• Manuscrit : Une journée...

    Une journée, une rue, cent personnages est un roman avec une structure très rigoureuse, répondant à un plan précis, établi avant le début de la création. Cette journée-là, au parc près de chez moi, j’allais aborder le thème défini comme " Fillette triste. " J’ai hésité avant de commencer puis, après deux paragraphes, j’ai réalisé que ça n’allait pas. Chose très rare, dans mon cas ! J’ai laissé mon café refroidir, l’esprit un peu vide, jusqu’à ce que je vois passer une petite fille sur le trottoir, avec un ballon, portant le pantalon. J’ai pensé à mon roman, se déroulant en 1949, alors que peu de filles portaient un tel vêtement. Alors, tout de suite, j’ai écrit ce qui suit.

     

    La fillette court de façon saccadée vers le parc, tout en faisant bondir sa balle à ses pieds, la rattrapant avec vigueur. Elle trouve rapidement un groupe de garçons, la chassant sous prétexte que des vrais gars ne s’amusent pas avec des filles. " Ils ont raison. Jouer avec des filles est la dernière chose que je voudrais. Si je dis à ces gars que je ne suis pas une fille, ils ne me croiront pas et vont se payer ma tête. Je ferais pareil. Nous sommes comme ça, nous, les garçons : francs et directs. "

    Elle voit des semblables plus loin : cerceau, ballon, corde à danser. Horreur ! Inutile d’approcher ces affreuses, qui ne connaissent rien aux vrais jeux : camion, courses à vélo, hockey, baseball, guerre. D’ailleurs, la seule fois où des garçons lui ont permis de se joindre à leur groupe, elle avait scalpé sept missionnaires, un record absolu.

    Elle se dirige vers le terrain de baseball, grimpe par-dessus la clôture avec la facilité de Tarzan, bien qu’elle ne soit pas certaine qu’il y existe des clôtures dans la jungle africaine du héros. La petite fille lance sa balle avec une force inouïe, quand arrêtée par un avertissement d’un employé municipal, préparant le lieu pour la partie de championnat de ce soir. Avec autant de force, elle lui rétorque : " Je vais m’en aller, mais si vous me traitez encore de fille, je vais vous casser la gueule ! " Rien à faire dans ce parc. Elle décide d’aller lancer sa balle contre le mur de brique de l’école de secrétariat.

    " Secrétaire ! Un métier idiot ! Moi, je serai mécanicien ! " Quelle force dans le bras ! Une précision ! " Dix années de plus à ce rythme et la grande équipe professionnelle de la province de Québec va m’engager. Je n’aurai qu’à couper mes cheveux. Le gérant ne se rendra compte de rien. L’hiver venu, ce sera la même chose pour l’équipe championne de hockey. S’il y a une autre guerre à ce moment-là, je me porterai volontaire. Décorée des plus prestigieuses médailles après la fin du conflit ! " Assurée de cet avenir, elle crache par terre comme pour donner plus de poids à sa pensée.

    La balle est délaissée au profit d’une courte branche dont elle se sert comme mitrailleuse, courant en zigzag, jetant des Ra-Ta-Ta-Ta à la volée, bondissant par-dessus les tranchées, franchissant la zone ennemie, abattant tout ce qui bouge. " Onze, mon général ! Dont un avec mes mains nues ! Merci, mon général ! Vous savez, c’était simplement la routine. À vos ordres, mon général ! Demain, j’en coucherai douze ! " Après un salut très discipliné, elle se dirige vers sa tente et retrouve ses confrères, en train de jouer aux cartes ou de se chamailler, afin de garder les réflexes éveillés. " Allons au cabaret, les gars ! Nous boirons du whisky toute la soirée et ce sera facile de faire la conquête de la serveuse ! "

    Délaissant la branche, elle retourne à la balle, devenue une grenade, mais, en courant, elle trébuche, tombe tête première, se relève sans pleurnicher. " Stupides chaussures avec des courroies ! Je ne pourrais pas avoir des vrais souliers comme tous les gars, avec des cordons solides ? Puis cette robe ! Quelle honte de devoir la porter, obligée par mes parents de me déguiser ainsi. C’est certain qu’en me voyant avec cette robe, les gars vont penser que je suis une tapette. " Furieuse, elle lance une dizaine de fois avec encore plus de vigueur. Après, elle sort de sa poche secrète son paquet de cigarettes à la cannelle, en croque une à pleines dents.

    " Rien de mieux pour relaxer qu’une délicieuse cigarette ! Des gars que je connais préfèrent la pipe, mais la réglisse me donne mal au ventre. Une bonne bière, peut-être ? Malchance : pas assez d’argent pour une bouteille de bière d’épinette… J’ai travaillé pour ma mère, pourtant ! " La maman a un mal fou à l’inciter à l’aider à la maison, tant à la cuisine que pour faire le ménage. Elle ? Avec un balai entre les mains ? Scandale ! Par contre, avec un marteau et des clous, elle fut d’une excellente aide pour son père dans la réparation de la niche du chien familial, un robuste berger allemand, le cabot mâle par excellence de la race canine.

    Une adolescente arrête promptement, après avoir été cavalièrement sifflée. Elle se retourne, à la recherche du malotru, mais ne voit personne, sinon une petite avec une balle, assise sur un banc. La jeune fille passe outre. " Joli pétard ! Belle carrosserie ! Si j’avais dix ans de plus, elle serait dans mes bras à chaque fois que je claquerais des doigts. Elle me préparerait à souper : un bon gros steak saignant. De la vraie viande ! Au déjeuner, des rôties calcinées et un café sans lait ni sucre. Pas comme les cochonneries de salade de ma mère et que je… qu’est-ce qu’il y a, sous le banc voisin ? "

    La fillette se penche, recule, horrifiée, en voyant une poupée sur le ciment. " Une niaiseuse a perdu son jouet. C’était à elle de faire attention. Les filles, c’est tout le temps distrait. " Une minute de silence passe, avant qu’elle ne se fasse craquer les jointures, étirant les bras, poings fermés. " Ça n’empêche pas que cette enfant va brailler à n’en plus finir. Les filles, ça pleure tout le temps. Je n’ai qu’à tendre l’oreille pour entendre la propriétaire. Une bonne action ne peut faire de mal. Monsieur le curé, un vrai bon gars, me le rappelle souvent. "

    Elle prend discrètement la poupée, marche une courte distance, ayant l’impression que tout le monde la regarde et se moque. " Dans la ruelle ! Les filles jouent dans la ruelle. C’est là que je vais trouver la pleureuse. " La poupée coincée sous son bras, elle marche à pas saccadés vers le lieu, jetant de longs regards circulaires autour d’elle. " C’est peut-être un cadeau du père Noël. Les filles croient longtemps à ces histoires. Il m’a apporté un… Je veux dire que mon grand-père, un brave de la guerre de 14, m’a donné un camion à benne, l’an passé. Tous les gars du quartier voudraient en avoir un pareil. Où est-elle, cette crétine de fille ? On dirait qu’il n’y a personne, dans cette ruelle. Beaucoup de gens n’ont pas terminé leur souper. " Personne pour la remarquer ? L’enfant a l’impression que la fin du monde vient de se produire et qu’elle se retrouve seule sur Terre. Alors, prudemment, elle marche vers un fond de cour, s’assoit au sol, adossée à un arbre, puis regarde le joli visage de la poupée, lui sourit, caresse ses cheveux, la serre contre elle en la berçant.


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  • Publication : Les fleurs de Lyse

    Voici l’image naïve de Sylvie, future mère célibataire, en 1977. De plus, chose intéressante, le futur bébé est Marie-Lou, l’héroïne du roman suivant. Les fleurs de Lyse a été publié au Québec en 2002.

