• Divers : Allez Patricia, ne sois pas cassée

    Divers : Allez Patricia, ne sois pas cassée

    Ce texte fait partie de la douzaine que j’ai créés pour le compte d’un site Intenet de partisans de baseball, en 2006. Je conserve ici la partie d’introduction, expliquant l’origine du texte. La photo ci-haut est celle de la véritable Patricia Brown.

    Suite à la saison 1947, l’All-American Girl Professional Baseball League est bien implantée dans des petites villes de lar région centrale des États-Unis. En 1948, une tentative de conquérir deux plus importants marchés de l’Illinois, Springfield et Chicago, est mise de l’avant, sans grand succès. Les Sallies et les Colleens terminent la saison comme équipes sans domicile, jouant à gauche et à droite. En 1949 et 1950, ces deux équipes gardent ce statut et disputent une centaine de parties partout en Amérique, dans le but de faire connaître les qualités du baseball féminin et aussi comme agentes de recrutement. De plus, ce sont deux équipes où évoluent les athlètes plus jeunes et qui n’ont pu se trouver un poste dans les formations régulières. Elles prenaient ainsi de l’expérience dans le but de graduer la saison suivante.

    Sur leur route de promotion au cours de la saison 1950, les Colleens et les Sallies visitent Sherbrooke, le 19 août. «  Baseball par des jeunes filles  », d’annoncer le journal La Tribune, avec un dessin mettant en vedette les uniformes particuliers de ces femmes. En découvrant cette nouvelle, une idée de fiction a tout de suite germée dans mon esprit. En premier lieu, il fallait savoir si les équipes avaient visité Trois-Rivières. Hélas! À ce moment-là, le stade était occupé par un spectacle, dans le cadre de l’Exposition régionale annuelle. Quelle déception… Et pourtant, mon idée de texte a continué à grandir et j’ai cherché à en savoir un peu plus sur ces deux équipes. J’y ai découvert une perle : Patricia Brown, «  lanceure  » des Colleens de Chicago. Je la voyais si bien avec Carole, l’héroïne de mon roman Contes d’asphalte, qui se déroule à ce moment-là! Oh, et en fin de compte, quel mal y aura-t-il à faire une entorse à la réalité historique et sociale de Trois-Rivières dans le cadre d’une petite histoire écrite dans le but de faire sourire? Après tout, dans le film de 1992 consacré à l’AAPBL, A League of Their Own, les erreurs historiques et les anachronismes se bousculaient… Bonne lecture!

     

    «  Carole! Regarde! Des filles qui jouent au baseball! Ça va être drôle!  » Je reçois le journal devant les yeux sans l’avoir réclamé. Je jette à Romuald mon regard torve le plus torride, le sommant de ne plus jamais se permettre d’interrompre mes lectures. Et puis, je ne vois pas ce que ce spectacle pourrait avoir de drôle! Ce sport tant adoré par tous les mâles du quartier Sainte-Marguerite m’ennuie mille fois : les joueurs mâchent du tabac et crachent le jus. Que des femmes s’abaissent à cette pratique me paraît plus tragique que drôle. Cette image… Des jolies jambes! Comme sur les placards des tentes du village forain de notre Exposition régionale : on annonce beaucoup, mais à l’intérieur, il n’y a rien. Ces femmes de baseball doivent être des éléphantes. Je suis certaine qu’elles chiquent autant que douze grands-pères. Romuald me regarde d’un air peiné et s’excuse. Il marmonne qu’il ira en compagnie de mon père. Tant mieux pour eux! Tout ça ne me concerne pas.

    Je ne me sens pas trop bien… La nouvelle d’être enceinte m’a enchantée, mais en même temps, je suis déçue en pensant à ce que je deviens : une parmi les autres. Je voulais tant fréquenter l’université! Ma soif de savoir, de connaître et de m’instruire ne s’éteindra jamais, mais qu’est-ce que je vais devenir quand ce premier enfant aura des frères et des sœurs? Le monde est si conservateur, dans la province de Québec! Les femmes n’ont droit qu’aux minces voies tracées par cette société. J’aurais triomphé, à l’université! Mais j’aurais souffert des moqueries, des préjugés, des «  Ça passe le temps, avant de te marier.  »

