• Publication : L'héritage de Jeanne

    Pas tout à fait la loi de la conscription, mais une étape y menant. Nous sommes au début de la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement canadien adopte cette loi spécifiant que tout homme célibataire de plus de 21 ans pourrait être appelé par l’armée. La réaction des Québécois catholiques a fait frémir les Canadiens anglais protestants : une véritable course au mariage! Les couples déjà formés se marient en toute hâte avant la date butoir, alors que les grandes demandes se bousculent. À Montréal, il y eut des mariages simultanés chez des centaines de couples réunis dans un stade de baseball! Plus modeste à Trois-Rivières, mais mon personnage de Renée voit sa soeur Simone prise dans l’engrenage, tout comme une de ses amies. Un extrait de L’Héritage de Jeanne, publié au Québec en 2000. 

    Comme si nous n’en avions pas assez de nous casser la tête avec ces nouveaux problèmes, voilà que le premier ministre récidive en passant une loi qui ressemble à la conscription, mais sans l’être réellement. Tout homme célibataire, âgé de plus de vingt et un ans après le quatorze juillet, sera appelé par l’armée. Ça y est! Le vent de panique! Mes disciples reviennent à la charge avec leur dose d’inquiétude à mon égard, parce que Rocky a plus de vingt et un ans. Elles ont peur de me voir, moi leur inspiration et leur modèle, amoureuse d’un zoot transformé en soldat par cette nouvelle loi de Mac.

    «  Il n’y a pas de danger. Mon sweet a les pieds plats et l’armée exige des beaux pieds réguliers.

    - Rocky a les pieds plats? Un tel danseur?

    - C’est la vie.

    - Et comment sais-tu qu’il a les pieds plats?

    - Il me l’a dit. Que vas-tu penser là, Gingerale?

    - Rien, rien…

    - On va tenir une réunion dès ce soir.  »

    J’arrive à mon assemblée les yeux rougis et le cœur gonflé d’avoir tant vu pleurer Simone, obligée de se marier en toute hâte pour que François échappe à cette loi cruelle. Voilà que la guerre vient détruire les plus beaux rêves de jeunesse de ma sœur. Alors que j’explique ce scénario triste à mes disciples, elles m’arrêtent pour signaler l’absence de Broadway. Mais, patate! C’est vrai : elle est dans la même situation que Simone! Va-t-elle être obligée d’épouser Hector? Foxtrot et Divine me disent qu’elles ont été demandées en mariage l’après-midi même.

    «  Comment? Toi? On t’a demandée en mariage? Toi?

    - Oui, moi.

    - Mais qui donc?

    - C’est un william avec qui j’étais allée à l’Impérial deux ou trois fois l’an passé. Tu te souviens de « Les oreilles »?

    - Non! Pas « Les oreilles » qui t’a fait la grande demande?

    - Et au téléphone, de plus.  »

    Le cas de Divine paraît assez semblable, sauf que son william était son tout premier amoureux, il y a des siècles de cela. Ah! les amourettes des petites myrnas de treize ans! Comme c’est un joli souvenir! Mais voilà que le william rapplique chez elle avec des fleurs et du chocolat, lui disant qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer et qu’il veut la marier. Avant le quatorze juillet.

    «  Je pense qu’il est parti le demander à une autre, avec ses fleurs et son chocolat. Comme un colporteur.

    - Pour qui nous prennent-ils?

    - Pour ce que nous sommes, Caractère : des myrnas qui font tout pour que les williams n’aillent pas à la guerre.

    - Je comprends, mais ceci, c’est exagéré comme une patate à moteur!  »

    Nous avons toutes rêvé au jour où une des disciples se marierait, tout en sachant que Broadway était la candidate désignée, à cause de ses longues fréquentations avec Hector. Ils ont deux belles situations, lui à l’usine de pâtes et papiers de la Wayagamack, et elle comme vendeuse chez Fortin. Mais il est certain que Broadway, tout comme ma sœur Simone, préférerait un beau mariage à une cérémonie dictée par une loi gouvernementale. Deux jours plus tard, Broadway nous confirme son mariage, sans une trace de sourire sur son visage. Nous avons beau l’entourer de notre joie et de nos félicitations, Broadway demeure impassible devant notre sincérité.

    «  Tu comprends, Caractère, je voulais attendre d’avoir vingt ans.

    - Oui, je comprends.

    - Est-ce que je vais continuer à être amie avec les disciples?

    - Bien sûr, Broadway. Surtout toi qui maries ton william pour l’empêcher d’aller à la guerre. Tu le vois à la guerre, Hector?

    - Non. Et lui ne veut pas y aller non plus.

    - Bien sûr que tu seras toujours notre amie et que tu pourras continuer à sortir avec nous.

    - Il me semble que lorsqu’on se marie, on devient vieille d’un seul coup.  »

    Je suis prise entre sa morosité et celle de ma sœur Simone. «  Comme je suis malchanceuse! Comme je suis malchanceuse!  » braille-t-elle sans cesse. Papa déborde d’optimisme et, pour la réconforter, traite Simone comme une reine. François a acheté quelques meubles usagés qu’il a installés dans le logement d’un troisième étage, dans le quartier du Petit Train. Je vais aider ma sœur à nettoyer, tout en faisant la même chose du côté de Broadway, qui ira habiter la même paroisse. Toute cette précipitation énerve les deux futures.

    Dans la rue des Forges, nous pouvons voir les myrnas faire du porte-à-porte dans les boutiques de vêtements. La plupart des grands magasins affichent des robes de mariée en vitrine. De si belles robes qu’en les voyant, je reste hypnotisée par l’une d’entre elles, alors que Rocky me tire la main pour m’éloigner du beau rêve de me voir à la place du mannequin de plâtre. Les williams, eux, sortent des magasins de fer avec des pinceaux, des tuyaux de poêle et des cintres à rideaux. Quelle effervescence dans notre centre-ville! On dirait que tout Trois-Rivières ne vit que pour les mariages.

    Moi qui avais ri en douce de savoir que deux inconnus avaient fait la grande demande à Foxtrot et à Divine, je fige quand mon deuxième voisin cogne à ma porte pour me proposer la même chose. Surtout qu’il est très vieux, à vingt-huit ans, et que nous ne nous connaissons à peu près pas du tout. «  Depuis tout ce temps que je te vois aller et revenir de ton travail, Renée, voici venu le moment de t’ouvrir mon cœur.  » Patate! Je me pense devenue Joan Crawford! J’esquisse un sourire, l’ignore et marche jusque chez moi sans en tenir compte, jusqu’à ce que je prenne mes jambes à mon cou en le voyant insister. Et Sousou voit son tour venir! Dans son cas, je peux mieux comprendre, car elle est la plus jolie de toutes et que son travail de serveuse chez Christo lui permet de rencontrer chaque jour une quantité appréciable de garçons. Sousou se sent plus attristée que flattée par cette demande. Curieusement, parmi les disciples, Sousou est la plus malchanceuse en amour. Ses attraits physiques n’attirent que les vaniteux et les aventuriers, alors qu’elle souhaite un amour véritable. Parce qu’elle est frêle et a de beaux grands yeux, les williams la prennent pour une victime facile, une faible. Au contraire, Sousou est très forte et ses convictions sentimentales indéracinables. De toute façon, le seul grand amour de sa vie est mon grand-père Joseph!

