversaire. Ils reculent en harmonie, sous les rires de Skecs, mêlés à ses plaintes de douleur. Nicolas se lance à leur poursuite. Il en capture un, fait craquer son cou comme s’il s’agissait d’une branche. Les trois autres, témoins du triste sort de leur compagnon, déposent les armes et font des signes de parlementaires. Nicolas lève le cadavre et le lance en leur direction. Il tire un coup, atteint mortellement le plus grand, se précipite à la gorge des deux autres, qu’il ramène comme prisonniers au campement. Pleine de haine et du désir de vengeance, Skecs plante son couteau dans la poitrine d’un des garçons. Elle lui ouvre la peau et extirpe son cœur qu’elle brandit vers Nicolas, avant de le lancer dans la marmite. Nicolas s’apprête à se débarrasser du quatrième en l’étouffant quand Skecs réclame qu’il lui en fasse cadeau. Il acquiesce, s’assoit sur lui, geste qui fait éclater la jeune indienne d’un immense rire. Il l’aide à extraire la flèche dans sa cuisse et, avec ses doigts, enlève la pointe ancrée dans les muscles. Nicolas va tout de suite chercher des herbages pour panser la plaie, alors qu’elle se tient près de sa future victime, à l’insulter et à lui cracher dessus. Malgré le sang perdu et sa souffrance, l’enfant a la force de s’occuper de son prisonnier. Sous le regard stoïque de Nicolas, elle lui enfonce des tissons dans les yeux et lui brûle le corps avec des pierres chaudes. Elle prend la lourde hache de Nicolas, rate à la première occasion, atteignant le menton du jeune homme. Après s’être amusée de son insuccès, à la seconde chance, la tête se sépare avec fracas du cou. Impressionné, Nicolas regarde ces scènes en se disant que justice était maintenant accomplie. En guise de conclusion, Skecs se perd à cracher encore et encore sur les deux cadavres.


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  • Publication : Des trésors pour Marie-Lou

    Une fête enfantine qui a des airs de rencontre festive entre adolescents… Les parents des trente dernières années le savent trop bien : les fêtes d’enfants ne sont plus tout à fait comme autrefois! Du moins, pas pour l’aïeul Roméo Tremblay, se rendant à celle de Marie-Lou avec en tête ses contes, alors que les jeunes veulent surtout danser sur les succès des vidéo clips. Un passage des Trésors pour Marie-Lou, se situant en 1989. Le roman a été publié au Québec en 2003.  

    Pour Roméo, une fête de petits est conforme à ses souvenirs. Pour Sylvie, ces enfants ont parfois tendance à vouloir vivre comme les grands de seize ans, le drame d’Isabelle en étant la bonne illustration. Ces fillettes n’ont pas atteint l’âge des bouleversements hormonaux que déjà elles parlent d’amours qui, si on peut leur affubler le qualificatif d’enfantines, ne le sont pas vraiment à certaines occasions. Marie-Lou ne parle pas d’une fête, mais bien d’un party. Elle ne projette pas des jeux «  de bébé  » mais bien une séance de danse criarde au son de la musique des clips de la télévision. Comme ce sera une soirée New Kids, garçons et filles de sa classe oublient vite la bouderie et s’enthousiasment en recevant les invitations dessinées par Marie-Lou. Comme promis à son arrière-grand-oncle, la blonde va s’excuser et tend la main à François-Sébastien, qui lui répond par une bulle de gomme éclatée à deux centimètres de son nez.

    Marie-Lou travaille à sa fête en dessinant les garçons du groupe fétiche de ces demoiselles. D’autres arrivent pour imposer leurs affiches ou leur collection d’objets New Kids. Il y aura une récitation de poèmes New Kids, des déclarations d’amour, un concours de lipsing et un autre de sosie. Quand Marie-Lou verra que tout le monde s’amuse, elle pourra donner ses dessins et, ainsi, elle sera de nouveau amie avec Isabelle, tout en gagnant l’affection des autres.

    Les parents s’assurent auprès de Sylvie qu’il n’y aura pas de jeux violents à la fête de Marie-Lou, et que leurs enfants seront de retour avant vingt et une heure. Sylvie répond affirmativement, bien qu’elle se sente dépaysée par l’allure du party de sa fille. Elle se croit soudainement vieille en les voyant danser et en les entendant sans cesse parler de chums et de blondes.