    Le dimanche tant espéré par Romuald enfin arrivé, je ne veux surtout pas l’entendre me parler de baseball de filles. Papa m’en a glissé un mot, prétendant que ça me changerait les idées. M’installer sur ces sièges de bois inconfortables et entendre crier toute une soirée? Je demeurerai seule à la maison, pendant qu’ils regarderont les éléphantes. Seule avec mes livres et ma musique de bon goût. Voilà qui me changera réellement les idées! Pour éviter une inévitable dernière tentative de persuasion de la part de Romuald, je décide d’aller lire un peu dans la quiétude de la terrasse Turcotte. Le bon air du fleuve me fera du bien. Voilà un beau dimanche : ni chaud, ni frais, surtout pas venteux. L’autobus me laisse sur la rue des Forges et je marche doucement le long de Notre-Dame, en direction de la terrasse. Et si j’allais jeter un coup d’œil au couvent de nos braves ursulines? J’y ai tant connu de plaisirs intellectuels délicieux! Il y avait là des sœurs très savantes! Voilà le drame de celles de notre sexe : il faut devenir cloîtrée pour s’affirmer par la voie des connaissances.

    Quel bijou architectural! Les touristes ne manquent jamais de photographier le couvent ou d’acheter les cartes postales voulues. En voilà justement une. Mais… ce n’est pas un appareil photographique qu’elles manœuvre, mais bien un crayon. Elle regarde, prend des notes, observe encore, couche ses pensées sur la papier. Elle se retourne vers moi, sentant sans doute mes yeux lui cogner dans le dos. Ce n’est guère aimable de ma part! C’est une menue brunette, aux yeux petits. Elle est vêtue avec élégance. «  Please, miss. Can I ask your something? Do you speak English?  » Les occasions de parler anglais ne se refusent pas! Donner le renseignement voulu lui fera oublier mon impolitesse.

    «  Je suis Patricia Brown, de Winthrop, au Massachusetts. Pouvez-vous m’indiquer où est le palais de justice?  » Pardon? J’en perds mon anglais! C’est bien la première fois que je rencontre une touriste désireuse de voir un tel lieu! Je lui explique le chemin à suivre, quand, agacée, j’interromps mon monologue, désireuse de savoir pourquoi une femme, qui doit avoir mes vingt ans, désire voir le palais de justice.

     

     » Je veux devenir avocate. J’aime les palais de justice. C’est très beau.

    - Avocate?

    - Les femmes possèdent ce droit, aux États-Unis.

    - Dans la province de Québec aussi, depuis peu, et ce n’est certes pas l’œuvre du premier ministre Maurice Duplessis! Mais il faut admettre que les candidates ne se bousculent pas au barreau.

    - Je visite plusieurs villes de l’Amérique et je me fais un devoir de prendre des notes sur tous les palais de justice de ces localités. C’est la première fois que je viens au Canada. Hier, j’étais à Sherbrooke. Je fais partie de l’équipe de baseball des Colleens de Chicago, de l’All-American Girl Professional Baseball League.

    - Oh… Le baseball… Vous faites partie de… Oui, je vois…

    - Cela aussi, bien peu de femmes peuvent le faire. Depuis la création de notre ligue, des centaines de femmes peuvent développer des qualités athlétiques qui s’harmonisent si bien avec celles de l’esprit. Je joue au baseball depuis mon enfance. De plus, on me paie pour vivre cette expérience unique et enrichissante. C’est ainsi que je gagnerai l’argent nécessaire pour mes études de future avocate.

    - Je vais vous montrer le palais de justice. Je vous y accompagne. Ce n’est pas loin. Je m’appelle Carole Tremblay-Comeau.  »

     

    Me voilà intriguée par cette jeune femme! Qu’elle ait une ambition hors des sentiers trop battus, je peux certes le concevoir et le partager! Mais pas qu’elle s’adonne à ce sport… Je crois que Patricia devine ma pensée et, en conséquence, elle se met à me parler des bienfaits pour la santé de l’exercice physique, de la splendeur bucolique du baseball, des défis qu’elle apprend à relever avec discipline grâce à cette activité. Elle m’avoue qu’elle joue aussi au basket-ball. Au fond, si les religieuses du couvent avaient voulu… Après tout, les femmes excellent aux jeux olympiques et plus d’une fillette rêve de devenir une aussi gracieuse patineuse que Barbara Ann Scott.