    Parce que Simone se marie, grand-père devient encore plus confus avec la notion du temps, persuadé que c’est Jeanne qui va prendre époux. À tout bout de champ, il va voir Simone, lui prend les mains en disant avec attendrissement : «  Ma petite, écoute les conseils de ton papa.  » Mon père lui a acheté un bel habit et m’a donné des billets pour que je me procure une robe neuve. Il se démène avec optimisme pour laisser croire qu’il s’agit d’un mariage normal. Nous allons recevoir la noce et papa ne tient pas compte de la dépense. Simone revient en pleurant de sa rencontre avec le curé Bouchard de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, qui lui a confirmé qu’il y aura des mariages à la queue leu leu le quatorze juillet. François et elle ont cherché à éviter cette fatalité, mais il n’y a rien à faire. Alors qu’elle sortira de l’église, fraîchement devenue madame Bélanger, un autre couple va tout de suite entrer. Il y en aura un autre derrière. Puis un autre. Le curé a beau lui assurer que ce sera un vrai mariage, Simone a l’impression qu’elle va participer à un spectacle de cirque. Papa dit que c’est partout pareil dans la province de Québec et que les gens de l’Ontario nous trouvent peu patriotiques de nous marier avant la date limite d’appel de Mackenzie King. J’essaie de convaincre Broadway et Simone que c’est unique, exceptionnel, un peu comme cette histoire de Tom Sawyer obligé de peindre sa clôture un jour de congé et qui réussit à se faire aider par tous les garçons qui rient de le voir travailler cette journée-là. Lorsque Broadway me confirme l’heure de son mariage, je garde un petit silence d’embarras en me rendant compte qu’il se déroulera en même temps que celui de Simone.

    «  Patate, Broadway! Tu te rends compte comme c’est original? Tu vas te marier en même temps que ma sœur! C’est fantastique!

    - Caractère, ce n’est ni drôle ni unique. Arrête immédiatement de me chanter ça! Tu m’ennuies! On dirait que tu prends plaisir à mon drame!

    - Ce n’est pas un drame, Broadway. C’est un mariage. C’est beau.

    - Ce n’est pas un mariage! C’est une foire où tout le monde va attendre sur les perrons d’église avec son billet numéroté, tout comme lorsqu’on va voir une femme de cinq cents livres ou un nain à trois jambes dans les tentes du village forain de l’Expo!  »

    Il n’y a pas à dire, elle me cloue le bec et je sais reconnaître ma faute. Auprès de Simone, je dois avoir l’air autant d’un bouffon essayant de rendre tout drôle. Je me contente d’être l’amie de Broadway au lieu de jouer la carte de l’optimisme à outrance. J’adopte la même attitude envers ma sœur, qui pleure plus qu’elle ne sourit en songeant à ce quatorze juillet. J’ai toujours été attachée à Simone, bien que nous soyons de caractères différents. N’ayant que trois années de différence, nous avons toujours partagé nos jeux d’enfants. Elle est autant ma copine que ma sœur. Nous fréquentions la même école. Je me souviens que j’étais nerveuse lors de mon premier jour de classe. Simone m’avait réconfortée et tenue par la main en me présentant à la sœur directrice. Puis, quand la nature s’est manifestée, j’étais au courant de tout, car Simone m’en avait parlé, même si c’est péché de le faire. Quand ma tante Louise a rencontré des difficultés énormes avec le Petit Train, Simone s’est portée volontaire pour l’aider gratuitement. Elle était excellente avec les clients et m’a donné beaucoup de conseils qui me servent encore dans mon métier. Les choses ont cependant un peu changé entre nous quand elle a rencontré François, à seize ans. Elle a tout de suite pensé au mariage et, de ce fait, est devenue beaucoup plus sérieuse que moi. J’ai l’impression qu’elle n’a pas «  jeunessé  », comme le dit si savoureusement mon grand-père Joseph. J’aurais tant aimé qu’elle se marie dans d’autres circonstances.

    Le matin du grand jour, Simone oublie ses soucis des derniers temps. Voilà le jour le plus important de sa vie et elle est seule au monde avec son amour. Elle rayonne sans dire un mot, même si, paradoxalement, elle a l’air inquiète. Maman l’aide à mettre sa robe blanche et je suis la première à voir Simone sortant de sa chambre, si merveilleusement vêtue. Je la félicite, mais elle me souffle à l’oreille qu’elle se demande si, devant Dieu, elle est digne de porter une robe blanche. Je l’embrasse sur le front pour lui faire oublier son inquiétude. Elle me fait un clin d’œil et un beau sourire complice, l’air de me signifier que bientôt mon tour viendra. J’aurais voulu être petite une dernière fois et partir avec elle dans la cour vers notre carré de sable. Je me serais jeté des grains dans les yeux pour pleurer, afin qu’elle me console. Simone porte cette robe immaculée qui me fascine autant qu’elle m’effraie. Ce sera une nouvelle vie pour elle et je me demande souvent, malgré ses attraits indéniables, si le fait d’être mariée n’efface pas à jamais la jeunesse au profit des responsabilités, comme me l’a signalé Broadway. Tout dans la maison nous presse vers le grand moment : les enfants habillés en petits anges, ma mère vêtue magnifiquement, et même tante Jeanne est coquette, bien qu’elle semble tout à fait étrangère à nos émotions.

    En arrivant à l’église, je ne sais plus où donner de la tête, car je vois mes disciples si belles, attendant l’arrivée de Broadway. Elles sont heureuses de voir la première d’entre nous faire le grand geste magique et j’ai presque un remords de devoir assister au mariage de ma sœur au lieu de celui de Broadway. Je n’entends même pas quand Simone dit le «  oui  » le plus important de sa vie. Il y a le mariage de Broadway dans la nef et cette situation m’étourdit. Il me semble que François et Simone se sont mariés quelques secondes avant mon amie, même si Broadway et Hector nous doublent pour sortir de l’église. Nous voilà deux familles entières sur le perron, essayant de photographier nos mariées, alors que d’autres couples entrent dans le saint lieu. La rue Saint-Maurice et les alentours de l’église sont remplis de curieux, attirés par le spectacle inédit de cette course au mariage. Tout ce qui manque à ce décor est un garçon, coiffé d’une casquette, et criant : «  Coke! Patates chips! Hot-dogs!  » Je m’échappe du giron familial quelques secondes, remonte les marches pour donner une bise à Broadway et serrer la pince à Hec. Je regarde ma montre, puis rejoins mes parents.


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  • Manuscrit : Le fantôme du stade

    Nous sommes au début des années 1980 et Daniel, fantôme du stade de baseball de Trois-Rivières depuis 1969, montre des signes de changement de caractère. Le fantôme du stade fut un beau défi d’écrivain : un texte, sans dialogues, se déroulant en un seul lieu au cours d’une période de trente-cinq années.