    Mais Roméo n’est jamais trop âgé pour des enfants. En le voyant descendre, certaines fillettes partent se cacher, effrayées par l’âge caduc de ce vieux kid même pas du bloc. Les garçons téméraires approchent pour examiner ce mutant, alors que Marie-Lou prend amoureusement le bras de Roméo pour faire les présentations. Pour ces enfants, même le mot «  arrière-grand-oncle  » semble mystérieux. Isabelle, sortant de sa bouderie, prend l’autre bras de Roméo et spécifie qu’il peut raconter de belles histoires.

    Certes! Car cette musique des New Kids, il la connaît depuis 1902! Voyez-vous, Roméo l’a entendue à cette lointaine époque. Les fillettes rient et Roméo jure qu’il dit toujours la vérité. Il leur confie les circonstances de cette découverte, alors qu’il avait rencontré un petit ange vêtu comme un vagabond, avec des souliers percés et une guitare cassée et qui pleurait des larmes de crocodile dans les rues de Trois-Rivières parce que tombé de son nuage et n’ayant pas encore d’ailes pour y remonter. Le jeune Roméo, très touché par ce drame, partit aussitôt au parc du Petit Carré où habitait un papillon bavard, mais très gentil, doté de pouvoirs magiques. Mais que pouvait faire un petit papillon magique avec ses ailes si minuscules? Sûrement pas transporter notre malheureux ange jusqu’à son nuage. Alors, le papillon réunit tous ceux de sa race et, ensemble, ils ont tressé de longues ailes aux couleurs de l’arc-en-ciel, afin que notre petit ange puisse à nouveau voler vers son nuage. Mais dans son empressement, l’ange a oublié ses vieux souliers et sa guitare cassée. Aussitôt que Roméo a touché les souliers, ils sont devenus brillants et se sont mis à danser. Et la guitare de s’illuminer pour jouer la musique la plus entraînante qui soit, égayant tous les enfants de Trois-Rivières. Mais Joseph, le père de Roméo, après avoir trouvé la guitare et les souliers, les a placés sur une tablette de son magasin général et, dès la première heure, le lendemain, il les a vendus à un Américain de passage. Et qui était cet Américain? Roméo se lève, approche du lecteur de disques compacts, pointe du doigt un New Kid de la pochette et affirme qu’il est l’arrière-petit-fils de cet Américain qui jadis a acheté les souliers et la guitare du petit ange. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, les New Kids on the Block peuvent faire danser et chanter, rendre heureux tous les jeunes du monde entier.

    Ces enfants, si pressés de vivre les drames et les sentiments des adolescents, redeviennent soudain des gamins et des gamines face à une belle histoire racontée par un vieillard à la voix profonde. Les petits se demandent quelques secondes si cet homme n’est pas le père Noël qu’ils ont laissé tomber à l’âge de cinq ans. Les filles se mettent à rêver que Roméo est peut-être le grand-père idéal, mieux que leur propre papy, qui fait du jogging, écoute les Rolling Stones ou passe des heures incalculables devant le téléviseur à regarder le hockey. Un vrai de vrai grand-papa comme dans les bouquins de littérature de jeunesse. Roméo salue son auditoire, après la salve d’applaudissements. Les enfants le suivent pas à pas jusqu’à l’escalier qu’il monte une marche à la fois, comme un bébé, guidé par Marie-Lou et Isabelle. De retour parmi les siens, Marie-Lou s’empresse de répondre à la grande question des siens : Roméo a quatre-vingt-quatorze ans.

