• Manuscrit : La maison amoureuse

    La maison amoureuse est un court roman créé entre décembre 2003 et mai 2004. L’idée de base est inspirée d’un fait véritable, qui s’était déroulé dans la première moitié du 19e siècle, sur la Côte-du-Sud, au Québec. De ce point de départ, j’ai cependant modifié ce qui s’est passé. Voici le début du roman.

     

    On m’a frappée, clouée, sciée et je suis née. Je suis une maison. Une belle et grande maison. Je le sais, car tout en bas de mon élévation, près de l’anse et de la rivière, nichent d’autres habitations, petites, sans éclat ni splendeur, sans brique et avec du bois de qualité inférieure. De par ma position haut perchée, je règne sur elles avec justice et bonté. Elles me regardent et se disent que je suis chanceuse, mais qu’elles ne sont pas si misérables car, il y a peu de temps, tout comme moi, elles n’existaient pas.

    Naître est une sensation si grisante! D’abord, la douceur de mes fondations. Ensuite: la charpente, les murs, le toit et ses poutres, dominées par une colossale. Les pierres ont suivi, ainsi que les fenêtres. Tous les jours, des hommes travaillaient avec amour à élaborer mon intérieur. Chacun voulait montrer sa valeur et sa dextérité à mon propriétaire. Cet Anglais, disaient-ils, aura une maison sans pareille. Son entreprise allait prospérer et d’autres habitations entoureront celles de l’anse. Un village naîtra, avec une école et une église, des commerces et un quai le long de la rivière Saint-Maurice.

    Quelle merveille de tout voir grandir quand chaque chose apparaît de jour en jour! Je croyais bien que ma naissance était terminée quand ont surgis d’autres éléments: des meubles! De grandes splendeurs! On accroche des images sur mes murs. Dans ma cour, près de mon grand chêne et d’autres arbres majestueux, il y a une vaste écurie, déjà habitée par des bêtes extraordinaires. L’Anglais parle d’un jardin, d’une promenade, d’un belvédère, d’une fontaine. Les hommes l’écoutent en souriant, heureux par la perspective de créer ces objets mystérieux. « My wife will be so happy. I promise her the most beautiful house in Canada. » Les hommes parlent une autre langue, mais je comprends tout. Il semble y avoir autant de différences entre ces humains aux dialectes contraires qu’entre moi et les maisonnettes de l’anse. Leurs habitants ont des visages rudes tandis que celui de l’Anglais est raffiné. Il porte des vêtements élégants, pour se distinguer des hardes primitives des charpentiers ou des plâtriers, de tous ces hommes d’en bas.

    Devant moi, l’univers s’étend dans un lointain immense, mais qui me semble plus petit que l’infinité du ciel caressant mon toit. La rivière se termine au nord et au sud, zigzague jusqu’à l’anse, où elle se prolonge en un ruisseau qui, humblement, disparaît en se mariant avec les herbes de la nature. Toujours devant moi règne une forêt immense. Derrière, je vois un chemin qui part vers une autre infinité. Je suis choyée, si bien entourée. Tout en bas, les maisons se côtoient sans harmonie, sans la présence de verdure. Il y en a une plus grande, mais pas plus belle. De ses fenêtres jaillissent des sons stridents et agaçants. Tous les hommes s’y réunissent pour couper des arbres, puis assembler les planches et faire naître des meubles. Parfois, une petite embarcation arrive du fond de la rivière pour apporter d’autres arbres et repartir avec les meubles. J’adore regarder toute cette activité fébrile qui rend chacun heureux et joyeux.

    Puis soudain, l’Anglais disparaît. Un homme âgé m’habite. Il fume sa pipe doucement et regarde avec envie chacune de mes pièces, n’osant pas toucher mes murs. Il se contente d’une chaise modeste, au lieu de s’installer dans un fauteuil de l’Anglais. Je suis flattée par cette forme de respect. Le lendemain, un autre homme se joint à lui pour travailler dans ma cour, posant des briques à même le sol. C’est donc ça, une promenade? Fort joli! Cessera-t-on un jour de m’embellir?