     

    Quand la saison 1981 débute, je reçois Rita entre les bras et ma barbe semble de plus en plus longue. Rita, comme ma mère, me reproche cette allure de vagabond. Elle me suit pas à pas quand je vends mes billets de tirage, me demandant dix fois si j’ai bien compris ses leçons de cha cha. Monsieur Béchard m’a promis un tournoi important, cette année. Lors de ces journées de compétition, je vis beaucoup plus longtemps, bien que disparaître à chaque fin de partie pour réapparaître vingt minutes plus tard devient un peu lassant, surtout quand je dois préparer ma tournée de vendeur.

    Belle joie de retrouver des visages familiers! Ils ne me racontent délicieusement rien, y allant de tous les clichés sportifs sur l’intensité. Voilà ma Terre! J’y suis roi, régent, prince, cardinal, président, truand et ange. Je peux parler de chaque coin et décrire pendant vingt minutes consécutives chaque craquelure du plancher de béton. Je connais tout ce qui s’y cache, tous les drames s’y matérialisant. Quand les femmes du casse-croûte entrent au travail, elles saluent le vide, devinant que je ne suis jamais loin. Parfois, elles agitent un sac contenant tout ce dont elles ne veulent plus à la maison. J’ai mon journal chaque matin, même s’il arrive souvent avec vingt-quatre heures de retard, avec les mots cachés déjà trouvés et des photos découpées sur certaines pages. J’ai tant jeté l’an dernier et me voilà que je recommence à accumuler!

    Les semaines passent rapidement et un jour de septembre, je me rends compte que je ne suis pas monté sur le toit pour examiner la ville avec mes lunettes d’approche, en oubliant les jours de l’Exposition agricole, car je ne peux me passer de regarder les visages des usagers de la grande roue. J’ai passé le temps sur le terrain à faire le con et à me servir du système sonore du stade pour écouter du rock and roll à pleins poumons. Je crois que la ville me parvient par ces brides de conversations des spectateurs, par les récits des Pierre et de Rita. Cette municipalité se situe au-delà de ma planète, là où des personnes vivent sans baseball.

    En octobre, je me sens un peu vide, me demandant pourquoi les mois ont passé plus rapidement que d’habitude. Cette journée-là, un chat s’est infiltré dans le stade, parcourant le champ extérieur et je lui miaulais à tue-tête, désireux qu’il m’entende. Perte de temps! Pourtant, je ne passe pas un mois sans penser à ce fauve de cirque qui m’avait vu, il y a quelques années. Quand j’écrase une fourmi, elle demeure morte, ne ressuscite pas quand j’enlève ma chaussure. Cette banale réalité me fait espérer qu’un jour, un animal, une bestiole pourrait me voir et s’attacher à moi. Même les guêpes ne me voient pas! Trop plein de soupirs et de blues, je me mets à noircir du papier. Je me fiche de savoir si ce que j’écris vaut quelque chose, contrairement à Démon, le futur prof de français qui voudrait voir un livre sur mon expérience de fantôme sur les tablettes des librairies. D’ailleurs, je n’ai jamais vu une librairie de ma vie. Quand je me lance dans cette activité, je demeure concentré et il n’existe plus de stade. Je ressens une étrange sensation de bonheur intérieur. Je passe le temps aimablement et rate quelques émissions de télé qui étaient incontournable il y a à peine deux années. Voilà une façon d’imaginer à ma façon la vie de l’autre côté de ces murs.

    Dans mes petites histoires, il y autre chose que des circuits, des doubles jeux et des imbéciles retirés quatre fois sur trois prises. Il y a tout ce que le stade ne peut m’offrir : de la romance, de l’aventure et des dizaines de personnes géniales, comme les héros de cinéma. Quand j’arrive à la dernière ligne, je laisse la pointe de mon stylo transpercer la page, espérant qu’une fois, une seule, tout ne redeviendra pas blanc. Peine perdue! Cette page blanche me fait voir bleu. Alors, je recommence le même passage, mais en prenant d’autres mots, tout en mémorisant mon idée. Étendu sur mon lit, je récite le tout à haute voix. Je ferme les yeux et revois ces personnages et bien que je ne dorme jamais, j’ai l’impression de rêver. Le temps me semble alors moins interminable.

     

    Chaque début de saison me presse de tout écrire pendant les parties, afin que ma mémoire puisse enfin se reposer. Voilà donc 1982. Moitié moitié! Salut Daniel ! Qu’es-ce que t’as fait au cours de l’hiver? Toujours au poste! Aie, toi t’aimes ça, le baseball! Penses-tu que les Aigles vont être bons, cette année? Dis donc, mon Daniel, on dirait que tu ne vieillis jamais… Les gens ont toujours quelque chose à me raconter, moi qui fais partie des meubles, autant que chaque parcelle de béton usé de ce lieu. Ils gardent la distance réservée à un ami rencontré de temps en temps. Les billets vendus, je retrouve ma machine à écrire. Quand la partie se termine au milieu d’une phrase, je suis le fantôme le plus blasphémateur de l’autre monde.

     


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  • Manuscrit : Gros NezPublication : Gros-Nez le quêteux

     

     Comme tout le monde, j’ai entendu parler de ces chiens et de ces chats parcourant des distances énormes afin de retrouver leur maître. C’est une histoire semblable que j’ai inventée dans un chapitre consacré aux animaux, dans le cadre de mon roman Gros Nez. Le passage est ici complet, l’équivalent de huit pages.

    Le vagabond reprend la route et laisse le brave homme à ses intimités amoureuses. Après un arrêt à Sherbrooke, Gros Nez a le goût de la beauté des paysages de la Beauce. Une pause dans les Bois-Francs sera aussi la bienvenue. Il s’installe près du chemin de fer de la rive sud, le plus ancien tracé du Canada. L’homme s’est un peu étiré les muscles des bras en saisissant le wagon, mais il sait que la douleur sera passagère. Il s’installe contre le mur, prêt à manger un morceau, quand soudain, un sifflement, tel une plainte, le fait sursauter. Il voit approcher un chien. «  Qu’est-ce que tu fais là, chien? Tu es le gardien de ces boîtes? T’as faim, n’est-ce pas? Approche et partageons. Je m’appelle Gros Nez. Et toi? Sans nom? C’est en quelque sorte un nom. Le menu est frugal mais délicieux. Approche, n’aie pas peur, Sans-Nom.  »

    Le chien régalé, il pose sa tête contre les jambes du mendiant pour, une minute plus tard, répéter le même geste contre son bras, comme s’il devinait que son bienfaiteur a mal à cette partie de son corps et que son affection l’aidera à oublier cet inconvénient. En réalité, cette bête semble aussi avoir besoin d’affection, l’humidité coulant de ses yeux et s’incrustant dans le poil signifiant qu’il y a eu beaucoup de larmes. Gros Nez le caresse gentiment et le chien s’endort. Le quêteux se demande de nouveau comment cet animal a réussi à grimper dans ce wagon. Peut-être appartient-t-il à un passager. Quoi qu’il en soit, il se sent calmé par la présence de Sans-Nom. Soudain, il a le goût de regarder le contenu des boîtes. Des conserves! En voler une seule pour nourrir le chien? Le quêteux se sent tiraillé par la question. Non! Il vaut mieux oublier cette idée.