    La réalité frappe Sylvie d’une façon inattendue : la voilà enceinte. Une de ses précautions a dû avoir une faille et elle a peut-être fait un oubli un soir où elle était trop bercée par la marijuana. Cherchant qui a pu lui faire un tel coup, Sylvie trouve quelques candidats sans pourtant en être certaine. Et de toute façon, ceux-là se regardent comme des gamins qui chantent de façon tapageuse : «  C’est pas moi! C’est lui!  » Après une semaine de désarroi et de doute, Sylvie s’exclame, en l’apprenant à Lyse : «  C’est beau! C’est beau! C’est la nature! Je vais avoir un petit bébé! C’est beau!  » Les Pitouneuses sont d’accord. Si la mort de la chatte Acide a attristé le restaurant, une naissance prochaine vient redonner des couleurs : leur Sylvie aura un beau petit bébé. Tout le monde se sent impliqué par cette grande nouvelle, même si les garçons sifflent un air vers le plafond, mine de rien.

    Les temps changent et les mentalités évoluent. Si grand-mère Jeanne a souffert des remarques atroces parce qu’elle était enceinte d’un inconnu, si l’enfant Bérangère s’est fait tirer les couettes par d’autres fillettes parce qu’elle n’avait pas de papa, le petit de Sylvie n’aura pas à tant souffrir dans ce monde nouveau fait de tolérance et de liberté. «  C’est mon bébé!  » de répéter Sylvie, signifiant que l’intervention masculine n’existe pas dans son esprit. Clément, si bassement terre à terre, lui demande comment elle s’y prendra pour le faire vivre convenablement, sans salaire, sans métier, sans instruction. Est-ce qu’une autre misère issue de la pauvreté la guette? Sylvie l’assomme en répétant sans cesse : «  C’est mon bébé! C’est beau!  » Elle claque les talons, tourne le dos à cet ignare, pour trouver réconfort auprès de Lyse.

     

    «  Si c’est un garçon, je vais le faire baptiser Samuel de Champlain.

    — Bravo, Sylvie! C’est une magnifique idée!

    — On l’appellera Samuel tout court. Mais comme nos ancêtres avaient tous des Joseph comme deuxième nom, mon garçon aura un Champlain et je suis certaine qu’en tant que Québécois, il en retirera une grande fierté.

    — Et si c’est une fille?

    — Marie-Soleil.

    — Ah! c’est beau aussi! Mais, pour être franche… j’aime moins ça.

    — Pourquoi donc, Lyse?

    — Ce n’est pas vraiment québécois.

    — Mais c’est beau! Le soleil! Marie! C’est le joint entre la nature d’aujourd’hui et un prénom de nos ancêtres.

    — Que dirais-tu de Marie-Lou? À cause de la pièce de Michel Tremblay que tu aimes tant et où t’étais si bonne quand tu l’as jouée avec la troupe de Jean-Michel Michel. Ça, c’est plus québécois.

    — Lyse! T’as du génie! Oui! Marie-Lou! Et Samuel! Que c’est beau!

    — Oui, c’est beau!  »

     

    Pour les personnes âgées, les jeunes d’aujourd’hui ne vivent plus comme autrefois. Ils ne se marient pas et l’amour est devenu une plaisanterie. Roméo est bien prêt à comprendre un concubinage à cause de la chute de la pratique religieuse, et une situation semblable n’empêche pas un amour sincère. Il sait que Clément vit avec Loulou comme mari et femme et se dit bien heureux de leur amour. Mais qu’une des descendantes de Jeanne répète le même geste que sa sœur au cours des années 1930 apporte au vieil homme un curieux sentiment de crainte mêlé à du bonheur. Jeanne, malgré les obstacles sociaux, a su bien aimer Bérangère. Sylvie peut en faire tout autant. Mais Roméo sait, à la manière de Clément, que les temps ne sont pas aussi fleuris que l’intérieur de La Pitoune : être mère célibataire dans le contexte de 1977 n’est pas aussi catastrophique qu’autrefois, mais engendre souvent de la pauvreté et des difficultés insoupçonnées par la naïve Sylvie. Avec son grand sourire de bonheur, Sylvie dit à Roméo : «  C’est beau! Un petit enfant! Le miracle de la vie!  » Le vieil homme se garde bien de lui avouer qu’il la trouve ridicule, mais deux minutes plus tard, il l’enlace avec bonheur, sachant que Sylvie lui apportera la joie suprême de voir cet être qui sera une arrière-petite-fille de Jeanne. Car Roméo sait que ce sera une fille et qu’elle portera le joli prénom de Marie-Lou.


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  • Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Le roman Le roi des cadeaux a été écrit en 2008, mais l’idée date de 1996, suite à un travail universitaire en histoire sur une salle de cinéma de Trois-Rivières, située dans un quartier ouvrier et qui avait ouvert ses portes au cours de la grande dépression des années 1930. La salle, le Palace, était fascinante à plus d’un point, principalement à cause de la présence populiste perceptible dans la publicité très orale, fabriquée à Trois-Rivières par Alexandre Silvio, responsable de la salle. L’homme était un véritable personnage de romans : vétéran des salles de Montréal, Silvio se surnommait « Le roi des cadeaux », car il procédait aux tirages les plus étranges afin d’attirer le public vers son cinéma. Le Palace comptait aussi sur une troupe de burlesque, composée de comédiens montréalais aux accents joualisants. L’extrait suivant est divisé en deux parties : la fin d’un chapitre et le début de l’autre. Non seulement y rencontre-t-on les éléments typiques du Palace, mais on y croise aussi un tableau de la crise économique dans ce quartier ouvrier. Les bonnes âmes du « bon parler français » sont priées de ne pas s’offusquer ; il était impossible de faire parler Silvio et les comédiens de la troupe sans avoir recours au joual. Je souligne que tous les éléments relatés dans ces extraits sont véritables.

    Comme salle indépendante, le Palace ne bénéficie pas des vignettes somptueuses de Famous Players pour annoncer les films. Alexandre n’a surtout pas l’intention de payer pour ce service. Il a toujours eu sa propre façon d’élaborer la publicité, lui permettant de se démarquer des autres salles. Deux fois par semaine, il dicte à Eddy le contenu de ces réclames et le jeune homme doit aller porter ces brouillons au typographe du journal Le Nouvelliste. En premier lieu, Eddy ne comprenait pas pourquoi son patron faisait exprès pour parsemer ses phrases de fautes de français, d’anglicismes, de tournures orales. Cette semaine, pour la première fois, Alexandre utilise la surnom Roi des Cadeaux à la suite de son nom. C’est qu’il a des montres soi-disant en or à faire tirer!

    «  Je me demande si les chômeurs ont réellement besoin de montres, Alex.

    - Et la fierté personnelle, mon Eddy? Les Canayens, ce sont des parieurs. Je leur offrirais n’importe quoi qu’ils viendraient quand même. Et puis, ça se revend, une montre.

    - D’accord.

    - Là, tu mets le nom des vues principales.

    - Sur une seule ligne?

    - C’est en masse. Qui sont les vedettes?

    - Ken Maynard et Joe E. Brown.

    - Marque : Vue comique et drame de l’Ouest. Si c’est une vraie vedette, tu mets son nom, sinon, ça vaut pas la peine. À moins que… Tiens! C’est ça! Marque Ken Ménard! M-É-N-A-R-D. Ça fait plus local et le monde va s’identifier à ça.

    - Comme tu voudras.

    - Pour les titres des pièces, tu prends cinq lignes. Insiste sur Ti-Pit et Fifine. Tu joues dans ces pièces?