    Après cette parenthèse, la fête se poursuit, alors qu’au second étage, Sylvie n’en peut plus d’entendre la même chanson, reprise en chœur par ces filets de voix qui répètent à la perfection ces mots anglais dont ils ignorent la signification. Assise dans son coin, Marie-Lou aperçoit discrètement le sourire d’Isabelle, à l’autre bout du sous-sol. Même si elles ne se sont pas parlé, les deux amies savent que Roméo les a réunies. Marie-Lou veut satisfaire l’envie de sa copine et approche de François-Sébastien le sosie qui se vante haut et fort que toutes les filles de la classe sont en amour avec lui, alors que celles-ci se confient mutuellement, à voix murmurée, que François-Sébastien est leur chum et qu’il n’en adore pas d’autre. François-Sébastien monte jusqu’au petit coin et Isabelle le suit discrètement. Marie-Lou, couchée dans l’escalier, assiste au grand moment romantique, alors qu’Isabelle parle avec le Kid. Mais, soudainement, François-Sébastien se met à rire et dit tout fort qu’Isabelle n’est pas belle et qu’il préférerait embrasser une grenouille. Alors, Marie-Lou gâche sa belle fête et lance un verre de jus d’orange au visage de cet impoli. Elle profite de sa faiblesse pour lui administrer un coup de genou dans le ventre, tente ensuite de lui arracher les cheveux. Les fillettes, scandalisées par cette attaque, portent secours au bellâtre et insultent leur hôtesse. Tout le monde se disperse avant le temps, oublie le cadeau des beaux dessins, la musique, les jeux, le casse-croûte et même l’histoire de Roméo. Isabelle n’en finit plus de pleurer entre les bras de Marie-Lou qui braille à son tour que leur amitié est moins triste que l’amour, se jurant une relation éternelle, comme celle de la vieille Renée et de sa Sousou. Marie-Lou pose ses lèvres sur celles d’Isabelle, dans une étreinte plus chaleureuse que toutes celles des vrais New Kids on the Block.


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  • Manuscrit : Le pain de Guillaume

    Manuscrit : Le pain de Guillaume

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Au 17e siècle en Nouvelle-France, il y avait très peu de femmes, situation pas tout à fait idéale pour développer une colonie. Conséquemment, le roi de France et son ministre Colbert avaient pris l’intiative, au cours de la décennie 1660, d’envoyer ici des filles à marier, sélectionnées avec soin parmi des orphelines, des jeunes veuves et autres malchanceuses de la société française. Ces jeunes femmes venaient ici contracter des mariages de raison et elles étaient récompensées par la Courrone lorsque l’union se faisait rapidement.  Très souvent, moins d’une semaine après leur arrivée, elles étaient mariées. Nous voici en 1665 et le boulanger Guillaume Tremblay, 51 ans, ne se montre guère enthousiaste par l’arrivée annuelle des filles du roi, ayant vécu une expérience malheureuse en 1664. Mais cette fois, il va rencontrer celle qu’il épousera quelques jours plus tard. Ce que je décris est véritable : la cérémonie d’arrivée avec les filles descendant d’un navire, le discours du gouverneur, la soirée de rencontre, où chacune doit se présenter et énumérer ses biens. De plus, il y eut réellement treize filles du roi arrivant à Trois-Rivières en 1665, dont Jeanne Aubert, 23 ans, de la Salpêtrière. Hors les pots d’encre, la plume et les deux livres, les avoirs qu’elle énumère sont véritables aussi. Cette union est le point de départ de la descendance Tremblay, sujet des douze romans de ma saga. Un extrait du Pain de Guillaume, premier livre de la série.  J’aime beaucoup cet extrait…

    Les drapeaux claquent au vent et les tambours s’apprêtent à battre pour une cérémonie que les Trifluviens célibataires souhaitent maintenant annuelle. Toutes celles arrivées au cours des années précédentes ont trouvé mari et bercent déjà un, sinon deux enfants. Le roi envoie des colons, des soldats et des femmes. Vive le roi! Les hommes retiennent leur respiration quand la première se présente à la passerelle. Belle et gracieuse! Les célibataires rêvent à l’unisson qu’elle deviendra leur. Les demoiselles défilent une à une, aidées galamment par le commandant de bord du navire. Guillaume admire le spectacle radieux de leur jeunesse, bien qu’il préférerait être chez lui, car il doit livrer le pain et les pâtisseries demandées par Boucher pour la réception de la soirée.

    La dixième de ces filles semble plus faible que les autres. Elle porte une œillère et son physique est rachitique. Elle fait un faux pas, rate la main du commandant, puis tombe à plat ventre dans l’eau boueuse de la berge, après avoir, dans sa chute inattendue, montré ses jupons à tout le monde. Les Trifluviens ne peuvent s’empêcher d’esquiver un sourire, car son accident, vraiment spectaculaire, avait un aspect farfelu. Aidée par deux matelots, la jeune fille trouve le moyen de trébucher dans sa robe et de tomber encore dans la boue. Ainsi misérablement trempée et salie, elle prend place aux côtés des autres. Le spectacle de cette fille humide près de ses neuf voisines tout à fait sèches et bien parées, ne peut empêcher le voisin de Guillaume de rire un peu trop fort. Il est regardé méchamment par le boulanger.