    J’aime les entendre, car ils n’ont que des bons mots pour mon propriétaire. Ce jour-là, ils m’étonnent en parlant d’un lieu où il y aurait d’autres maisons et qui ne fait par partie de mon infinité. Il porte le nom des Trois-Rivières. Il est aussi question du fleuve Saint-Laurent. Qu’est-ce qu’un fleuve? Le monde serait-il plus grand que celui de mon champ de vision? Le chemin mènerait-il plus loin que le fond de l’horizon? Je ne peux me déplacer pour admirer tant de merveilles! Ces questions m’inquiètent tout le reste de la journée, jusqu’à ce qu’une douce pluie vienne chatouiller mon toit.

    Les maisonnettes, le lendemain, me racontent que l’univers semble très vaste et que leurs habitants proviennent de lieux aux noms variés. Cela ne les inquiète pas trop, car elles partagent mon optimisme face à l’avenir. Si tous les hommes travaillent fort pour mon Anglais, leur sort ne pourra que s’améliorer. Il y en a au moins six qui n’ont pas de plancher. Pas très civilisé! De bon cœur, je leur prêterais certes quelques planches.

    Tiens! Revoilà mon propriétaire! Plusieurs voitures suivent la sienne. Quand il approche, je me rends compte qu’il y a une autre personne à ses côtés, et d’un genre étrange… Sans poils au visage, maigre et délicate, portant un vêtement très long qui cache ses jambes. Est-ce qu’il s’agit du « Wife » dont il a souvent parlé? Quand cet humain descend et m’aperçoit, il tend les bras et, souriant généreusement, déclare à vive voix que je suis la plus belle maison de la Terre entière. Oh! je pourrais en dire autant: ce personnage est magnifique! L’Anglais lui donne un nom: Judith. Comme cela tinte harmonieusement! Sans retenue, Judith court vers moi et me touche. Cette douceur incroyable! Elle a une odeur enivrante. « Beautiful! Beautiful! » s’exclame-t-elle sans cesse, ne pouvant se priver de me toucher, de me caresser. Je me sens si bien! Touche-moi encore et encore, Judith! Elle m’obéit. Sa main s’attarde sur mes pierres, sur mon bois et je suis si émue en voyant ses yeux cristallins et sa bouche formant un O. Derrière, tous les hommes la regardent d’un air ravi. Entre, Judith! Je suis tout autant beautiful à l’intérieur. Je me sens étourdie par tant d’émotions inédites et si douces. Judith passe d’une exclamation à une autre, ne cessant de me toucher. Ces mains si chaudes et merveilleuses! Elle s’assoit dans tous mes fauteuils et crie en regardent chacun de mes meubles. Elle presse le pas d’une pièce à l’autre et recommence aussitôt. Puis elle court vers l’Anglais et dépose son visage contre le sien.

    Quand elle sort, je la suis du regard. Les hommes de la cour la saluent avec courtoisie, avant de lui expliquer où se situera la fontaine et le belvédère. Elle admire mes arbres et mon paysage, avant de me regarder à nouveau avec une grande tendresse, et se lancer vers mon intérieur dans un autre leitmotiv d’interjections. Je n’ai, de ma courte vie, jamais senti quoi que ce soit de plus divin! Quand, le soir venu, elle se couche au cœur des draps de satin de mon magnifique lit, je la berce de mon silence pour qu’elle se repose comme il faut.

    Les hommes ont fait entrer beaucoup de malles, ainsi qu’un meuble étrange et massif, couronné d’un couvercle et de décorations alternant des éléments noirs à d’autres blancs. Je crois que toutes ces choses appartiennent à Judith et qu’elles représentent les signes de son intention de m’habiter pour toujours. Quel grand bonheur en perspective! Le matin enfin venu, elle s’éveille et, comme souhaité, me rend de nouveau hommage. Elle rit en voyant l’Anglais s’affairer à la cuisine. Elle lui dit qu’il faudra rapidement engager des domestiques. Il promet de régler cette question dès aujourd’hui. Qu’est-ce que c’est, des domestiques? Ma vie n’est que découvertes! Après un repas frugal, Judith se presse vers le gros meuble, d’où elle extirpe des sons admirables. Je crois qu’une chaise, un lit ou une armoire ne pourraient en faire autant. Elle ne cesse de recommencer, pour m’enchanter à chaque instant. Bonjour, monsieur le piano!