    - Dans Ma tante est en ville. Je suis le propriétaire de l’immeuble.

    - Marque Poléon avec Ti-Pit et Fifine. Ça va être beau, cette annonce-là.

    - Pas un peu trop surchargé, non?

    - Au prix qu’on paie, j’en mets pour la peine. Va me porter ça au Nouvelliste, mon Eddy. »

    Alexandre se remet au travail dans son bureau, jusqu’à ce qu’il se rende compte que les montres ne s’entendent pas sur l’heure à afficher. Un doute l’assaille. Il décide de les ajuster à la même heure. Trente minutes plus tard, il a l’impression d’assister à une course : laquelle aura le plus d’avance sur les autres? Il se lève promptement, ne prend pas le temps de mettre son chapeau, mais arrête en sortant du Palace. «  La colère n’est pas bonne. Ça n’empêche pas que si les gagnants de cette camelote voient qu’elles ne tiennent pas l’heure, ils ne reviendront pas et diront que je suis un cheap. Mais j’ai signé un deal avec ce bijoutier-là. Il va me refiler du stock de qualité où il aura de mes nouvelles, ce bantinse!  »

    lexandre n’est pas au bout de ses peines quand il voit sa publicité dans le journal. Quelqu’un a corrigé ses anglicismes. «  C’est pas avec ça que m’a attirer les jobbeurs de shops, les weaveuses de la Wabasso et pas même leurs foremen!  » L’homme doit apprendre à travailler avec son nouveau milieu, lui donner une chance de le connaître.

    «  Batinses de montres! Sont pires qu’hier!

    - Je vais me permettre une suggestion, Alex.

    - Quoi donc?

    - Dis aux gens que ce ne sont pas des montres de haute qualité.

    - L’honnêteté! La sincérité! T’as cent fois raison, mon Eddy. Le bijoutier ne sera pas content et il va venir m’engueuler, pis repartir pour aller chercher des bonnes montres.  »

    À la fin de la soirée, les heureux gagnants tiennent une réunion spontanée face au Palace. Alexandre les regarde du coin de l’œil, persuadé qu’ils doivent se moquer en douce de leurs prix. Il décide de sortir pour leur distribuer des cigarettes.

    «  Ça ne fait rien, monsieur Sylvio. C’est la première fois de ma vie que je gagne quelque chose.

    - Tu vas être en retard à tes rendez-vous. En retard ou en avance.

    - Je n’ai pas de job. Personne ne m’attend. Quand t’es chômeur, le temps n’a pas d’importance. Et pis, si la montre est si mauvaise, je vais la vendre aux anglais qui m’ont jeté dehors de leur shop.

    - Bonne idée, ça! Écoutez, messieurs, le Palace n’est pas un endroit de seconde main. À partir de tout de suite, les cadeaux que je vais offrir seront de première classe. En attendant, je vais vous donner une passe gratis pour n’importe quel soir de la semaine.  »

    Les voix de ces hommes se multiplient auprès de ceux qui travaillent de nuit, le disant aux leurs dès leur retour à la maison, et les membres des familles en parlent à parents et amis, avant d’entrer dans la bijouterie sans frapper à la porte. Quand Eddy signale à son patron que le propriétaire l’attend dans le lobby, le Montréalais se contente de dire «  Déjà?  » en relevant les sourcils. «  Les montres ont des petits défauts. Vous vous attendiez à quoi, à ce prix-là?  » Alexandre ne répond pas. Le bijoutier part furieux, voulant tout casser dans la salle. Eddy demande à son supérieur pourquoi il n’a pas prononcé un seul mot. «  Pour gagner, mon Eddy. D’ici deux heures, il va revenir avec de bonnes montres.  »

    Le sourire triomphant d’Alexandre agace le bijoutier au plus haut point, surtout qu’il a eu beaucoup de mal à balbutier des excuses malhabiles. Alex sait qu’il devra travailler fort pour trouver de nouveaux collaborateurs et qu’à mesure que le Palace se remplira, ce sont eux qui viendront offrir leurs produits.

    «  Un arrivage de nouvelles montres, mes bons amis! Sans oublier mon tirage des bills de cinq piastres! Aujourd’hui, ce sont des montres, mais qu’est-ce que ce sera, demain? Seul le roi des cadeaux le sait! Je traite bien ma clientèle parce que je l’aime. Nous avons de belles vues toutes simples, la seule troupe de tous les théâtres de Trois-Rivières et je vous réserve des surprises à n’en plus finir! J’invite la reine des comiques à venir piger dans le chapeau pour savoir qui se méritera le premier cadeau de la soirée. Voici votre amie : Fifine!  »

    La comédienne entre sur scène en marchant comme Charlie Chaplin, souriant généreusement au public, tout en envoyant la main telle une fillette. «  Ah ben! Ouistiti que t’as un beau chapeau, Alex!  » Elle s’en empare, s’en coiffe et tous les billets tombent sur ses épaules, au sol. «  Regarde ce que t’as fait, Fifine! Tous les tickets pour le tirage sont à terre!  » Qu’à cela ne tienne, Fifine est une bonne fille et promet de les ramasser, un à la fois. Elle siffle vers les coulisses : «  Aie, Ti-Pit! Viens m’aider, mon snoro!  » Bientôt, les cinq comédiens marchent à quatre pattes au sol en annonçant tous les numéros, malgré les protestations d’Alex. «  Qu’in! Sont toutt’ là!  » Ti-Pit proteste : «  Le numéro 502 brille par son absence, Fifine!  » La comédienne écarquille les yeux, puis se met à sautiller sur place. «  Câline de binne! J’pense qu’y est tombé dans mon rack, le 502!  » Il n’en faut pas plus pour que Ti-Pit, Ti-Clain et Ti-Phone poursuivent Fifine, offrant leur aide pour aller chercher le billet récalcitrant. Ne reste aux côtés d’Alexandre que Maude, annonçant de sa belle voix le numéro gagnant.

    «  T’as entendu ça, mon Eddy? Le public riait à s’en tenir les côtes! Je te jure que je vais tenir ma promesse aux frères Barakett. Crise ou pas crise, le Palace va devenir le théâtre le plus populaire de Trois-Rivières.

    - C’était improvisé, ce numéro?

    - Oui! Je te jure que je ne m’attendais pas à ça! Demain, ils pourraient arriver avec autre chose.  »

    Eddy se sent nerveux face à l’idée de participer à la pièce dramatique. Il juge qu’il n’a pas assez répété, qu’il n’a pas eu de directives de mise en scène, éléments qui ne semblent pas faire partie de l’univers de ces comédiens, tant ils sont habitués de jouer chaque soir de la semaine, depuis des années. Germaine et son partenaire comique Ti-Pit se tiennent à l’écart de cette pièce. Ils n’arriveraient qu’à faire rire même en tentant de demeurer sérieux.

    «  Y’était un peu stiff, mais il a été correct, le jeune. Ça s’apprend avec le temps, ce métier-là.

    - Je pense qu’il faudrait réserver les drames pour les soirs morts ou pour les matinées des femmes.

    - Ça n’empêche pas qu’y commence à avoir un peu plus’ de monde, Alex, pis que tu as promis…

    - OK, je vais téléphoner à Hector Pellerin, Germaine.

    - Certain! Pis je vas’ te rappeler une autre de tes promesses, Alex. La fin du mois de septembre approche pis…

    - Quatorze piastres par semaine, dès la première d’octobre. On a signé une entente, Germaine, et je vais tenir parole.