    La treizième et dernière fille descendue, le discours de bienvenue de Pierre Boucher résonne dans le cœur des Trifluviens, notant avec ravissement que leur gouverneur s’est enfin décidé à ne pas répéter la même adresse qu’au cours des deux dernières années. Guillaume ne cesse de regarder la naufragée, qui se dandine maladroitement sur une seule jambe, sans doute agacée par ses vêtements souillés. Lorsqu’elle passe entre les deux rangées d’hommes, des ricanements étouffés l’accueillent. Guillaume rentre dans le fort à leur suite, non sans avoir vivement réprimandé deux jeunes écervelés qui se sont moqués de la malchance de cette pauvre fille.

    Après quelques moments de repos, ces demoiselles sont guidées par les autorités pour une visite des lieux. Comme les douces pétales d’une marguerite, elles entrent dans la boulangerie et regardent en tous sens. Guillaume sait qu’il en effraie quelques unes. Il cherche l’accidentée du regard et ne peut s’empêcher de retenir Pierre Boucher, s’apprêtant à sortir.

    « Où est-elle?

    - Qui donc, mon bon monsieur Tremblay?

    - Bien, elle. Celle qui…

    - Ah! je vois! Elle se sèche en ma demeure, le chirurgien à son chevet. Je crois qu’elle s’est blessée dans sa chute.

    - La pauvre enfant…

    - Mes félicitations, monsieur. Votre boulangerie est impeccable et fait grand honneur à la population auprès de ces gentes dames.

    - Votre Excellence, je voudrais vous assurer que je serai très heureux de participer à la réception de ce soir.

    - Voilà une sage décision, monsieur. Vous verrez que les années se suivent et ne peuvent se ressembler. »

    Les célibataires jugent que le vieux Guillaume se montre têtu de se présenter à cette soirée. Il prend la place d’un jeune. Cependant, ils admettent qu’après l’échec humiliant de l’an dernier, le boulanger montre tout de même un certain courage. Par contre, personne ne lui accorde une chance de trouver une épouse. L’âge et ses ravages jouent contre lui. La plus vieille des candidates ne doit pas avoir vingt-cinq ans et la majorité d’entre elles vivent encore avec l’espoir de voir arriver leur vingtaine.

    En brossant ses vêtements, Guillaume se sent ridicule de penser qu’il s’en va chez le gouverneur dans le but d’approcher cette maladroite. Il l’a trouvée différente, un peu marginale, comme il l’est sans doute devenu avec son langage, son âge, son physique ingrat et sa légendaire réputation de poltron. En entrant, il la cherche sans cesse du regard. Elle est assise parmi les autres, silencieuse. Elles murmurent comme des sottes et lorgnent les hommes à l’autre bout de la pièce, eux-mêmes étouffant maladroitement leurs remarques odieuses. Guillaume remarque qu’elle garde la tête baissée. Peut-être est-elle sérieusement blessée.

    Les discours se succèdent, alors que les célibataires sont nerveux à l’idée d’offrir à ces demoiselles celui qu’ils ont préparé depuis des mois. Chacune des filles du roi se présente, énumère le contenu de sa dot. La malchanceuse avance timidement, passe près de se cogner contre une chaise, avec entre ses mains une loupe qu’elle pose vers un papier. Non seulement a-t-elle perdu un œil, mais elle ne voit rien de l’autre. Elle commence à parler avec une voix épouvantablement discordante, comme le piaillement d’un oiselet sans cervelle. Les rires mal contrôlés des hommes la font taire. Elle recule d’un pas, baisse la tête et retourne à sa chaise. Pierre Boucher va la rejoindre pour lui demander de recommencer, mais elle refuse.

    « Il n’y a pas de doute que le roi a fait une erreur! Cette fille est une erreur de la tête aux pieds! Peut-être est-elle une passagère clandestine?

    - Monsieur, vous êtes un exécrable.