    «  Mon vieux Sans-Nom, j’ai été heureux de te rencontrer. Je dois te quitter. Ne t’inquiète pas, car ton maître va venir te chercher quand il sera rendu à sa destination. Au revoir, gentil chien!  » L’animal suit l’homme jusqu’à la porte. «  Non! Retourne là-bas!  » Têtu!  » Couché!  » Il ne veut pas. Voilà le mendiant sur le bord du vide, cherchant l’endroit idéal pour sauter. Opération parfaite et, en se relevant, il voit que le chien l’a imité, qu’il semble blessé. «  Cet idiot s’est sûrement cassé une patte!  » Gros Nez court le chercher, le garde dans ses bras, l’invite au repos dans un boisé. «  M’ouais… J’aurais dû chaparder une boîte de conserves… Où suis-je? Pas de ferme aux alentours. Il faut se mettre en route, Sans-Nom, trouver un village et signaler ta présence à un chef de gare.  »

    Le vagabond fait quelques pas, mais le chien demeure sur place, aboyant dans sa direction. L’homme croit que l’animal a encore mal à une patte et qu’il désire être transporté. Sans-Nom entre les bras, le quêteux a droit à une séance impromptue de pleurs. Il décide de le remettre au sol et le chien marche péniblement dans la mauvaise direction. «  Les Bois-Francs, c’est par l’est et tu t’en vas vers l’ouest et… Mais pourquoi est-ce que je raconte tout ça? Comme si un chien pouvait connaître le géographie!  »

    Gros Nez sent qu’un second adieu devient de mise, mais il tombe à court : aboiements et sifflements ne cessent de mettre le cœur de l’homme en bouillie. Rendu face au chien, celui-ci se remet à marcher vers l’ouest. «  Peut-être a-t-il flairé quelque chose? Présence d’humains, de nourriture, que sais-je? Il vaut mieux lui obéir.  » Voyant sa victoire, l’animal se met à marcher avec fermeté, comme s’il avait oublié son mal. Réalisant que Gros Nez a cessé de le suivre, il s’assoit et l’attend. Le quêteux pense alors que Sans-Nom désire se rendre à un endroit précis, qu’il n’est pas la propriété d’un passager du train. Comme le quadrupède ne quitte pas le tracé des rails, le vagabond croit qu’une personne a tenté de perdre ce chien en le faisant monter de force dans ce wagon.

    «  Ça n’empêche pas qu’il retourne d’où j’arrive… Ah non! Cesse de me regarder comme ça! On dirait que tu me traites de lambin! Tu as deux pattes de plus que moi, n’oublie pas!  » Le chien plante son regard dans le fond de l’horizon et pleure. «  Si on mangeait, au lieu de marcher? Je commence à avoir faim. Tu veux? Miam miam?  » Après avoir marché quinze minutes, Gros Nez croit deviner la présence de maisons dans les parages, mais il a tout le mal du monde à inciter le chien à le suivre.

    «  Mon nom est Gros Nez et je suis un quêteux. J’ai marché toute la journée et n’ai pas mangé depuis ce matin. En retour d’un modeste repas, je vous rendrai service. Je peux laver vos…

    - Et lui?

    - Vous avez déjà vu ce chien? Non? Je crois qu’il est autant vagabond que moi. Il s’appelle Sans-Nom.

    - Je n’ai pas d’ouvrage pour vous, étranger. Cependant, refuser la charité à un quêteux me porterait malheur. Allez voir ma femme à la maison et dites-lui que je l’autorise à vous donner du pain ou des fruits.

    - Je vous remercie, monsieur.

    - Sans-Nom… J’aime bien ça.  »

    Le quêteux se délecte d’un bol de soupe et Sans-Nom a droit à un os. Le duo est surveillé par trois enfants, dont une fillette avec un ours de peluche entre les bras. Un quatrième enfant, au début de la jeunesse, se présente avec un colosse canin à ses côtés. Sa présence ne fait pas sourciller Sans-Nom. Gros Nez s’empresse pour savoir s’ils ont déjà vu son chien.

    «  Je vais vous dire ce que je pense, les enfants. Je crois que cet animal a été volontairement perdu et qu’il cherche à retrouver son maître.

    - C’est pas correct de faire ça à un chien, monsieur!

    - Non, et c’est pas correct de le faire à un ours en peluche, monsieur!

    - Tais-toi donc, niaiseuse!  »

    Le paysan change d’idée et croit que le mendiant pourrait l’aider à faire un peu de rangement dans la grange. Pendant le travail, Sans-Nom ne cesse de regarder en alternance Gros Nez et l’extérieur, comme s’il lui disait de ne pas perdre de temps dans cette grange et qu’il faut marcher. «  Tu sais où aller. Tu n’as pas besoin de moi.  » Réponse : le chien se couche, ne perdant pas son regard quémandeur. «  Tu as eu ton os et moi, ma soupe. Je travaille en retour. Point! Nous partirons demain matin.  »

    La grange est remplie de chatons, dernière portée d’une grosse chatte couchée sur la table de travail, battant de la queue en zyeutant Sans-Nom. La fillette à l’ours informe l’étranger que la chatte est friande de souris et d’oiseaux, mais que «  C’est pas correct de faire ça aux oiseaux et aux souris.  » Gros Nez regarde cette chasseuse, avance, tend un doigt, que la nouvelle maman renifle, afin de décider s’il y a acceptation ou pas. Il sait surtout qu’il ne faudra pas toucher aux petits. La scène où ils décident de prendre un repas à même leur maman charme le vagabond. «  Au fait, es-tu marié, Sans-Nom? Père de nombreux chiots? J’espère qu’ils sont moins braillards que toi.  »

    Le matin venu, le chien s’impatiente, alors que Gros Nez se délecte d’un œuf et de tranches de bacon. L’animal prend l’initiative de presser le pas au moment du départ et se dirige avec précision vers la voie ferrée. Deux heures plus tard, l’homme décide de s’asseoir un peu pour reposer ses pieds. Le chien l’imite, le regarde, insatisfait. Après une semaine, la relation devient plus intime, le partage davantage profond. L’animal a compris que son compagnon aime parler et perdre du temps. «  Quand ce chien aura retrouvé son maître, cet homme-là va avoir ma façon de penser et je ne ferai pas dans la dentelle!  »

    Cette pensée ne quitte pas le quêteux et, deux semaines plus tard, le voilà consterné de marcher sur les routes de l’Ontario, où les chances de trouver à manger et un coin chaud pour dormir seront plus rares que dans la province de Québec. Tradition paysanne canadienne française, d’accord! Tradition canadienne anglaise : pas du tout! «  T’es un chien anglais, Sans-Nom. Très surpris de l’apprendre.  » Malgré l’anglais parfait de Gros Nez, l’homme hésite à employer «  Hobo  » pour se désigner. Il préfère dire qu’il est un travailleur itinérant et qui demande à manger avant de se rendre à Toronto où un emploi l’attend dans une manufacture. «  Tu réalises que tu me fais mentir, chien anglais?  »