    - Dire que tu m’en donnais vingt-cinq y a cinq ans à Montréal.  »

    La hausse de salaire de deux dollars par semaine représente dix pour l’ensemble des comédiens et quarante par mois. L’augmentation de l’assistance, très timide, ne permet pas cette dépense. Il y a davantage de salaires à payer que jadis. Cependant, ce progrès donne un peu de pouvoir de négociation à Alexandre auprès des frères Barakett. L’homme tient ses promesses, écrites sur papier et signées sur son honneur. La confiance règne. Les frères n’ont pas fait venir cet homme de Montréal sans avoir enquêté. Cependant, ils refusent le deux dollars d’augmentation hebdomadaire pour les comédiens, suggérant même qu’une troupe à quatre serait suffisante, puisque Eddy peut aussi se débrouiller sur scène, tout comme des jeunes Trifluviens qui se sentiraient heureux qu’on fasse appel à leurs services.

    Alexandre, songeur, imagine mal de quelle façon il pourra annoncer la nouvelle à Germaine, qui ne manque jamais une occasion de lui rappeler son salaire modeste. Il sait que les quatre autres comprendraient, mais que cette femme, l’âme de la troupe, a beaucoup d’influence sur eux. Alexandre décide de soustraire un peu d’argent de sa propre paie pour le donner aux comédiens. Un secret! Si le chat sort du sac et qu’Alexandre et Simon Barakett finissent pas l’apprendre, ils réaliseraient jusqu’à quel point le Montréalais tient au succès de la salle. Il serait vite remboursé. Il vaut mieux agir ainsi que de s’attirer les colères hystériques de Germaine.

    Prévoyant avec empressement cette augmentation de salaire, les membres de la troupe ont décidé de louer deux logements dans le quartier ouvrier. Quelques meubles et autres objets sont arrivés progressivement de Montréal. Les gens des environs se sentent étonnés de voir s’installer les vedettes du Palace près de leur misère. Les acteurs, de croire tout le monde, roulent sur l’or.

    «  Les voisines sont venues faire un peu de ménage. On a parlé longtemps. C’est pas rose, leur affaire. Y’a quatre ans, tout le monde touchait salaire à Trois-Rivières. Les shops engageaient à chaque mois, sans compter les journaliers qui pouvaient travailler en se présentant à la porte de l’office des foremens, chaque matin. Pis là, presque du jour au lendemain, y reste plus rien! Ceux qui sont restés en dedans gagnent moins cher. J’ai vu ça à Montréal, sauf qu’y m’semble que c’est pire, dans cette ville.

    - J’ai du mal à trouver des collaborateurs pour mes cadeaux, Germaine. Tous les commerces encaissent des pertes.

    - Quessé qu’y se passe dans le monde, Alex? Moé, ça m’inquiète en ouistiti! Pis je me demande jusqu’à quel point on est honnêtes, dans ce décor-là. C’est pas correct de demander de l’argent à du pauvre monde pour venir au Palace.

    - Tu les entends rire chaque soir, non? Pendant ce temps, il n’y a plus de problèmes pour eux. Voilà notre mission.

    - J’comprends ça… J’comprends ça… J’sais pas pourquoi j’ai passé c’te remarque-là. C’est peut-être parce qu’icitte, je suis dedans jusqu’aux narines. À Montréal, tu voyais ça juste des petits bouts. Icitte, c’est partout. Penses-tu que ça va finir un jour?

    - Je ne suis pas économiste, Germaine. Je peux cependant te dire que dans toute chose, il y a un début et une fin. Quand ce sera terminé, les gens diront : on en a mangé, de la misère, mais on a eu du fun au Palace!

    - Garde ton argent, Alex. Tu travailles fort. On passera le mois d’octobre à douze piastres et les frères Braquette vont voir qu’on a du cœur. À ce moment-là, il nous augmentera.

    - Quoi? Comment peux-tu savoir ça?

    - Garde tes piastres, Alex. Pas de discussions!  »

    ( … )

    «  C’est ben beau, faire tirer des montres pis des bills de cinq, mais mon mari vient dépenser proche de trois piastres en un mois dans votre théâtre sans rien gagner, alors que j’ai de la grosse misère à préparer les repas pour les enfants. À quoi ça sert une montre, dans ce temps-là? Pouvez-vous répondre à ça, monsieur Sylvio?  » La remarque frappe Alexandre comme un coup de massue. Tout respire la pauvreté, dans ce quartier. Il n’a pas besoin des films d’actualité pour voir le visage de la crise, pour regarder des vagabonds descendre d’un wagon de train de marchandises. Il suffit de jeter un coup d’œil autour de lui.

    Alexandre a vu des hommes faire les cent pas devant le Palace à l’heure de sortie, dans l’espoir de ramasser un bout de cigarette jeté sur le pavé par un spectateur. Il a aussi permis à des mendiants de se réchauffer dans le lobby, tout comme il a reçu une douzaine de femmes offrant leurs services pour laver le plancher, balayer entre les bancs, dépoussiérer les peintures sur les murs. Et pourtant, il doit poursuivre son travail! S’il ne réussit pas à effacer le déficit de la salle, c’est lui qui retournera penaud à Montréal sans savoir ce qui va lui arriver. Les comédiens vivent les mêmes sentiments.

    Comme promis à Germaine, Alexandre a fait venir le chanteur Hector Pellerin. La plus belle voix de la province de Québec a du mal à se faire entendre! Plus de disques sur le marché et tant de mal à trouver des engagements. «  Je fais partie du passé, quand tout était beau.  » Alex a pu le payer avec la centaine de spectateurs additionnels que le chanteur a attiré.

    Les autres salles connaissent aussi des problèmes, sauf le Capitol, qui profite des largesses de leur propriétaire Famous Players. Ce lieu a droit aux exclusivités des studios de Hollywood. Sa petite salle sœur, le Rialto, s’en tire moins bien, avec des films en reprise. Depuis longtemps, Eddy croit à l’importance du vedettariat cinématographique. Il se garde de dire à quiconque sa pensée : Alex connaît cent ficelles du métier, mais il est devenu de la vieille garde, croyant toujours que les films ne sont qu’une partie du spectacle. Eddy ne sait pas comment il pourrait payer ces productions, même en troisième reprise.

    «  Qu’est-ce qu’il y aura comme vues, pour les matinées des femmes?

    - C’est un film avec Joan Crawford avant qu’elle ne devienne populaire et…

    - Marque Johanne Crawford. J-O-H-A-N-N-E.

    - J’ai aussi deux comédies avec…

    - Marque deux bonnes vues comiques que vous allez rire.

    - Que vous allez rire… Voilà, Alex!

    - Bon! Les pièces! Germaine m’a dit que ce serait Cœur d’enfant et Essaye à m’avoir. Marque en grosses lettres : avec Ti-Pit et Fifine, du fun garanti. Tu joues dedans?

    - Dans Cœur d’enfant. Je fais le grand-père.

    - Marque : avec Poléon.

    - Pas mon nom?

    - Eddy, il accueille le public : Poléon le fait rire.

    - Oui, mon bon patron.

    - Pour les cadeaux, nous…

    - Des montres et des billets de cinq.

    - Non, mon Eddy : des jambons.

    - Des jambons?

    - Pour lundi et la matinée des dames, tu écris que les cinquante premières femmes arrivées auront une pomme gratuite.

    - Des pommes? Des jambons? Nous sommes une épicerie?

    - Si les épiceries vendent trop cher, nous autres, on fait tirer la nourriture.

    - Où as-tu pris ces jambons?