    Quand elle fait taire les sons, elle perd patience en voyant toutes ses malles, se plaignant encore de l’absence de domestiques. Ah! je crois qu’il s’agit de gens servant à déballer les malles. Judith se met à la tâche et en extirpe des dentelles soyeuses, des chapeaux somptueux et des dizaines de vêtements qui me paraissent inhabituels, car je n’ai jamais vu l’Anglais en porter. Deux malles, plus lourdes que les autres, ne cachent que des livres. Où se niche la bibliothèque? Encore une nouvelle invention! Et tout cela m’est destiné? L’Anglais part rapidement, anxieux de satisfaire la belle. Me voilà seule avec elle. Judith retourne un peu au piano, avant de s’installer pour feuilleter des livres. J’entends le doux son de sa voix, me racontant une histoire incompréhensible. Puis, lasse, elle se lève pour regarder le paysage. Elle tend les bras pour exprimer sa satisfaction devant tant de splendeurs.

    Les jours suivants, d’autres malles et des meubles arrivent. Judith ne possède que de beaux objets. Ses vêtements me font frissonner. Quand je la vois les enfiler, mes murs rougissent et mes plafonds ruissellent de sueurs. Elle s’amuse avec le piano plusieurs fois par jour et lit beaucoup. Ces histoires m’apprennent ce qui se passe au-delà de mon infinité. Il y a là beaucoup d’humains et tout autant de maisons. Cela me semble bruyant. Je ne voudrais pas habiter les pages de ces livres, même si j’adore à tout instant la jolie voix de la lectrice.


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  • Manuscrit : Étienne et son petit chat

    La splendeur des affreux est le premier de mes romans où les animaux ont une très grande importance. Nous sommes en 1801 et le jeune bossu Étienne, treize ans, vient de faire l’acquisition d’un châton, à qui il donne le même nom que son premier chat : Ici. L’animal a la particularité de se tenir en équilibre sur son épaule. Ici vivra très lontemps et même âgé, il s’installera toujours sur l’épaule de son maître. L’amour d’Étienne pour son chat est très profond. Devenu adulte, Étienne sera maréchal-ferrant et aura pour les chevaux autant d’amour et de respect, d’autant plus qu’il avait vécu son enfance dans une écurie. La splendeur des affreux, que je considère comme mon meilleur roman, est toujours à l’état de manuscrit.  

    J’ai un nouveau chat depuis plus de quatre saisons. Son nom est Ici et il est semblable à mon premier. Il a le poil tigré de toutes les couleurs, avec une petite tache jaune entre ses deux oreilles. Il ne ronronne pas beaucoup et miaule peu. Je crois qu’il est peut-être infirme. Quand je crie: « Ici! Ici! », il approche tout de suite. C’est une femelle. Ici est un nom qui va autant pour les garçons que pour les filles. J’ai trouvé Ici perdu dans la commune et je l’ai préféré aux autres chats de mon écurie. Je voulais un petit animal orphelin, comme moi. Il m’arrive souvent de penser à l’autre, mais je me suis attaché rapidement à celui-ci, car, si jeune, il a souvent le goût de s’amuser. Nous courons partout. Il a des petites griffes pointues et se fâche quand je lui chatouille le ventre. Il ne se met pas réellement en colère. C’est pour jouer. Quand je me couche, il s’installe sur ma bosse. Ça l’amuse beaucoup. Puis il s’installe debout sur mon épaule et réussit à tenir en équilibre, même si je marche. Parfois, il s’y couche, sans jamais tomber.

    Ici n’était probablement pas née, lors du dernier printemps. Alors, je le lui présente. La neige fond pendant une journée et il en tombe une nouvelle le lendemain. Incapable de se décider, cette neige! Puis il y a de l’eau partout. Les arbres se préparent à s’habiller de feuilles, afin de se protéger de la chaleur de l’été et permettre aux hommes d’en faire autant, collés à leurs flancs. Les arbres sont bons. Ici le croit aussi, car elle aime y grimper, même si elle se trouve incapable de descendre.  »Viens ici, Ici! » Je vais chercher l’échelle pour la délivrer. Je lui explique deux grandes leçons de la vie: ne pas grimper aux arbres et apprendre à le faire quand j’ai le dos tourné. Contente, elle ronronne un tout petit peu.