    Par contre -- ô quelle joie! – il semble que toutes les campagnes ontariennes aient un champ emménagé pour les parties de baseball. Quand jugé trop vieux pour jouer, les hommes acceptent d’engager l’étranger comme arbitre, après ses vantardises habituelles sur ses séjours aux États-Unis. «  Tu te rends compte, Sans-Nom? Le grand avec des moustaches lançait avec la même force que les professionnels américains. T’as vu comme ses lancers courbaient? De plus, il… Heu… Non… En effet, tu ne peux t’être rendu compte. Au fond, t’aimes bien le son de ma voix. C’est tout ce que tu entends depuis toutes ces semaines. Alors, je vais t’en parler, de sa balle courbe!  »

    Sans-Nom joue le rôle d’un infirmier à chaque coucher, déposant son nez soit sur une jambe ou sur les pieds de son ami. Le quêteux passe difficilement des nuits complètes, l’animal se levant avec le soleil, prêt à partir. De plus, il aboie à chaque bruit entendu.

    «  Dis-le moi avec sincérité, Sans-Nom : est-ce que t’as l’intention de me faire traverser le Canada au complet? Parce que je réalise qu’on s’enfonce profondément dans des zones pas très populeuses et que j’ai de plus en plus de mal à trouver à manger. Je sais que tu avales quelques insectes et gruge des bouts de bois, mais je t’assure que tes menus ne font pas partie de mes habitudes alimentaires. Si je travaille deux jours, tu chiales parce que je te retarde. Si je marche dix heures, t’en exiges trois de plus. Si je… Oh! ça va! J’ai compris! On continue!  »

    Cette route sans fin est agrémentée de chants maladroits, Gros Nez ayant l’impression que le chien sait rire. Il bouge la queue à chaque chant et cesse à la dernière note. Les arrêts sont toujours relativement courts. Le quêteux sort sa pipe et l’autre s’assoit pour le regarder fumer. Il a depuis compris le temps nécessaire à ce délassement. Contrairement à ce que le mendiant croyait, les Ontariens se montrent réceptifs à ses demandes, surtout dans les petites villes et villages. Le chien profite de ces moments pour se reposer ou jouer avec des enfants.

    Au milieu d’août, Sans-Nom surprend Gros Nez en bifurquant vers un embranchement secondaire avec une immense certitude. Le vagabond ne bouge pas, réfléchissant. Il retourne sur ses pas, vers le village qu’il vient de dépasser, ignore les protestations du chien. La bête dépose les armes, le suit, la queue immobile, les oreilles repliées. L’homme désire savoir où mènent ces rails. Deux cent milles et une quinzaine de villages, deux petites villes.  » Tu ne me feras marcher deux cent milles de plus. À partir de tout de suite, on va opérer à ma façon.  » L’intelligence du chien se manifeste par un formidable instinct et celle de l’humain par une basse logique. Étape par étape! Personne n’a vu ce chien dans le premier village. Même conclusion pour les deux unités suivantes. «  Je ne peux pas croire que tu habites le dernier village!  » Non : la première ville. Gros Nez a senti son cœur prêt à bondir hors de son corps quand il a vu son compagnon se diriger avec précision vers une rue, puis une seconde, une troisième afin de s’asseoir devant une maison. Il aboie et une femme sort, lève les mains aux cieux, court pour se précipiter vers le chien, suivie de deux jeunes enfants, les larmes aux yeux, n’en finissant pas de donner de l’affection à leur King. «  Il fallait marcher tout ça pour apprendre que je viens de servir un King anglais…  » La confession de Gros Nez estomaque la femme. «  J’ai marché tout ça en le nourrissant, en le protégeant. Parfois, nous avons pris le train, mais votre chien semblait préférer la marche.  »

    La femme garde silence, éberluée, rougissante. Le quêteux attend l’invitation à entrer, qui tarde à venir. «  Il a gravement mordu une petite fille du quartier. Il y a eu plainte à la police, qui voulait le tuer. Mon mari a juré qu’il le ferait, mais ne s’y est pas résolu. Il l’a mis dans un wagon de train.  » Gros Nez hoche la tête, satisfait de la confession. «  Maintenant, il ne mordra plus. Il n’a d’ailleurs pas du tout cherché à le faire depuis toutes ces semaines. C’est un bon chien. Reste à savoir si la petite victime l’est tout autant. Les chiens sont les reflets de leurs maîtres et je vois que vous êtes des bonnes personnes. Vous avez un animal d’une extraordinaire fidélité.  » L’épouse propose d’attendre le retour de son époux pour mettre tout ça au clair.

    Gros Nez se rafraîchit, assis confortablement sur le meilleur siège de la galerie, regardant Sans-Nom jouer comme un fou avec les deux enfants. La femme a demandé ce que l’étranger désirait manger et Gros Nez ne s’est pas privé pour commander un repas consistant. Il aimerait enquêter auprès de cette fillette mordue, mais préfère attendre le retour du chef de famille. À son arrivée, l’homme demeure bouche bée en voyant son chien. Gros Nez croyait qu’il allait maugréer, mais, au contraire, il fait preuve d’une réaction émouvante presque enfantine.

    Cette nuit-là, Gros Nez dort dans un lit confortable, rêvant au déjeuner royal dont il se délectera. Au cours de la matinée, il réclame un baquet d’eau très chaude et du savon. «  Nous avons une baignoire.  » Rien n’arrête le progrès! Voyant que tout va bien, le vagabond indique qu’il doit retourner dans la province de Québec. «  La saison des récoltes est très belle, dans les Bois-Francs. Mieux qu’en été, à bien y penser.  » L’homme s’éloigne, sans regarder, agitant sa main droite au-dessus de sa tête, quand arrêté par un aboiement. Gros Nez avale un sanglot, en recevant toute l’affection de Sans-Nom.

    Même s’il a reçu l’argent nécessaire à son retour par le train, l’errant décide de marcher la distance entre la ville et le point de jonction du chemin de fer. Quand il se couche dans la forêt, l’homme ressent une profonde solitude. Il lui manque l’ami de toutes ces dernières semaines. Il pleure discrètement, puis se relève, se disant avec fermeté que Sans-Nom a de bons maîtres. Le lendemain, l’homme oublie ces pensées en croisant une partie de baseball sur le point de débuter. Après avoir frappé la balle avec la force d’Hercule, il la capte et la relance à ses coéquipiers avec une précision qui rendraient jaloux les professionnels américains.

    Enfin à la ville, quelques jours plus tard, Gros Nez se paie le luxe de belles chaussures neuves, d’un repas chaud dans un restaurant, puis envoie tout le reste de sa fortune à Joseph, ne conservant que deux dollars. Le voilà en marche vers la gare, afin de regarder comme il faut la direction que prendra le train, la grosseur des wagons. En retrait, à la campagne, l’homme attend le bon convoi, quand, soudain, un chien aboie en sa direction. «  Ah non! Une fois suffit!  » L’animal approche, le regarde avec un air triste. Heureusement, le jeune maître ne tarde pas à surgir, tout juste à temps pour voir cet étonnant spectacle d’un homme immense courant sur les rails, s’accrochant à un wagon, se recroquevillant et ouvrant la porte à l’aide d’un coup de pied.