    - Chez un boucher, mon Eddy. Où veux-tu que ce soit? Oublie pas de dire au typographe de souligner les titres des pièces en gras et de ne pas faire sa bonne sœur zélatrice du bon parler français. Je ne m’adresse pas au maire ou à un avocat, mais à des ouvriers.  »

    Peut-être que les gérants des autres salles rient en douce en constatant que le Montréalais fait tirer de la nourriture. «  Non seulement il les divertit, mais le voilà en train de les nourrir!  » doivent-ils penser. Le vendredi soir de cette grande première, le Palace accueille quatre cents personnes, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Le moment des tirages venu, Alex sent un grand silence, suivi d’un murmure d’insatisfaction à chaque numéro gagnant annoncé. Le boucher, présent, trouve amusante la réaction du public. Avec une telle foule, il a rapidement été remboursé et assure Alexandre qu’il est prêt à collaborer tant qu’il le désirera. Quant à la matinée des dames avec les pommes, Eddy a surtout remarqué qu’aucune n’a croqué le fruit pendant le film. La semaine suivante, la publicité insiste : «  Dix GROS jambons.  »


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  • Publication : Jeanne, la princesse des pommes

    Le texte suivant est une nouvelle ayant la forme d’un conte. J’ai pu y glisser quelques informations sur le passé de Trois-Rivières. Cette histoire se déroule en 1910. Le texte puise des éléments de mes romans Le Petit Train du bonheur et Contes d’asphalte. Je me souviens surtout que ce texte a été écrit en un seul après-midi. Il a été publié dans un collectif réunissant vingt auteurs du Québec portant le titre de Nouvelles d’écrivains québécois et publié en 2000 par le club du livre Québec-Loisirs. La photographie ci-haut : la véritable péniche de pommes des Rouette.

    Je rêve de ce jour depuis si longtemps! Et comme mon frère Adrien le sait, il a couru le long des rues Notre-Dame, Saint-Philippe et Bureau pour arriver hors de souffle près de moi et me confier, triomphant: «  Ça y est, Roméo! Le bateau de pommes des Rouette est arrivé! Cependant, ils m’ont dit qu’ils ne resteraient que deux jours.  » Le bateau de pommes des Rouette! Mon enfance! Celle de mon père Joseph, de mon grand-papa Isidore et sans doute celle de son propre père, Étienne le bossu. On dit que l’enfance me quitte. Je le sens si bien, parfois… Mais il me reste celle de Jeanne! Et je sais, avec tant de délices, qu’il n’y a rien de plus précieux dans le cœur de ma petite sœur qu’une visite au bateau de pommes.

    Je la surveille de près, pour empêcher qu’une autre fillette ne lui apporte la rumeur de cette arrivée. Elle berce sa poupée, avant de lui préparer une excellente soupe au sable, avec de délicieuses roches aussi grosses que des morceaux de tomate. Ensuite, après un soupir, elle prend une petite branche d’arbre et dessine dans la terre le visage de sa poupée. J’approche, regarde, m’émerveille, dépose mes mains sur ses épaules, me penche pour humer sa douce peau et me mirer dans ses beaux yeux, aussi jolis que les plus belles billes.

    «  Pourquoi ne dessines-tu pas avec tes crayons?

    - Je n’ai plus de papier.

    - Il n’y a pas dans le restaurant?

    - Louise ne veut pas que j’entre, parce qu’elle fait le grand barda.

    - Demain, nous irons acheter une tablette et un beau crayon neuf chez Fortin.

    - C’est vrai? Et pourquoi ne pas y aller tout de suite?

    - Afin de te donner une nuit pour rêver de tous les jolis dessins que tu feras grâce à ce crayon et ce papier.

    - Et tu m’écriras une histoire et je dessinerai sur tes feuilles.

    - La plus belle histoire, ma Jeanne. C’est promis.  »

    Après le chant du coq, Jeanne s’empresse de sauter dans mon lit pour me raconter son rêve. Nous nous cachons sous les couvertures pour mieux nous entendre murmurer. Soudain le pas sévère de notre sœur Louise transforme nos rires en étouffements. Elle tire les draps et chasse Jeanne. Mains sur ses hanches, Louise me parle encore du scandale d’accueillir ma petite sœur dans mon lit. Je l’écoute les yeux mi-clos et ne pense qu’au moment où elle se retournera pour que je puisse lui tirer la langue.

    Jeanne fait des bulles en collant ses petites lèvres roses dans le plat d’eau savonneuse qui doit, avant tout, servir à lui débarbouiller la frimousse. Maman la rappelle à l’ordre, mais mon père lui reproche de la gronder pour rien. Adrien et moi échangeons un regard complice, avant d’attaquer notre lard et nos rôties. Papa me demande si je veux bien aller acheter des concombres au marché aux denrées, car il n’y en a plus pour les repas des clients de notre restaurant Le Petit Train. Quelle heureuse coïncidence!

    Maman fait porter à Jeanne sa plus belle robe. Elle ne voudrait pas que sa petite fille paraisse pauvre au grand marché et au magasin Fortin. Louise la coiffe avec vigueur et Jeanne miaule « Aie! Aie! Aie!  » à chaque coup de brosse dans ses soyeux cheveux noirs. Après ces dix minutes d’intenses souffrances, Jeanne sautille près de la porte et me tend la main en bougeant sans cesse chacun de ses doigts. J’y dépose la mienne avec un frisson.

    Je marche doucement pendant qu’elle tire, impatiente de voir tous les concombres du marché, d’avoir sa tablette et son crayon. Je la fais ralentir en lui racontant la légende de monsieur le concombre distingué, désireux d’épouser madame la laitue. Elle rit davantage et presse le pas. Je joue mon rôle de grand frère en lui rappelant de bien regarder à droite et à gauche avant de traverses la rue. Les cochers d’aujourd’hui sont si imprudents.

    Jeanne ralentit quand nous abordons la rue des Forges. Elle regarde les maisons et commerces, pointe tout du doigt et du nez, salue les autres petites filles et grimace aux garçons. Chaque pas nous rapproche d’un beau moment que nos cœurs partagent: la visite des charrettes des agriculteurs de la place du marché. Ils sont arrivés de Nicolet, des paroisses de la rive sud par le train de l’Arthabaska, avec leurs fruits, leurs légumes, leurs poules, leur artisanat, leurs vieilles pipes de plâtre et leurs exclamations vantardes pour nous confirmer, à nous, pauvres citadins ignorants, que leurs patates sont les plus prodigieuses de tout le vingtième siècle. Voilà l’étal de concombres tenu par l’énorme épouse d’un paysan maigre. Je laisse à Jeanne la lourde responsabilité de les choisir.

    «  Celui-là.

    - Mais il est tout petit.

    - C’est un bébé concombre. Le fils de madame la laitue.

    - Tu as bien raison!

    - Et celui-là aussi. Il est drôle, non? Il a un beau sourire de concombre.  »

    Après la beauté de l’odeur de la section des paysans, nous nous passons de l’horreur des bouchers, à l’intérieur du grand édifice de briques rouges. Ce printemps, papa l’y avait emmenée et Jeanne avait passé tout ce temps à se pincer le nez, jusqu’à ce qu’elle voie une tête de cochon plantée sur un baril. Ce spectacle l’avait fait éclater de rire. Je n’ose pas lui dire que je m’étais évanoui dans les mêmes circonstances, il y a quelques années. Je garde le secret, sinon je ne serais plus son roi, son géant, son héros, son homme.