    Je promène Ici un peu partout. Les gens trouvent drôle de la voir se ternir en équilibre sur mon épaule. Je crois qu’ils n’ont jamais rien vu de semblable. Ils me sourient. Je suis heureux de les étonner grâce à ma belle chatte. Est-ce que cette habileté d’Ici va me permettre de me faire des amis et de jouer, comme les autres enfants? Il serait temps, avant que je ne devienne vraiment barbu. J’explique à Ici le nom des gens et des lieux. Je lui montre les rues qu’il faut emprunter pour retourner à l’écurie, si un jour elle décide d’aller se marier. Les chattes sont ainsi. Il vient un temps où elles se plaignent beaucoup, partent et reviennent en attente d’être mères. Je vais sans doute devenir père de chatons! Tout le monde en voudra un, dans l’espoir qu’il se tienne en équilibre sur une épaule. J’aime rappeler à Ici les moments de notre première rencontre, comme je faisais avec le premier chat. Je le lui répète chaque soir. D’ailleurs, elle ne s’en lasse pas et en redemande. Elle approche, se frotte contre moi, ronronne doucement et me dit: « Raconte-moi! » Les chats adorent entendre toujours la même chose, passer par le même chemin, se coucher à un endroit qui ne change pas. Je caresse sa petite tache entre les oreilles et je lui souffle gentiment ce grand moment de notre rencontre. Contente, elle dort, joue un peu au cœur de la nuit, puis saute sur mon épaule, le matin venu, prête à une balade dans les rues des Trois-Rivières.

    Voilà un garçon qui approche, l’air intrigué de ne pas la voir tomber de son perchoir. « T’elle plante ses griffes dans mon t’épaule », que je lui explique. « Ça ne fait pas mal? » demande-t-il. « Non. Ta ne fait pas mal. » Il soulève Ici, regarde sous son ventre, à la recherche du mystère de l’équilibre de la chatte. Je ris. Puis il la laisse tomber, me pousse, et lance de la boue à Ici, avant de s’éloigner en riant. Les passants aussi sont amusés par la scène. Je me relève, essuie mes vêtements et prends Ici dans mes bras, pour vite retourner à l’écurie. Je pleure. Cela vaut mieux que de se fâcher. Ici se lave sans cesse et je l’observe. Puis un cheval réclame ma présence. Il est préférable de travailler, afin d’oublier la méchanceté de ce garçon.

    Propre, Ici grimpe sur ma bosse pour atteindre mon épaule. Je lui raconte les autres fois où des enfants se sont montrés malins à mon endroit. Plus jeune, c’était pire parce que j’avais peur de tout et que les gens se souvenaient du destin de ma mère et des violences de mon père à leur endroit. J’étais synonyme de tous ces malheurs. Ici écoute, estomaquée. Afin de ne pas me voir trop pleurer, elle saute sur le dos du cheval. Elle est si jeune! Elle veut jouer tout le temps! Je la gronde gentiment. Il ne faut pas effrayer le cheval favori de l’Anglais.


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  • Publication : Perles et chapelet

    La seconde partie de Perles et chapelet s’intitule Mademoiselle et le petit homme et se déroule pendant les années de la grande dépression de la décennie 1930. Les deux personnages en vedette sont Louise Tremblay, vieille fille, et Honoré, chômeur et vieux garçon. Célibataires auréolés de conventions sociales et de religiosité radicale! La scène suivante est évocatrice de cette situation. Perles et chapelet a été publié au Québec en 1999 et en France l’année suivante.

     Honoré a déniché le mot dignité on ne sait où et l’emploie à toutes les sauces devant Louise. En retournant chez lui, Roméo le croise dans la rue avec un autre chômeur. Ce compagnon conduit une charrette et Honoré ramasse les crottes de chevaux avec sa pelle. Roméo se sent comme Jeanne, a le goût de s’arrêter et de lui crier: « Hé! Honoré! Vous exercez votre dignité humaine? » Avec ses pitons, Honoré peut avoir du thé, du sucre, un peu de lard, des pommes de terre. Il échange son piton de savon à un autre chômeur contre un bon de sucre, car Louise lui a toujours fourni le savon dont il a besoin.

    « J’vous invite à venir prendre le thé chez moi, Louise.