    En retour, Patricia réclame une partie de mon autobiographie. Que dire? Que mes ambitions n’étaient pas aussi précises que la sienne? J’aurais pu tant accomplir, sans jamais savoir dans quel domaine. Sciences! Littérature! Histoire! Mathématiques! Philosophie! Quand je lui apprends que je suis mariée et en attente d’un premier enfant, elle se dit ravie, mais ajoute, avec un soupçon de moralité qui ne m’offusque pas du tout, que les femmes peuvent être de bonnes mères et briller dans différentes sphères du monde du travail. Nous sommes devant le palais de justice depuis dix minutes et elle ne l’a même pas regardé, trop occupée à me poser des questions. Il y en a tout autant qui se bousculent dans mon esprit.

     

    «  Quel est ce livre que vous tenez précieusement, Carole?

    - Voltaire.

    - Un grand auteur de France! Nous devons à ces penseurs tant de sagesse qui ont aidé l’être humain à mieux vivre à leur époque et qui nous apportent leurs lumières de nos jours. J’ai lu Voltaire et Rousseau, mais, hélas!  Il s’agissait de livres traduits. Je finirai par apprendre le français.

    - J’aime beaucoup lire en anglais.

    - Vous parlez très bien ma langue.

    - Mais je ne connais pas le langage du baseball.

    - Vous viendrez me voir? Je serai au monticule pour la partie de ce soir!

    - Qu’est-ce c’est, monticule?  »

     

    Patricia daigne enfin observer le palais de justice. Elle prend quelques notes et me parle de certaines lois aberrantes de son pays. Elle dit avoir été ébranlée de voir la ségrégation dans les États du Sud, où son équipe de baseball a joué quelques parties un peu plus tôt cet été. «  Si le monde veut devenir meilleur, il aura besoin des femmes. Pour nous affirmer, nous devons nous tenir debout et apprendre à faire face aux défis. Jouer au baseball pour les Colleens me donne cette force.  »

     

    «  Allons continuer cette conversation dans un restaurant, face à un thé ou à un café! Vous êtes très intéressante, Patricia!

    - Vous aussi, Carole! Cependant… Nous avions à peine une heure de liberté… Je dois retrouver mes compagnes dans quinze minutes.

    - Leur fausser compagnie n’est pas si grave. Votre partie de baseball n’a lieu qu’à sept heures.

    - Pour demeurer de bons exemples, personne ne doit se soustraire à la discipline et aux règlements. Je ne crois pas que la chaperonne me donne l’autorisation.

    - Une chaperonne? Je… Quinze minutes, c’est suffisant pour trois gorgées! Les restaurants de la rue des Forges ne sont pas loin!  »

     

    Mes trois gorgées se métamorphosent en une seule. La service a été lent, puis deux compagnes de Patricia viennent la rejoindre. Ce sont des Cubaines, ravies de m’entendre leur dire quelques mots en Espagnol. Nous nous mettons en marche pour rejoindre les autres. Je remarque surtout leur bon goût vestimentaire, leur attitude polie. Toutes me semblent très féminines. Des petites de douze ans réclament des autographes, alors que les passants regardent, chuchotent «  Ce sont les filles de baseball!  » Je tente une vaine négociation auprès de la chaperonne, une femme dans la trentaine attentive à ma demande, mais qui me répond ce que Patricia m’avait affirmé face au palais de justice. «  Vous viendrez, Carole?  » Oui, car je n’ai plus le choix : quelle femme admirable! J’ai si peu d’amies… On se méfie des premières de classe, de celles qui ne font rien comme les autres. Après la partie, j’inviterai Patricia pour un repas léger! Nous échangerons nos adresses et une longue correspondance amicale débutera. Elle me parlera de lois et moi, de philosophie!

    Quand je rentre à la maison, papa a rejoint Romuald. Mon mari demeure très surpris quand je lui confirme avec urgence que je vais l’accompagner au stade ce soir. «  Mais je n’ai que deux billets, derrière l’abri du troisième but.  » Papa offre de laisser sa place. Romuald refuse, dit que c’est lui qui restera à la maison, ou qu’il dénichera un billet de moindre valeur. Que voilà deux chevaliers servants prêts à se battre en duel afin de s’asseoir à mes côtés. La conciliation, voilà une grande qualité de cœur : ils se relaieront pour avoir droit à l’honneur.