    Les concombres ont un étourdissement alors que Jeanne balance le panier où ils sont tenus prisonniers. L’enthousiasme d’avoir enfin du papier et un crayon neuf la fait accélérer vers la rue Notre-Dame et le grand magasin Fortin. Elle m’échappe pour courir avec précision vers le comptoir de papeterie. Elle m’y attend en battant du pied, désigne du doigt une couronne de crayons. L’un d’eux ignore que bientôt sa mine agonisera sous la forme des plus beaux dessins qu’une fillette de huit ans créera avec délice. Le papier et le crayon se couchent sur les concombres et Jeanne observe, émerveillée, une peinture de paysage sur le mur. Je me penche pour lui souffler à l’oreille qu’un jour prochain, elle en fera de plus belles et que des milliers de gens accourront pour les admirer. Elle serre les lèvres et dans l’espoir de ses grand yeux, je vois qu’elle partage ma conviction. En sortant, elle me tire la main en direction du parc du Petit Carré. Je la laisse s’asseoir par terre, se déchausser pour qu’elle soit bien à son aise et tout de suite me dessiner son rêve de la nuit passée. À ma grande surprise, elle me reproduit rapidement le bateau de pommes des Rouette, comme si elle avait deviné que la saison des fruits venait d’arriver.

    «  C’était ton rêve?

    - Oui.

    - Tous les rêves se réalisent, Jeanne. Allons tout de suite au bateau de pommes. Il est au quai et nous attend.  »

    Le panier roule sur l’herbe et je crie pour freiner l’empressement de ma petite sœur. Elle s’ancre au sol, tournoie sur elle-même, sautille, chante la gloire des pommes, tend avec impatience ses bras, alors que je replace les concombres, la tablette et le crayon dans le panier d’osier. Pour calmer sa trop grande hâte, je la transporte sur mes épaules qu’elle transperce en bougeant sans cesse ses jambes.

    Maintenant que je suis grand, je vois qu’il est tout petit, le bateau des Rouette. Et je suis heureux de savoir que pour la minuscule Jeanne, aucun vapeur royal, aucun transatlantique ne vaut l’immensité de la péniche du père Thomas Rouette. Ses fils Trefflé et Xavier nous accueillent comme les meilleurs clients: «  Tiens! Voilà la poupée Jeanne Tremblay avec son ange gardien Roméo!  » Je tends la main comme le père que je deviendrai, emmenant un jour ma petite fille vers le trésor rougeâtre afin qu’elle choisisse une pomme, une seule. Jeanne en voit des millions. Moi, je suis déçu de n’apercevoir qu’un tout petit nombre. «  On a des problèmes de vers, cette année. La récolte est menacée. Nous avons pu sauver celles-là  », de m’expliquer Xavier, l’air découragé.

    Jeanne se mire dans le reflet de la plus grosse, si petite en comparaison de ses yeux émerveillés. Ils deviennent de minces filets quand elle fait l’énorme effort d’y croquer. La première bouchée mastiquée, les yeux reprennent leur forme d’origine, avec un éclair de bonheur qui les zèbre. Elle répète sans cesse le manège pendant que les frères Rouette continuent à parler des problèmes de vers. «  Viens constater toi-même, Roméo. Tu as le temps?  »

    Un voyage sur le bateau à pommes! À l’âge de Jeanne, j’y rêvais chaque jour. Un périple qui nous mènera dans le verger des Rouette, à la Pointe-du-Lac! Jamais je n’aurais pu imaginer plus belle réalité pour voir Jeanne rayonner! Je la tiens fort entre mes bras, alors que devant nos yeux le port de Trois-Rivières rétrécit. Quand il disparaît, Jeanne cesse de regarder pour sourire aux pommes. Elle pense sans doute que ce trésor lui appartient. Elle en croque une autre alors qu’elle s’amuse à voir l’écume de l’eau du fleuve Saint-Laurent tourbillonner le long de la coque de la péniche. Elle me demande si les poissons se nourrissent de pommes. Tant que tu l’imagineras, ma belle.

    Je lui raconte que c’est en bateau que sont venus de France nos ancêtres. Un lointain Tremblay est arrivé au bourg des Trois-Rivières, pour la plus grande gloire de Dieu et de Sa Majesté. Il y a sans doute épousé une Fille du Roi qui portait le prénom de Jeanne. «  Est-ce qu’elle mangeait des pommes?  » demande-t-elle avec candeur. Peu impressionnée par ma leçon d’histoire, Jeanne ferme les yeux et essaie d’imaginer ce que peut être un verger. «  Des pommes d’arbres! Allons, Roméo! Tu sais bien qu’elles poussent sur les bateaux!  »

    Sa bouche dessine un O parfait quand elle voit le grand champ d’arbres où sont accrochées des milliers de pommes, comme les lanternes lumineuses aux clôtures du Petit Carré. Elle se demande ce que ces pommes font là, de quelle façon elles y ont grimpé et comment les faire tomber. «  Pommes! Pommes! Venez, les jolies!  » chante-t-elle, comme si elle s’adressait à des chiots. Je la prends, la maintient en équilibre au bout de mes bras et sa petite main droite atteint en un cri triomphant le trésor rouge. Revenue sur le plancher des vaches, elle s’empresse de croquer. Mais elle crache aussitôt, laisse tomber le fruit, recule de dix pas. «  Je te l’avais dit qu’une pomme d’arbre ne vaut pas une pomme de bateau!  » En effet… Qui s’y cache? Un ver minuscule et blanchâtre fait sursauter Jeanne qui, tout de suite, me tire le bras pour retourner à Trois-Rivières. Xavier et Trefllé m’expliquent le drame de devoir jeter tant de pommes souillées, leur crainte d’en laisser échapper une qui causerait scandale chez un client trifluvien. Pendant ce temps, Jeanne s’est couchée pour mieux examiner le ver.

    «  Hé, petite fille! Cesse de me regarder comme ça, tu me gênes!

    - T’es pas beau, ver de pomme d’arbre! Je ne t’aime pas!

    - Ces pommes sont pour nous! Elles sont nos maisons et notre garde-manger! Chaque année, les Rouette nous enlèvent nos pommes pour aller les vendre aux enfants de la ville! C’est fini, tout ça! Maintenant, nous sommes les maîtres!  »

    Que fait-elle? «  Jeanne! Lève-toi! Tu vas salir ta robe!  » Mais… la voilà à parler à cette pomme! Amusé, je me penche à mon tour. J’entends une mince voix sortir du fruit. «  Pitié! Pitié Roméo! Débarrasse-moi de ce ver, sinon je ne pourrai plus aller faire le bonheur des petits de Trois-Rivières!  » Une pomme qui parle! Jeanne m’affirme plutôt avoir tenu une conversation avec le ver. Nous discutons de cette tragique situation. Comment sauver les pommes et ne pas laisser les vers sans maison? Quel dilemme! Avec mon canif, je découpe prudemment quelques pommes. Jeanne écoute les vers et je tends l’oreille aux fruits. Toujours leurs plaintes sont les mêmes.

    «  Frédérique! Frédérique! Frédérique!  » entend-on soudainement. Jeanne lève la tête et voit un bruant à la jolie gorge blanche. «  Je ne m’appelle pas Frédérique, oiseau! Je suis Jeanne Tremblay!  » Le bruant descend vers nous, se pose sur la main de ma petite sœur et, tout en battant des ailes, explique que depuis que les vers se cachent dans les pommes du verger, sa famille n’a plus rien à manger et que nous seuls pouvons régler ce problème.

    «  Quel casse-tête! Est-ce que toutes les créations de la nature vont se référer à nous?

    - T’as raison, Roméo!

    - Frédérique! Frédérique! Mais s’il n’y a plus de vers pour nourrir les oiseaux, qui viendra chanter au Petit Carré pour enchanter les enfants qui mangent les pommes sans ver des Rouette? Frédérique! Frédérique! Vous seuls pouvez nous aider! Frédérique! Frédérique!