    - Dans le garage? Allons donc, Honoré! Ce ne serait pas convenable!

    - Ça m’ferait plaisir. C’est mon thé et mon sucre. J’ai travaillé pour l’avoir. Oui, travaillé.

    - Vous savez très bien que ça ne se fait pas. Apportez plutôt les deux tasses dans la cuisine. Je serai heureuse de goûter à votre thé. »

    S’il pouvait posséder de l’argent garanti pour quelques mois, Honoré inviterait Louise dans un beau restaurant. Jadis, il y a si longtemps, il avait déjà fait ce genre de démarche auprès d’une demoiselle de son quartier. Il avait bu du vin français et mangé doucement des mets raffinés. Après une balade sur les trottoirs de la rue Sainte-Catherine et une soirée au parc Sohmer, il avait essayé de l’embrasser. Comme il était jeune, fou et irresponsable! C’est à ce moment précis que le souvenir a cessé.

    Maintenant, Honoré comprend pourquoi il est vieux garçon. Timide, maladroit, pas très beau, ni à la mode. Les femmes, certaines femmes, ne voient que l’apparence et ne peuvent juger les qualités de cœur d’un homme honnête. Vers trente ans, il a commencé à s’accommoder de la situation en se disant qu’il s’agissait là du destin que le bon Dieu lui avait tracé. Il comprend son sort, mais imagine mal comment le même a pu s’acharner sur Louise. Bien sûr, elle se montre parfois prompte, mais Louise est une femme instruite, bien éduquée et qui sait tout faire dans une maison. C’est une femme de bon sens, animée par son devoir de catholique. Même qu’il la trouve jolie! Pas comme ces reines de beauté qu’on voit dans les journaux, mais à la limite du bon goût propre à toute femme qui se respecte.

    Louise sourit souvent, habitude qu’elle a acquise après tant d’années au service du public. Honoré aime son sourire. La plupart des filles de sainte Catherine ne le font jamais. Si ses yeux sont un peu petits et incolores, elle a de belles lèvres et des cheveux noirs magnifiques, coiffés sobrement. Quand il arrive à la regarder cinq secondes de suite sans détourner le visage, Honoré a le goût de lui dire qu’elle est belle, mais ce serait là une grave erreur. Il sait qu’elle croit – avec raison – qu’on ne juge pas une personne selon l’enveloppe charnelle. S’il osait lui dire sa pensée, cela risquerait de l’offenser. Alors, il garde le tout pour lui-même. Parfois, le petit homme se demande combien elle a pu avoir d’amoureux. Ce serait très mal élevé de lui poser une telle question.

    « C’était un bon thé, Honoré. Vous avez fait un bon choix.

    - Merci. J’aime beaucoup le thé. On peut prendre not’ temps pour l’boire, car même s’il devient froid, il garde encore du goût. Oui, il le garde.

    - Croyez-vous pouvoir de nouveau travailler pour la ville?

    - J’ai fait du bon ouvrage. J’ai qu’à m’présenter tous les matins et les contremaîtres vont se souvenir de moi. Oui, se souvenir. Par contre, j’suis sûr d’trouver un vrai travail bientôt. J’ai tant prié et je sais qu’le bon Dieu a entendu mes prières. Oui, je le sais.

    - J’ai confiance en vous. La chance et la justice sourient toujours aux hommes de qualité.

    - Oh! merci beaucoup, Louise. Oui, merci. »

    Qu’a-t-elle été dire là? Pourquoi ce compliment? Que va-t-il penser? Elle vient d’être aussi sans-gêne que Jeanne. Ou presque. Ou pas du tout: Jeanne l’aurait noyé depuis longtemps sous ses sarcasmes et ses moqueries cruelles. N’empêche que Louise se juge très impolie de faire un compliment à cet homme. Au matin, à la première messe, Louise va se confesser de sa maladresse. En attendant son tour, elle aperçoit Honoré à l’autre confessionnal. Ils se regardent à peine. Louise se demande quel péché nécessite une telle urgence. Peut-être qu’hier, en entendant son compliment, il a eu une vilaine pensée. Non! ce n’est sûrement pas cela… Honoré n’est pas de ce type d’homme à avoir des intentions irrespectueuses envers les femmes. Elle se convainc qu’il a probablement échappé un mot de colère en se cognant un orteil sur le bord de son lit. Oui, sûrement qu’il s’agit d’un péché semblable.