    «  Salut, les poules! Content de vous voir! Nous pourrons jacasser ensemble et passer du bon temps!  » Le vagabond rit tant avec ces poulettes qu’il oublie la première prudence : se méfier quand le train ralentit. Gros Nez sursaute, avance prudemment, se croyant dans une gare villageoise, alors que dehors, la forêt compose le paysage. Il voit approcher des contrôleurs, se frappant l’intérieur des mains avec de longs bâtons.

    «  Hey you! Get out!  » Le physique imposant du passager clandestin fait parfois son effet, même si Gros Nez n’a jamais bousculé personne, encore moins frappé. Les contrôleurs semblent agressifs. Le quêteux marmonne quelques mots en français, ce qui fait sursauter un des employés. «  C’est le hobo canadien français qui a marché plus de cinq cents milles pour redonner un chien à deux enfants!  » Le concerné sursaute, ignorant que le père de famille est un journaliste et qu’il s’est empressé d’écrire un article sur l’exploit inhabituel de Gros Nez. L’histoire est passée rapidement du modeste journal régional à un plus grand quotidien, si bien que tous les Ontariens parlent de cette histoire.

    Voilà Gros Nez félicité par les contrôleurs, applaudi par les passagers et même embrassé par une belle dame. Il a droit à un siège confortable dans le train, avec des repas tant qu’il en voudra. L’homme regarde l’illustration de lui-même et du chien dans le journal. «  J’allais être frappé par des bâtons, insulté et humilié, et me voilà traité comme un souverain. Tu m’as sauvé, Sans-Nom! C’est donc vrai que le chien est le meilleur ami de l’homme.  »


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  • Publication : Tremblay et fils

    Nous sommes au début du 20e siècle et Joseph Tremblay tient un magasin général à Trois-Rivières, dans lequel on trouve un comptoir de friandises, tenu par sa fille aînée Louise. La nouveauté plaît énormément aux frères Roméo et Adrien, mais l’idée de retourner au distributeur des biscuits moins frais les horripile. Alors, Adrien organise à la perfection un  "grand coup " pour que ces friandises leur profitent, mais quelque chose ne va pas comme prévu… Ce roman a été publié au Québec en 1996. 

    «  Psst! Roméo! Louise va retourner les biscuits au chocolat lundi matin.

    - Pas ceux avec les gros, gros, gros morceaux de chocolat?

    - Oui! Je l’ai vue préparer un colis. Je sais où elle l’a mis. Demain matin, avant le coq, je te réveille et on va y aller. Il ne faut pas perdre ces biscuits! Ils seront mieux dans notre ventre que chez le distributeur, qui va les jeter. Quel gaspillage!

    - Adrien… Si papa se rend compte de ça…

    - Pas de danger, si le colis demeure ficelé comme il faut! Si on en mange deux chacun, personne ne s’en apercevra. Ce n’est pas comme en prendre dans le comptoir, alors que tout le monde pourrait voir.

    - Vrai! Personne ne s’en rendra compte si on remet le colis comme Louise l’a préparé.

    - Deux chacun! Ni vu ni connu!  »

    Adrien organise à la perfection son aventure. Il prévoit tout. Impossible de le prendre en flagrant délit! Ce vol poli demeurera secret, sauf pour Jésus. Roméo est certain que Jésus va comprendre. Après tout, il a déjà été enfant, lui aussi. Puis Adrien assure son petit frère que Jésus aimait les biscuits au chocolat, que c’est écrit dans le bréviaire de monsieur le curé. Incrédule, Roméo le questionne du regard. L’aîné cite la parabole : «  Et Joseph demanda à Marie si Jésus pouvait manger du chocolat et Dieu leur répondit que oui, car il aime ça en titi. Page 54, en bas! Juré, Roméo!  » Dans ce cas…

    Réveil très discret dans la plus grande noirceur entourée d’un silence absolu. Marcher sur le bout des pieds en évitant à tout prix de se cogner les orteils sur le bois de l’escalier. Descendre en longeant le mur afin d’esquiver la troisième marche, celle qui craque. Adrien a pris soin, au début de la nuit, d’entrebâiller la porte menant au magasin afin de ne pas avoir à tourner la poignée. En moins de deux, les frères Tremblay se retrouvent à quatre pattes derrière le comptoir. Personne ne les a entendus.

    Avec une attention infinie, Adrien défait soigneusement la boîte, après avoir tracé à la craie l’endroit précis où elle était placée. Il a aussi pris soin de mémoriser la longueur du nœud de la corde. Tout paraît si parfait, avec Adrien! Roméo, plus que jamais, l’admire énormément. Ils ne parlent que par signes. «  Deux  », de montrer Adrien avec ses doigts. Ils sont là, si beaux et tentants. Roméo choisit le plus gros. Il le mange en tendant le menton vers la boîte. Ainsi, si des miettes tombent, elles n’iront pas sur le plancher. Quel délice! Alors que Roméo dévore goulûment, Adrien savoure doucement chaque bouchée, en mastiquant paisiblement pour faire durer le plaisir. Ils sont encore si frais! Les complices n’ont jamais croqué d’aussi divins biscuits.

    «  Si on en prend juste un de plus, ça ne paraîtra pas.

    - T’as raison. Mais seulement un!  »

    D’un seul à un autre, ils vident presque la boîte. Il ne reste que quatre biscuits et des miettes. Soudain, le coq chante et la boîte, installée sur les genoux d’Adrien, tombe et se vide. Vite! Vite! Si rapidement, ils ramassent les miettes! Après ce travail, Adrien se rend compte de leur gourmandise, car la boîte ne pèse pas le quart de ce qu’elle devrait.

    «  Mets du vieux papier. Ça ne paraîtra pas.

    - Bonne idée! Tu vas guetter si quelqu’un dans la maison est réveillé.

    - Adrien, j’ai peur…

    - Fais ce que je te dis! Et en silence!  »

    L’illusion est parfaite! Le colis remballé et placé exactement où il se trouvait la veille! Pas un morceau ne viendra les trahir et, à la minute près, Roméo et Adrien sont de retour dans leur lit. Leur mère vient les réveiller. Des auréoles se dessinent au-dessus de leurs têtes.

    «  C’est dimanche, les garçons. Il faut se préparer pour la messe.