    - Je t’ai dit que je m’appelle Jeanne, bon!  »

    Jeanne soupire, irritée par le bavardage incessant du bruant. Elle s’en va à pas décidés réfléchir sous un arbre voisin. De ma position, je vois une pomme lui tomber sur la tête. «  Frédérique! Frédérique! Vite! Ta petite sœur est assommée!  » Comme elle devait être lourde, cette pomme! Voilà Jeanne au pays des p… Pauvre enfant! Vite, je cours vers la maison des Rouette pour chercher de l’eau afin de la ranimer. Mais quand je reviens, je ne la trouve plus. Je cherche partout, alerte Trefflé et Xavier. Plus de Jeanne! Que faire? Et ce bruant qui ne cesse de me bourdonner autour des oreilles! J’interroge les pommes et l’une d’elles me dit qu’elle a vu des bruants lever Jeanne de terre pour la mener loin, très loin, au fond de l’horizon.

    «  Frédérique! Frédérique! Je te le dis depuis tantôt, et tu ne m’écoutes pas, Frédérique! Ma famille a emmené la petite Frédérique vers la forêt magique où habite Son Altesse le Hibou. Ce grand sage a depuis longtemps la solution à nos maux, mais seule la plus belle petite fille du monde entier peut l’exécuter, Frédérique! Frédérique!

    - Un hibou? Mais les hiboux ne vivent que la nuit! Mes parents vont s’inquiéter si je ne rentre pas avec Jeanne. Où est cette forêt magique?

    - Suis-moi, Frédérique! Je te guiderai, Frédérique!

    - Je m’appelle Roméo, petit oiseau!  »

    Je cours le nez vers le ciel, ne perdant pas du regard le vol gracieux du bruant. Je traverse les plaines et les boisés avant d’arriver, à la tombée de la nuit, dans la forêt magique. Je ne prends pas le temps de saluer le lapin à lunettes, le renard rusé, ni même ce loup déguisé en grand-mère. Je n’ai que faire de ces légendes quand Jeanne est peut-être en danger!

    Que voilà une réunion impressionnante! Son Altesse le Hibou préside, régnant sur sa plus haute branche. Ses yeux scintillants regardent Jeanne, alors que des douzaines d’autres hiboux l’imitent. «  Le grand secret? La solution? J’ai bien dit aux bruants que je ne la révélerais qu’à la plus belle petite fille du monde, hou! Et qui me prouve que tu l’es, Jeanne Tremblay?  » Quel regard sévère! Quelle voix effrayante! Je sens Jeanne prise d’une grande peur. Elle soupire sans cesse. Puis, elle prend courage, sourit, cligne des paupières, fait une révérence, danse comme une petite ballerine de coffre à bijoux, rit en cascades. En vain! Ces si merveilleuses scènes ne prouvent pas au hibou qu’elle est la plus belle fillette. «  Cela suffit, hou! Petite impertinente! Je te donne une dernière chance pour me prouver que tu es la plus jolie! Sinon, tu n’auras pas la solution qui chassera les vers des pommes pour les mettre dans les becs des bruants! Hou! Une seule autre chance!  »

    Jeanne est désemparée, ne sait plus que faire. Je la sens sur le point de pleurer, ce qui, il est certain, ne la rendra sûrement pas très belle aux yeux de Son Altesse le Hibou. La solution me frappe avec une vitesse inouïe! Vite! Je me lance vers elle, la prend dans mes bras. «  Roméo!  » crie-t-elle, heureuse. Et son sourire, son regard, tout son être resplendit tant qu’une grande lumière éclaire quelques secondes la forêt magique.

    «  Voilà, en effet, le plus belle petite fille du monde. Je consens, demoiselle, à te révéler le grand secret.

    - Merci, monsieur Hou!  »

    Au matin, grâce aux gentils bruants, nous sommes de retour dans le verger des Rouette, où la plainte incessante des pommes qui se font dévorer par les vers me glace le sang. Mais quel est donc cet extraordinaire secret dont Jeanne est maintenant porteuse? Elle prend son panier, en sort le crayon et la tablette et dessine une pomme. Puis elle recule et, mains tendues vers son œuvre, récite une fort étrange formule: «  Ratata pomme! Hou! Hou! Vers le ver vert de verre et Frédérique! Frédérique! Frédérique!  » Dès cet instant, de la tablette de Jeanne grandit à une vitesse vertigineuse une immense pomme. Aussitôt, tous les vers quittent les pommes et les bruants les capturent. Les survivants se régalent de ce fruit géant et les pommes des Rouette soupirent de satisfaction, heureuses de pouvoir enfin panser leurs blessures. Elles nous font un tintamarre de remerciements et, parfois, nous voyons sortir de la pomme géante un ver très gras qu’une maman bruant apporte tout de suite à ses enfants. Trefflé et Xavier, contents, disent que ces vers en auront pour toute la saison avant de manger entièrement cette pomme énorme. Les fruits de leur verger auront le temps de redevenir beaux et juteux, pour la plus grande joie des enfants de Trois-Rivières.

    «  C’est merveilleux, Jeanne!

    - Pourquoi?

    - Ce grand miracle! Pense à toutes les filles et à tous les gars de notre ville qui pourront manger de belles pommes grâce à toi!

    - Non, c’est grâce à ton crayon et à ta tablette.

    - C’est parce que tu as été la plus belle petite fille auprès de ce hibou.

    - Si j’ai été la plus belle, c’est que tu as su lui montrer combien tu m’aimes. C’est ton amour qui m’a rendue la plus jolie. Vite! Retournons à la maison! Maman, papa, Louise et Adrien doivent s’inquiéter!  »

    Leur bateau débordant de pommes, les Rouette sont ravis de nous ramener à bon port. Jeanne lèche une belle rouge, alors que je vois passer dans le ciel une nuée de bruants et leur symphonie de «  Frédérique! Frédérique!  » Ah! pour être bavardes, elles le sont! Car dès notre arrivée, tous les enfants de Trois-Rivières nous accueillent. La fanfare de l’Union Musicale se fait entendre, pendant que monsieur le maire Normand attend son tour pour nous offrir un discours interminable, à la fin duquel il déclare Jeanne princesse des pommes. Tous les enfants applaudissent, alors que deux fillettes aux cheveux d’ange tendent à Jeanne sa robe de princesse. Quel bonheur! Mais… Pourquoi pleure-t-elle?

    «  C’est une belle histoire et un honneur que tu mérites, ma princesse.

    - J’ai oublié mon panier et les concombres à la Pointe-du-Lac! Papa ne sera pas content!  »

    Quelle nuit merveilleuse j’ai passé! J’ai rêvé à Jeanne, à sa grande surprise lorsqu’elle verra le bateau de pommes des Rouette, à sa joie d’avoir bien à elle une tablette et un crayon neuf. Comme à chaque matin, Jeanne court vers mon lit, fait fi de l’autorité de Louise pour se glisser sous mes couvertures. Ce matin-là, elle me montre un dessin d’elle-même avec une belle robe de princesse et, derrière son épaule, la péniche des Rouette.

    «  Où as-tu pris ce papier?

    - Un hibou me l’a donné.

    - Et le crayon?

    - Une Frédérique avec une gorge blanche l’avait entre son bec.

    - Et pourquoi as-tu dessiné le bateau de pommes des Rouette?

    - Je sais qu’il est au port. Louise me l’a dit, hier soir. On va y aller, hein, Roméo?

    - Oui, bien sûr, ma Jeanne.