    Il entre dans son confessionnal en même temps qu’elle. Louise ne veut surtout pas le croiser à la sortie. Elle prend donc beaucoup de temps pour expliquer son péché au vicaire Ayotte. Celui-ci en profite pour rappeler à mademoiselle le danger d’une promiscuité avec un homme célibataire. Probablement que monsieur le curé a dit la même chose à Honoré, puisqu’il s’est passé dix jours avant qu’ils ne se croisent et ne se parlent. Roméo, témoin de ce jeu, trouve le tout délicieusement ridicule.


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  • Manuscrit : Horizons

    Nous sommes en novembre 1959. Suzanne la poète doit partir du New Hampshire pour se rendre au Dakota du Nord, afin de rencontrer une amie en prison. Son copain Steve fait partie du voyage. Suzanne, maniaque de la conduite automobile, peut vivre ce qu’elle aime le plus : rouler la nuit. Un court extrait de la troisième partie de Horizons.  

    Le restaurant choisi, dans une petite ville, n’a rien de passionnant. Un anonyme parmi des milliers au pays, avec son long comptoir, ses bancs tourniquets, ses casiers et un juke-box. Steve opte pour des frites et un hot-dog, évite le café, dont Suzanne se gargarise sans cesse. Vingt minutes plus tard, il était de retour au volant, alors que sa compagne visite l’arrière de la wagonnette, constatant que le jeune homme a apporté tant de matériel qu’on le dirait prêt à faire du camping.

     

    De retour à l’avant, Suzanne parle peu, pour ne pas tenir Steve trop éveillé. Voilà une heure qui passe, puis une autre. Avec un peu de chance, il décidera de lui laisser la conduite à onze heures au lieu de minuit. C’est le cas! Suzanne lui dit qu’elle va arrêter au prochain restaurant de camionneur pour aller se passer de l’eau dans le visage, pour remplir son thermos de café et manger un morceau, moment idéal pour lui afin de s’installer dans le sac de couchage et de s’endormir pendant que le véhicule n’est pas en mouvement.

     

    «  Où vas-tu?

    - Au Dakota du Nord.

    - Une fois que t’auras traversé Chicago, la route sera belle. Tu devrais être là vers sept heures du matin.

    - Vous devez connaître toutes les routes, n’est-ce pas?

    - Ouais. Mais rouler la nuit, ça ne te fatigue pas?

    - Je suis une nocturne. J’ai mon ami dans la voiture. Il a fait sa part et va dormir pendant que je vais me payer le reste du boulot.

    - Et vous arriviez d’où?

    - Du New Hampshire. Nous sommes partis à cinq heures.

    - Vous êtes dans la moyenne.  »

     

    Restaurant de camionneur déserté par ses usagers, sauf ce modèle typique, avec tempes grises et son chapeau de cow-boy. En le voyant approcher, Suzanne s’est dit : «  Oh oh… Ça va sentir le flirt et les compliments bidons.  » Au contraire, cet homme-là se montre aimable. Suzanne se dit que Daphné et Ruth doivent en avoir rencontré des dizaines de son genre. Voyant la carte étalée sur la petite table, le camionneur ne peut s’empêcher de donner des conseils et souligner les bons points de repos. «  Si t’arrêtes à Martha’s Place, tu leur diras que tu viens de ma part.  » Cet homme est si distrayant que Suzanne en oublie de prendre sa petite pilule magique. Oh! au fond, la poète sait qu’elle ne s’endormira pas. En quittant, le camionneur présente son véhicule. Voyant celui de Suzanne, elle ne peut s’empêcher de dire «  Ce n’est pas de ma faute.  »

     

    Elle entre doucement, regarde derrière, murmure le nom de Steve. Pas de réponse. Ou il dort, ou il fait semblant. Quoi qu’il en soit, pendant la première heure, la femme roule en silence, alors que ses pensées font des chassés croisés incessants. «  C’est beau! La nuit… la route… rien de plus beau! Ah! si seulement j’avais une vraie bagnole!  » Le goût d’écrire la tenaille, mais il vaut mieux oublier. Soudain, un ronronnement surgit : Steve ronfle! Satisfaite, Suzanne peut mettre la radio en marche, mais à très bas volume. Comble de l’idéal : une station qui fait tourner du jazz feutré. «  Dans un rêve, je n’aurais pu vivre mieux.  »