    - Oui, maman

    - N’oubliez pas de vous laver les mains comme il faut. Le bon Dieu, qui voit tout, serait fâché de vous voir dans sa sainte maison avec des mains sales.  »

    En se penchant sur le bol d’eau, Adrien sent soudainement une odeur de biscuit venir lui cogner le fond de la gorge. Roméo se brosse les dents avec vigueur, constatant qu’il sent le chocolat à plein nez. Puis un hoquet l’attaque et Adrien essaie de l’en guérir à grands coups dans le dos, alors que le petit récite sept fois la formule d’usage : «  Dieu me l’a fait. J’ai le hoquet. Dominus : je ne l’ai plus.  »

    Les deux frères commencent la messe en priant pour que tous ces biscuits ne leur torturent pas l’estomac. En vain! Les vilains sont toujours punis, surtout le jour du Seigneur. Les fidèles s’écartent et bouchent leurs nez, formant un grand cercle autour du gâchis des petits Tremblay. Même monsieur le curé prend note de l’événement. Louise lorgne du côté de leur œuvre, pendant que la mère leur essuie le bec. Soudain, Louise ouvre grand les yeux en apercevant des petites pépites brunes. «  Mes biscuits au chocolat!  » s’écrie-t-elle, en oubliant la décence que commande l’église.

    Louise raconte tout à son père : les impolitesses d’Adrien, les demandes de Roméo, leur attitude criarde. Joseph éclate de rire. Madame Tremblay met les deux enfants en pénitence au salon, à genoux dans le coin avec le dessin de l’enfer devant les yeux. Adrien et Roméo connaissent leur faute : celle d’avoir volé et de ne pas avoir fait confiance en la parole de Louise, car ces biscuits, aussi attrayants qu’ils pouvaient paraître, n’étaient plus frais et méritaient leur retour au distributeur. Joseph leur demande de rembourser les seize biscuits mangés : du travail pour tout le reste de la semaine…


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  •  

     

    La jeune cantatrice française Ninon se montre sensible au froid du Canada. La voilà prise avec un rhume, l’empêchant de se produire en public lors des séances de vues animées du Lamitographe, ce qui cependant ne la prive pas de se montrer capricieuse envers son compagnon Zotique.

     

    La voilà à nouveau dans un train, en direction de Montréal, où Zotique espère passer quelques temps à visiter toutes les paroisses qui ceinturent la grande île. Ensuite, il mettra le cap vers l’ouest de la province et quelques villes de l’Ontario. Ninon tousse sans cesse. Elle a trop pleuré et le retour des grands froids ne l’aide pas. Elle ne pourra pas chanter, mais Zotique tient quand même à ce qu’elle demeure avec lui.

    "Ouvrez la bouche.

    - C’est du pipi de chat, ce sirop! Vous voulez m’empoisonner!

    - Je veux vous guérir. Ce flacon contient un excellent remède et…

    - Je préférerais la potence que d’avaler ce nectar diabolique!"

    Zotique est ému par sa moue, qui lui rappelle celle de la petite fille rencontrée à l’automne 1898. Il sait trop bien que son rossignol a grandi, mais en cet instant, Ninon ressemble à l’enfant d’alors. Elle renifle et lui tire la langue. Quand elle fouille dans son sac à main pour chercher une cigarette, il la lui enlève sur le champ et provoque sa colère étouffée par quelques éternuements. Zotique pense alors à ce jeune homme qui a brisé son cœur. A-t-il osé l’embrasser? Il ne lui pose pas la question, car il sait qu’elle se vanterait de ces chauds échanges, qu’elle mentirait selon son habitude superlative. Zotique espère que Napoléon a eu la décence de ne pas poser ses lèvres sur celles de Ninon.

    "Mais qu’est-ce que vous venez de faire, rossignol?

    - Vous le voyez bien, foutre polisson!

    - Cracher par terre dans un train! C’est dégoûtant!

    - Personne n’a rien vu. Je suis malade. Je souffre. Il faut évacuer les microbes.

    - Crachez dans un mouchoir! Pas sur le plancher! Vous êtes répugnante!

    - Donnez-moi votre mouchoir et je serai heureuse de le souiller."

    Zotique la regarde avec l’impression que des cornes lui poussent dans le front. Elle tousse encore abondamment, puis quitte son siège à la hâte, alerte tout le wagon avec ses étouffements. Tant bien que mal, elle se met alors à parler de son grand frère qui ne la soigne pas et veut la faire passer à trépas avec un sirop d’urine de chat et qui ne nettoie jamais ses mouchoirs pleins de crachats. Une dame offusquée se retourne et maltraite verbalement Zotique. Ninon s’est installée à nouveau devant lui, bras croisés et sourire moqueur. Il n’a d’autre alternative que de remettre le paquet de cigarettes à la cornue. Pour le remercier, elle crache à nouveau sur le plancher.

    Ils arrêtent d’abord à Berthier, ce qui, inévitablement, leur rappelle le souvenir de leur première projection. Ils n’en parlent cependant pas. Ninon lui avait alors désobéi en descendant du wagon, trop curieuse d’en savoir davantage sur ces trains et cette cavalerie qui, prétendait-il, pouvaient tenir dans ses boîtes. Depuis, rien n’a changé à Berthier concernant les vues animées: la population se montre toujours avide d’en voir, mais le prêtre qui avait jadis trouvé l’appareil stupéfiant ne veut même pas lui ouvrir sa porte, malgré la lettre d’approbation qu’il lui a fait parvenir il y a à peine un mois. Dieu l’a fait changer d’idée, dit-il.

    "Ce n’est pas Dieu qui va se geler le postérieur pendant une heure sur ces bancs froids en attendant le prochain train!

    - Ninon, je vous permets de tousser, mais je vous interdis de parler. Ce n’est vraiment pas le moment.

    - Vous êtes en tabernacle, Zotique?

    - Ninon! Combien de fois vous ai-je dit de ne jamais utiliser de telles expressions offensantes envers notre religion?

    - Puisque je ne le prononce pas comme les gens d’ici! C’est un tabernacle français et…

    - Dieu comprend toutes les langues et les patois.

    - Cela n’empêche pas que ce n’est pas lui qui va se geler le…

    - Ça suffit!

    - Mais quel déculotté, ce petit porteur d’eau…"

    Avec ce refus inattendu, Zotique a une avance d’une journée sur son horaire. Ninon lui suggère de donner deux spectacles à L’Assomption pour gagner l’argent perdu à cause de ce prêtre aux humeurs changeantes. Il préfère profiter de ce congé pour soigner son rossignol. Installée confortablement dans une auberge choisie avec soin, Ninon attend le médecin. La jeune fille sait qu’elle n’en a guère besoin, qu’il s’agit simplement d’une légère grippe, mais elle aime l’attention de son partenaire. Zotique fait les cent pas devant la porte en attendant le diagnostic.

    "Elle a la grippe, monsieur.

    - Oui, je le sais. Mais encore?

    - Vous êtes un parent?

    - Son tuteur, en quelque sorte. De quoi souffre-t-elle, monsieur?

    - Si vous êtes son tuteur, en quelque sorte, je voudrais vous donner quelques conseils sur l’alimentation de cette fillette. Elle est à un âge où le corps se développe rapidement. Une nourriture équilibrée saurait prévenir les maladies, surtout avec sa petitesse.

    - Je ferai tout ce que vous me conseillerez, monsieur.

    - Passez à mon bureau après le souper."

    Quand Zotique entre dans la chambre, Ninon a une main sur son front et se plaint avec exagération, aboyant sa souffrance. Il ignore sa comédie, insiste à trois reprises pour lui demander de se calmer et de se reposer comme il faut.