    - Et pour accompagner ce dessin, tu vas m’écrire une belle histoire qui va s’intituler Jeanne, la princesse des pommes.  »


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  • Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Peut-être que plusieurs d’entre vous identifient un charivari à un festival, une fête, un jeu, une réjouissance. Cependant, pendant longtemps, la manifestation du charivari était un acte violent de protestation, interdit ou réprimandé par les autorités civiles et religieuses. Il s’agissait souvent d’une manifestation spontanée, répondant à des règles issues de la tradition. Le cas que je vous présente concerne un mariage mal assorti, alors que l’ignoble Antoine Tremblay a vendu Anne, sa fille de treize ans, à un boulanger de soixante ans, en retour d’argent pour acheter un cabaret. Pire que tout : Antoine participe lui-même au charivari ! Mais ce moment du roman L’Inoubliable Antoine, troisième de la saga, deviendra un point tournant dans la fiction. Vous pourrez aussi rencontrer brièvement Anne, un des personnages les plus singuliers de tous mes romans. Nous sommes dans le dernier quart du 18e siècle.  

    Anne quitte à regret Vitaline, Jeanne et Angélique pour retourner à la boulangerie et préparer le repas du vieil homme. Abel a fait cuire son meilleur pain, afin de l’amadouer. Elle s’assoit à un bout de la table, un couteau dans sa main droite. Abel avale sa salive et dit, dans un sourire forcé: « C’est merveilleux de savoir que vous savez parler. Nous pourrons ainsi apprendre à mieux nous connaître et nous apprécier. » La remarque ne procure aucune émotion chez Anne. Désormais, elle sera celle qui garde encore le silence.

    Le soir venu, Anne s’assure qu’il va coucher au premier étage, alors qu’elle occupera le lit du second. « Je devrai laver ces couvertures. Elles sentent le vieux boulanger », se dit-elle en fermant les yeux. Mais, bien vite, Anne est réveillée en sursaut par des cris venant de loin et qui approchent sans cesse de la boulangerie: « Charivari! Charivari! Charivari! » Anne sourit, se redresse rapidement, à la recherche d’une bougie. Abel, affolé, monte la rejoindre.

    «  Des charivaristes ici! Que Dieu nous protège de leur colère, ma petite épouse!

    - C’est la coutume, quand il y a un mariage mal assorti.

    - Ils vont tout briser!

    - Vous m’en voyez ravie. »

    Nerveux, Abel court vers les volets qu’il ouvre avec fracas pour ordonner aux manifestants de s’en aller. Ses remarques ne font que motiver les hommes à crier davantage, à faire de plus en plus de bruit en frappant sur leurs casseroles, en soufflant dans leurs clairons d’infortune. Leurs visages sont peints avec de la suie et ils portent des chapeaux grotesques. Le boulanger leur demande ce qu’ils désirent comme rançon. Le chef de la délégation s’empare de son porte-voix et lui hurle: « Nous ne voulons rien! Un mariage ne s’achète pas! On ne fait pas de marchés avec le diable et son serviteur Antoine Tremblay! Nous sommes opposés à cette union et nous vous le ferons savoir pendant longtemps! Plus jamais nous n’achèterons le pain à votre boulangerie! Vous allez payer pour votre vilaine attitude, vieil homme! » Ils recommencent aussitôt avec plus de ferveur, alors qu’Abel pose de grands gestes en leur demandant d’écouter. « Je vais avertir les Anglais! » menace-t-il, provoquant de grands éclats de rire, suivis d’un silence, brisé par un des charivaristes qui lui lance: « We’re against you too, dirty old man! » Le boulanger ferme les volets et se frappe au visage amusé d’Anne, bras autoritairement croisés sur sa petite poitrine.

    «  Laissons-les. Ils finiront par se lasser », lui avoue-t-il, nerveusement. Mais les cris et les chants nasillards s’intensifient de minute et minute. Ces sons répétitifs et violents font courir Abel à gauche et à droite, alors qu’Anne garde ses bras croisés. Vivement, il cherche compassion près d’elle, mais la petite le repousse aussitôt en criant: « Charivari! Charivari! » Anne approche d’un volet, qu’elle ouvre avec prudence. « Regardez! C’est la pauvre enfant! » Elle sourit en voyant les masques et maquillages. Elle referme immédiatement avec force, pour laisser croire qu’Abel l’a happée vers l’intérieur. Cette scène ne fait qu’amplifier la fureur des charivaristes. Ils frappent les murs de la maison avec des bâtons et lancent des pierres dans les volets. Abel se bouche les oreilles, court sans cesse. Anne le voit fouiller dans une cassette et en sortir une grande quantité d’argent, qu’il lance aussitôt aux fêtards. « Tu as acheté la petite, mais tu ne nous achèteras point, boulanger! »

    Et la pétarade se poursuit, encore plus violente, comme si tous les citoyens alertés par les bruits s’étaient ralliés à la cause. « Charivari! Charivari! » scandent-ils en chœur, avant de recommencer à frapper la maison. Anne cogne sur une chaise pour appuyer cette atroce mélodie qui dure maintenant depuis plus d’une heure. Soudain, elle se rend compte que le boulanger a cessé de s’affoler et de se plaindre. Elle se retourne et a la surprise de l’apercevoir étendu près du lit. Elle approche et remarque ses grands yeux ouverts, immobiles. Elle se penche, écoute le cœur inerte, puis éclate de rire. « Mais me voilà déjà veuve! »

    Elle se presse d’enfiler sa robe et son bonnet, cache sous ses vêtements tout l’argent de la cassette. Puis elle ouvre les volets et fait de grands signes au chef des charivaristes afin qu’il monte. Anne désigne le corps du boulanger, puis hausse les épaules. L’homme enlève son chapeau, avant de se présenter aux volets pour ordonner à ses amis de s’éloigner. « Je… Je ne pensais pas, petite dame… » Anne lui prend le bras, lui fait comprendre qu’elle va aller chercher un prêtre.

    Quand la porte s’ouvre, Anne fait reculer de quelques pas la cinquantaine de manifestants, comme si elle était la Vierge descendue du paradis. Le chef la suit, répète, avec sa voix cassée, que le boulanger est mort. La foule murmure, étonnée. Donner une leçon, faire savoir sa désapprobation est une chose; que le même geste provoque un décès en est une autre. Anne marche, suivie silencieusement par les hommes. Le curé s’empresse de s’assurer de la mort d’Abel Laflèche. Il sermonne les charivaristes, leur rappelant que le clergé s’est toujours opposé à cette coutume populaire et qu’ils doivent tous rentrer chez eux et craindre la colère de Divin, témoin de leur bêtise.

    «  Sacre Dieu! Le vieux porc est mort! » de faire Antoine, étouffé de rire, à son retour à sa maison. Vitaline se réveille, inquiète de ce décès mystérieux. Elle renvoie vite ses enfants vers leurs lits.

    «  Qui est mort, mon mari Antoine?

    - Le boulanger! Il a eu tellement peur que son cœur a cessé de battre!

    - Le boulanger? Quel malheur… Je vous trouve fort odieux d’avoir participé à ce charivari qui proteste contre une de vos œuvres, mon mari Antoine.

    - Que dites-vous à Antoine Tremblay, laide madame Antoine? Et puisque j’avais le visage recouvert d’un drap, personne n’a pu reconnaître Antoine Tremblay. Pourquoi prétendez-vous qu’il s’agit d’un malheur? Vous devriez plutôt vous réjouir! Non seulement je garde mon argent et vous récupérez votre fille, mais de plus Chaise va probablement hériter de la fortune de son époux et comme elle est encore petite, c’est Antoine Tremblay qui va toucher la somme! Quel cabaret j’aurai! Par le sang du Christ, ce sera le plus grand en Canada!

    - Je vais aller chercher Anne.

    - Pardon? Sortir? Que vous ai-je ordonné plusieurs fois, sale truie? Même à la noirceur, vous feriez peur à tout le monde et chacun saurait qu’Antoine Tremblay a épousé une diablesse des enfers! Ne bougez pas! Je vais aller la chercher votre… votre veuve! »


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