     

    Traverser Chicago l’effraie! Elle craint que toutes ces lumières, ces arrêts aux feux de circulation ne réveillent Steve, qui a cessé de ronfler. «  La ville est belle, la nuit! Mais à pieds! Pas pour rouler. Lalena m’a dit qu’il y avait beaucoup de musiciens de blues, ici… Si je pouvais entrer dans un bar enfumé et voir un Noir pleurer avec sa guitare! Non! Roule, roule Petit rat de ville, pour retrouver la noirceur, les lignes blanches et les frissons des phares devant moi. Ce sera mon poème de chair.  »

     

    Enfin sortie de cette métropole, Suzanne se retrouve seule. La ville semblait vivre comme en plein jour, avec sa foule. Curieux contraste! Voilà peut-être ce qu’elle désire : la solitude. Elle en oublie Steve. Elle arrête pour verser un peu de café dans sa tasse et griller une blonde. La nuit est froide. Suzanne regarde le ciel très étoilé, puis se remet rapidement en route. Une heure trente plus tard, une surprise la ravit : il neige! Oh… Peut-être que cette voiture n’a pas les pneus voulus. Il faudra redoubler de prudence. Cette neige légère rend encore tout plus envoûtant. Elle adore traverser les villages endormis. Quand, très rarement, la jeune femme voit une lumière dans une maison, elle se demande qui peut être cette personne. Une autre nocturne? Quand le soleil commence son lent réveil, le paysage devient encore plus beau, du moins jusqu’à ce que ce vilain chasse l’envoûtement qu’elle vient de connaître depuis minuit. Suzanne trouve un autre restaurant de routier.


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  • Manuscrit : En attendant Joseph

    Isidore Tremblay est le meilleur joueur de violon de Trois-Rivières et des environs. Son épouse Émerentienne, avare et xénophobe, monnaie toujours ce talent, chose qu’Isidore déteste profondément. Qu’il s’agisse d’une noce, de fiançailles ou de la fête des moissons, Isidore est toujours prêt à jouer, même si son épouse lui réclame de rapporter de l’argent. Lors d’une fête privée pour présenter une nouvelle chanson, Émerentienne reçoit une leçon. Nous sommes au milieu du dix-neuvième siècle.  

    L’explication d’Isidore ne satisfait pas son épouse. Il a invité cet Autrichien parce qu’il doit se rendre dans un chantier, au cours du prochain hiver, et Isidore sera, en sorte, son guide dans ses premiers pas dans ce travail inconnu dans son pays. « Je me souviendrai que tu m’as désobéi, Zidore! » maugrée-t-elle, les dents serrées. Elle croise l’homme, qu’elle ignore du regard, même s’il lui a tendu la main en souriant. Chacun a hâte qu’Isidore joue du violon. Après tout, pour l’entendre dans d’autres soirées, il faut débourser. Tout le monde l’avait fait en sachant que c’était pour l’achat de ce beau violon irlandais et personne n’ignore qu’Émerentienne désire un piano. La femme n’osera sûrement pas faire payer ses propres invités.

    Voilà enfin Isidore à l’œuvre! On a formé un cercle autour de lui et le virtuose s’exécute tout en marchant, ce qui impressionne beaucoup les voisins et les amis. Bientôt, la danse fera chavirer les cœurs. Les plus vieux gigotent devant la beauté des jeunes filles, avec leurs jupons gonflés par l’enthousiasme de la gigue. Une ronde rallie tous les invités et les mains s’échauffent à garder le rythme de la musique d’Isidore. Voilà maintenant le moment de son numéro d’assoiffé. Il ralentit la gigue, se plaint d’avoir le gosier desséché. Alors, un homme lui apporte un gobelet de whisky et le lui fait boire. La musique repart de plus belle, stimulée par la chaleur de l’alcool. Le gobelet terminé, Isidore s’envole et ne cesse d’accélérer le tempo.