    - Allons, le Poltron! Il faut rire quand c’est drôle! Me provoquerez-vous en duel pour avoir dit la vérité? »

    Les musiciens se mettent à l’œuvre, mais les filles préfèrent aller consoler leur malchanceuse, preuve que la traversée leur a appris que cette personne a sûrement une bonne âme et que Sa Majesté, dans son immense sagesse, n’a pas fait d’erreur. Mais seul Guillaume semble faire cette analyse. Il hésite quand même beaucoup à l’approcher, craintif et intimidé. Il l’observe de loin, alors qu’elle s’est installée près de la table du festin.

    « Mademoiselle, je suis Guillaume Tremblay, le boulanger de ce bourg.

    - Je suis Jeanne Aubert. J’ai vingt-trois ans et j’étais pensionnaire à la Salpêtrière, à Paris, depuis mes sept ans, alors que mes pauvres parents ont été appelés près de notre Créateur, suite à une grave épidémie. Je sais coudre, cuisiner et tenir une maison en bon ordre. Je connais les saintes Écritures, car je sais lire et écrire. Je sais…

    - Pourquoi me dites-vous tout cela?

    - Parce qu’il le faut, je crois. Je sais soigner et j’aime les enfants. Cependant, je ne sais point labourer, mais j’ai une grande capacité pour apprendre. Sa Majesté donne à chacune d’entre nous huit mois de vivres gratuites. Mais vous le saviez sans doute. » 

    Elle continue à parler sans pouvoir s’arrêter. Sa voix nasillarde attire les regards et les moqueries de tous les hommes, pourtant éloignés. Guillaume décide de l’interrompre. C’est à ce moment qu’elle ose enfin le regarder. Elle fronce les sourcils, en plissant le nez, comme si elle faisait un effort pour bien distinguer le visage de Guillaume.

    « Je vous reconnais. Vous êtes le seul à ne pas avoir ri de mon malheur quand je suis descendue si maladroitement du navire.

    - Comment le savez-vous?

    - J’ai remarqué votre visage quand je suis passée parmi tous ces malotrus. Ma dot, monsieur, est constituée de peu de choses, mais ce sont mes biens les plus précieux. J’ai une cassette, cent aiguilles, une paire de ciseaux, deux bonnets, des rubans, un mouchoir de taffetas, un chapelet, un livre de piété et un autre de contes, un dé de cuivre et un peloton à épingles. J’ai aussi une plume et deux bouteilles d’encre. De plus, j’aurai droit aux cinquante livres que Sa Majesté me donnera le jour de mon mariage. Enfin, j’ai une loupe, pour m’aider à voir de près. Mais je vois très bien de loin. Oh oui, monsieur, par ma foi, je vous assure que c’est la vérité.

    - Et vous êtes venue en cette colonie pour prendre époux.

    - Il est bien difficile d’être orpheline à la Salpêtrière avec des religieuses et d’intéresser en même temps les honnêtes jeunes hommes, d’autant plus qu’ils passent leur temps à se moquer de ma vue et de ma voix. Mais vous, monsieur, vous n’avez point ri.

    - Non, car il n’y avait rien de drôle.

    - Épousez-moi, monsieur. Vous verrez que je suis une femme de grand cœur qui saura être fidèle à vos ordres et vous apportera des fils et des filles, qui pourra les élever dans la crainte de Dieu et le respect de Sa Majesté.

    - Mais vous ne savez pas qui je suis!

    - Vous êtes celui qui ne s’est pas moqué. Cela me suffit.

    - Écoutez, mademoiselle…

    - Vous refusez… »

    Elle baisse les paupières et joint les mains, regarde en tous sens, tout en ayant ce curieux réflexe de balancer les jambes. Guillaume se sent embarrassé. Il se penche vers elle, la regarde doucement et la trouve charmante avec toutes ses maladresses et ce si mignon petit nez pointu.

    « Je vais vous épouser, Jeanne.

    - Dieu soit loué. Il a entendu mes prières. Rappelez-moi votre nom, monsieur.

    - Guillaume. Guillaume Tremblay, dit le Poltron.

    - Le Poltron? Pourquoi?

    - Parce que durant la traversée qui m’a menée ici, j’ai…

    - Oh! la traversée! Ne me rappelez pas ce souvenir! J’ai eu tant peur. Par ma foi, j’ai cru mourir si souvent. Et en descendant à Québec, il y avait des Sauvages qui ont suscité en moi tant de crainte.

    - Jeanne Aubert, je crois que nous sommes faits pour nous entendre très bien.  »


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