    De quelle façon faut-il se vêtir pour voir une partie de baseball? Un maquillage discret est-il de mise? Romuald ne peut répondre à ces questions, alors qu’il prétend tout connaître de ce sport! Oh! mais j’ai la réponse : les Colleens et les Sallies étaient si élégantes, cet après-midi. Je dois leur rendre la pareille. «  Tu te parfumes? On ne se parfume pas, pour une partie de baseball!  » Quel casse-pieds! 

    Il y a foule. J’entends des hommes vulgaires éclater de rire en passant des remarques odieuses sur ces jeunes athlètes exemplaires. S’ils savaient que cinquante d’entre eux réunis en un seul cerveau n’arriveraient pas à la cheville de celui de Patricia! Le terrain est vaste. Ça sent la pelouse fraîchement coupée. Ma sœur Renée aimait bien le baseball et se rendait applaudir un joueur qui n’avait qu’un seul bras, il y a une dizaine d’années. Pour ma part, mes seules présences dans ce stade ont été réservées aux spectacles des Roxyettes de New York, lors de notre Exposition régionale. Tiens! Voilà les exécutantes et… comme tout le monde, je me redresse en les voyant porter des uniformes colorés qui ressemblent à ceux des joueuses de tennis. Comme sur le publicité du journal, on remarque plus de jambes que de tissu.

     

    «  Ça n’a pas de sens, Carole!

    - C’est très beau. Un peu coquet, mais de bon goût. Elles ne s’abaissent pas à se déguiser en garçons.

    - Elles vont se blesser aux jambes! On ne peut pas jouer au baseball les jambes nues! 

    - Où est Patricia? Elle m’a dit qu’elle jouait monticule. Où est-ce?  »

     

    L’uniforme de l’équipe de Patricia est vert. La voilà! Je me sens comme une gamine, ayant le goût de bondir et d’envoyer la main. Elle lève la jambe très haut et lance une balle à une vitesse prodigieuse. Des murmures naissent de la foule. Je reconnais une des Cubaines de cet après-midi, jouant pour l’équipe adverse.

     

    «  Elle lance avec force! Presque aussi fort que les joueurs des Royaux! C’est du vrai baseball!

    - Ah? Il y a donc du faux baseball? Explique-moi les règles, Romuald.

    - Oh… je laisse cette mission à ton père, à la troisième manche.

    - Les manches de leurs uniformes sont très courtes. Pourquoi dis-tu une telle chose?  »

     

    La partie vient de débuter. La foule se calme. Patricia lance avec plus de vigueur. Quel effort! Quand la jeune fille des Sallies trottine vers je ne sais où, j’applaudis le bon coup de mon amie.

     

    «  Bravo, Patricia ! Bravo!

    - Mais Carole, elle vient d’accorder un but sur balle. Il n’y a pas de quoi pavoiser.

    - Tu crois? Pourtant, elle permet à l’adversaire de continuer à jouer.

    - Je… Oh… ton père t’expliquera tout ça…  »

     

    J’aurais dû apporter mon calepin pour prendre des notes. Cependant, après une demi-heure, je comprends un peu mieux. Les Sallies et les Colleens courent, frappent, sautent, démontrent de l’enthousiasme, mais elles ne crient surtout pas. Et je crois qu’aucune n’est autorisée à chiquer. Les hommes qui se moquaient tantôt ont sûrement déposé les armes : oui, les femmes peuvent exercer ce sport aussi bien qu’eux! Ce qui se passe devant mes yeux représente un miracle : près d’une trentaine de jeunes femmes qui accomplissent avec grâce et habileté ce qu’on avait jusqu’alors réservé à leurs frères. Voilà mon père! Je lui fais part des qualités de Patricia. Le vieil adage grec est remis à l’honneur : un corps sain dans un esprit sain.

     

    «  Je crois que les Colleens perdent…

    - Trois points contre zéro. Ton amie s’est montrée trop généreuse à la manche précédente. Je pense qu’elle a le bras cassé.

    - Le bras cassé? Mais non, papa! Sinon, une ambulance serait venue.

    - Je… Oui, enfin… Romuald ne t’a rien expliqué?