    À la fin de cette démonstration, le public réclame la chanson du père Isaac qui veut marier sa fille, même si tout le monde la connaît par cœur depuis longtemps. Pourquoi se passer de cette rigolade? La voix d’Isidore se perd dans l’écho de trente autres qui répètent le refrain. Au cœur de cette joie, Émerentienne garde les bras croisés, juge impitoyable de la performance de son mari. À la fin de la chanson, elle se lance vers le cercle, agite les mains, demande le silence. « Écoutez, mes bons amis canadiens! Zidore a une nouvelle chanson à vous présenter! Mais on va le laisser se reposer un peu. Il la chantera tantôt! En attendant, n’oubliez pas d’avoir du plaisir, mais toujours en respectant les bonnes mœurs. Ce fut un automne magnifique et les récoltes ont été belles. Le bon Dieu protège ses adorateurs du Canada et nous aurons un hiver magnifique pour nous reposer. N’oubliez pas Notre Seigneur et ses saints, même au cœur d’une fête! » Après ce discours, Émerentienne retrouve son mari et lui enlève le gobelet de vin qu’il portait à sa bouche. Dans un coin loin des regards, elle s’assure une autre fois qu’il se souvient des paroles de la chanson.

    « On ne devrait pas les faire payer, Rentienne. Il me semble que ce n’est pas honnête. Nous sommes entre Canayens pis…  

     - Quelle honnêteté? Je les reçois, je les nourris. Tu les distrais et les amuses. Tout ça mérite une petite récompense.

    - Ce n’est pas honnête.

     - Qu’est-ce que je viens de te dire? T’as les oreilles encrassées, mon mari? »

    Pour mettre l’eau à la bouche de tout le monde, Émerentienne exige de son mari qu’il garde sa nouvelle chanson pour la fin de la soirée. Il recommence ses gigues le cœur un peu lourd et souhaite secrètement que tous ces braves gens donnent une leçon à son épouse. Sourire généreux, le rire facile, I’homme ne laisse rien paraître de son tourment et de la prière qu’il offre à Dieu pour que son souhait se réalise.

     À la fin d’une danse, monsieur Kiesler est sollicité pour chanter un air de son pays. Il se fait prier un peu, ne voulant pas jeter une fausse note dans une fête canadienne. Enfin, le voilà droit au milieu du cercle. Tout le monde est prêt à taper dans les mains, mais il entonne une mélodie lente, modulée par une voix grave. Si la sonorité inhabituelle des mots provoque des sourires discrets, ils font vite place à une écoute attentive, remplie d’émotion. Isidore tend son archet et l’accompagne avec des notes prolongées et un peu plaintives, qui motivent l’immigrant à y mettre encore plus de cœur. À la fin, il soupire « Cher pays à moi », prêt à pleurer.

    « Son pays! S’il l’aimait tant, il n’avait qu’à y demeurer au lieu de venir prendre les emplois de nos hommes! 

    - Vous avez raison, Émerentienne. Puis je vous jure que cet homme-là boit trois fois plus qu’un Irlandais.

    - Pis c’est même pas un catholique! Et mon mari qui a joué pour lui! Je vous jure qu’il va en entendre parler, le Zidore! » 

    Le moment tant attendu de la nouvelle chanson enfin arrivé, Émerentienne la présente de long en large, avant de conclure: « Pour l’entendre, il faut donner un petit quelque chose, mes bons amis! Zidore vous a fait danser, rire et chanter toute la soirée, ça mérite bien votre bonne générosité chrétienne. Nous voulons acheter un piano à notre fille Lise. Dans quelques années, elle va jouer avec son père, afin de vous amuser davantage. » Un silence règne tout de suite, pendant qu’Isidore se promène parmi les invités en tendant sa tuque. Personne ne donne. Ceux qui voudraient le faire ont crainte de briser cette solidarité spontanée. Le plaisir appartient à tout le monde et ne peut se monnayer Pendant l’insuccès de sa démarche, Isidore soupire de petits remerciements gênés qui se noient dans le brouhaha de la situation. Plusieurs invités, choqués, décident de partir immédiatement, alors qu’Émerentienne tente de les retenir en disant que son mari va chanter gratuitement. Quinze minutes plus tard, il n’y a plus personne dans la maison. Ses murs tremblent sous les hurlements d’Émerentienne.

     


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