    "Je veux lire.

    - Vous avez des bouquins dans votre valise.

    - J’en veux un neuf. Un beau roman d’amour.

    - Je vais faire ce que je peux.

    - Et dépêchez-vous."

    Où trouver un roman dans cette petite ville, dont la seule librairie se spécialise en ouvrages religieux et en guides agricoles? Zotique n’insiste pas plus dans sa recherche, réalise tardivement que Ninon désire avant tout qu’il comble ses désirs. Elle a sans doute déjà oublié cette requête. Il cherche plutôt un sirop au bon goût. Ensuite, il veut se procurer un présent pour l’occuper. Le voilà attiré par la boutique d’un orfèvre. Ninon aime tellement les bijoux! Il se dit, avant tout, qu’elle en mériterait un de grande valeur. Il lui rapporte tout de même un médaillon gravé d’une rose. Ninon le regarde avec satisfaction, le pose sur son drap et remercie. Elle ne tend pas les joues, comme il l’a souhaité.

    "Ce sirop est à la cerise.

    - Pouah! Du pipi de cerise!

    - Un petit effort, rossignol. Il faut guérir.

    - Je déteste les hivers du Canada! Et si nous allions présenter le spectacle dans les colonies, pendant cette saison?

    - Ouvrez la bouche."

    Il lui demande de souffler "Ah!" afin d’évaluer le nombre de cigarettes fumées pendant son absence. Le goût de la cerise ne la satisfait pas. Elle monte ses couvertures jusqu’au cou en le regardant farouchement. La malade promet de demeurer sage pendant que Zotique ira rencontrer le médecin. Le Trifluvien sait qu’à la première occasion, elle descendra au salon pour parler avec les clients de l’auberge.

    L’homme de science donne à Zotique l’ABC de la saine alimentation des jeunes filles. Il lui parle aussi, discrètement et avec des termes mystérieux, des manifestations de la nature féminine qui les pousse à avoir parfois des humeurs changeantes. En sortant, Zotique croise un magasin général où il achète des légumes frais, des feuilles de musique et un petit roman. À son retour, Ninon repose toujours au lit. Elle garde ses mains sous ses draps, comme si elle cachait quelque chose. Zotique devine qu’elle a probablement encore regardé son train. En réalité, elle vient de caresser son médaillon en confiant sa joie à son amie imaginaire Annabelle la danseuse. Elle se dit contente du livre, mais encore plus des partitions. Désireuse de tout de suite les chanter, un étouffement tue la mélodie et provoque un pleurnichement enfantin. Zotique dépose sa main sur le front bouillant de la souffrante.

    "Faites-moi la lecture.

    - D’accord. Avant, je vous fais monter une tisane."

    Ninon sort de son lit en soufflant, fatiguée d’avoir tout le temps chaud. Elle regarde par la fenêtre, avant de s’installer sur une chaise droite. Zotique approche pour déposer un châle sur ses épaules, met à nouveau sa main sur son front et lui recommande, au nom de la décence et de son rhume, de ne pas rester pieds nus sur le plancher. Alors, il lit doucement avec sa voix grave qu’elle aime tant. Quand Zotique débute une nouvelle page, il regarde furtivement par dessus le livre afin de s’assurer de l’attention du rossignol et pour admirer son visage éclairé en demi-lune par la flamme du fanal. Ninon écoute plus ou moins, pense trop à son Napoléon. Ce sentiment frustrant se mêle avec la douceur du moment. Parfois, elle étouffe une remarque déplacée sur le récit, dont Zotique ne se préoccupe pas. Quand le héros offre des fleurs à sa belle et que, six pages plus tard, il lui prend la main en la regardant tendrement dans les yeux, Ninon soupire profondément et attaque tout de suite Zotique avec quelques questions naïves sur l’amour. Il lui répond par des phrases enrobées de conventions héritées de la bourgeoisie de ses parents.

    "Pourquoi n’êtes-vous pas marié? À votre âge, la plupart des hommes le sont.

    - Je suis un grand timide avec les demoiselles, rossignol.

    - Allons donc! Comment pouvez-vous être timide? Vous vous adressez à tous les prêtres, à tous les maires et vous faites votre conférence sans que votre voix ne tremble. De plus, vous me parlez tout le temps.

    - En tête-à-tête avec une jeune fille, je suis timide.

    - Et avec moi?

    - Vous, ce n’est pas pareil.

    - Pourquoi?

    - Je vous ai vue grandir. Nous sommes des amis.

    - Continuez à lire, espèce de balayeur de guinguette."

    Après la page cinquante, Ninon commence à hocher la tête, comme si cette fiction devenait un somnifère. Cinq pages plus loin, elle bascule contre son épaule. Doucement, Zotique approche, la secoue du bout d’un doigt. Rien à faire: Ninon s’est endormie. Incertain de lui-même, l’homme finit par la prendre entre ses bras pour la déposer délicatement sur les draps. Il la borde, puis lui donne un baiser sur le front. Il ferme le fanal et s’en va vers sa chambre. Aussitôt la porte fermée que Ninon sourit et ricane, administre trois solides coups de poing à son oreiller, afin de mieux y installer sa tête. Pendant ce temps, Zotique a du mal à s’endormir, pensant au parfum de la jeunesse du rossignol.

    Au matin, Ninon tente tout ce qui est en son pouvoir pour faire croire à Zotique que son rhume vient de disparaître comme par enchantement. Ses yeux fatigués et son nez rougi ne peuvent cependant mentir. À l’extérieur, il fait un froid dont tout le monde parle avec crainte. Pour rien au monde Ninon ne voudrait sortir, mais dès son réveil, elle s’est juré que son devoir consistait à suivre Zotique dans les rues pour avertir les gens de la présence du Lamitographe.

    "Il faut boire plus de lait, Ninon, et faire attention au gras. Ce lard salé, par exemple, il faudrait l’éviter à l’avenir.

    - Pourquoi?

    - Pour votre santé.

    - Mais j’aime le lard.

    - Vous en mangerez à l’occasion, mais pas à chaque déjeuner.

    - D’abord, ce n’est pas un déjeuner, mais un petit déjeuner. Ensuite, je mangerai du lard quand bon me semblera. Troisièmement, vous n’êtes pas ma nourrice.

    - Le médecin m’a donné d’excellents conseils pour la bonne alimentation d’une personne de votre âge, qui est toujours en pleine croissance.

    - Ah! c’était donc ça, votre sortie mystère d’après dîner, hier soir? Eh bien oui! Je suis en pleine croissance! Regardez!"

    Elle bombe le torse pour faire pointer sa poitrine. Voilà un geste qu’elle n’avait pas posé depuis longtemps. En le voyant, le projectionniste se fâche à nouveau contre cette attitude vulgaire qui attire de façon criarde l’attention des clients des tables voisines.

    "C’est développé, n’est-ce pas? Plein de lard là dedans, mon ami!

    - Ninon, je vous en prie!

    - Comme il est drôle, ce petit gagne-deniers, quand il imite son papa le notaire!"


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