    - Non et je ne veux pas t’entendre non plus! Allez, Patricia! Ne sois pas cassée!  »

     

    Une Colleen se lance vers… quelque part sur le terrain, puis glisse, dans un nuage de poussières. C’est vrai que c’est sûrement très douloureux pour les jambes… Ah! un point pour nous! J’en connais, des choses! Sauf le nombre réglementaire pour mettre fin à la démonstration. Patricia se redresse dedans le monticule. Ou sur le monticule? Elle va prouver à mon père qu’elle n’a rien de cassé! Chaque fois que Patricia revient vers le lieu où elle s’assoit avec ses amies, j’ai l’impression qu’elle me voit, mais qu’un règlement l’empêche de me sourire ou de me saluer.

     

    «  Bravo, Patricia! 

    - Mais elle vient d’être retirée sur trois prises, Carole.

    - Quelle importance? Son bâton a fendu l’air, alors que d’autres n’essaient même pas de toucher à la balle!  »

     

    Quand Romuald revient, il m’explique que la partie achève et que les Colleens vont perdre 3 points contre 2. Ce n’est tout de même pas de la faute à Patricia! Mon mari me précise qu’il leur reste une dernière chance. Il faudra qu’elles marquent deux points pour sortir gagnantes. Je comprends tout! Pourquoi doit-il me raconter ça sur un ton paternaliste? Tiens, voilà une Colleen sur le premier… le premier… le premier truc. Elle n’aura qu’à courir et toucher les autres, puis revenir à son lieu de départ, apportant un point pour le tableau indicateur. Au tour de Patricia avec son bâton! Je l’encourage de toutes mes forces! Mais au lieu de frapper fort, elle pousse la balle à peine devant elle. La Sallies avec le masque s’empare de la balle et lance vers la fille installée sur le truc.

     

    «  Elle aurait dû frapper avec vigueur, à la place.

    - Non, Carole. C’est un beau jeu, du baseball bien pensé. Grâce à son sacrifice, sa compagne est maintenant plus près afin de marquer avec plus de facilité.

    - Un sacrifice? Tu sais, nous, les femmes, avons tellement fait de sacrifices et je ne vois pas pourquoi nous en ferions encore dans ce sport.  »

     

    Je crois comprendre que les Colleens viennent de gagner en dernier recours. Elles sont très contentes et se félicitent telles des écolières privées de la surveillance d’une religieuse. Les Trifluviens se lèvent pour les applaudir. Chacun porte un beau sourire et se perd en éloges. J’entends surtout : «  Elles jouent du vrai baseball!  » comme si la chose était impossible pour des femmes. Cette fois, je le sais, Patricia m’a regardée! Pourquoi passe-t-elle outre? Je voudrais tant la complimenter! Soudain, je la vois réapparaître, en compagnie de la chaperonne. Elle me fait signe d’approcher et me tend une balle.

     

    «  Il ne faut jamais abandonner, Carole. Vous avez vu? Nous perdions, mais chacune n’a cessé de penser que la victoire serait nôtre. C’est ce que j’apprends, avec les Colleens : la détermination. Et cela va m’accompagner toute ma vie.

    - Jamais vous ne perdrez un procès, Patricia!

    - Même dans la défaite, nous tirons une leçon qui nous rend meilleures. Les Sallies ne sont pas mes adversaires, mais mes amies, qui s’enrichissent de sagesse autant que moi. Je vais vous laisser cette balle en souvenir, Carole. Désirez-vous que je la signe?

    - Avec plaisir! J’ai beaucoup appris grâce à tout ceci, Patricia! Vous reviendrez au Canada?

    - L’accueil fut très chaleureux à Sherbrooke et dans votre ville. Je suis persuadée que les Colleens et les Sallies reviendront. Mais moi, je ferai partie d’une équipe régulière de la ligue. Je dois gravir tous les échelons et je vous assure que j’y arriverai. »

     

    Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié de lui demander son adresse… Tôt le lendemain matin, Romuald a téléphoné dans tous les hôtels de la ville. Le Château de Blois a confirmé la présence des deux équipes pour la nuit du samedi au dimanche, tout en l’assurant que les athlètes étaient parties au cours de la nuit de dimanche dans leur autobus. Je suis demeurée bouche bée, presque blessée… Les mois ont passé et je n’ai pas pu oublier. Souvent, je pensais à Patricia, à tout ce qu’elle m’a raconté. Je sais qu’elle réussira! Je sais maintenant que moi aussi je peux accomplir tout ce que je désirerai! Dans ma chambre, près de mes livres de Voltaire et de la photographie de mon mariage, une balle de baseball trônera très longtemps. «  Best wishes, Carole! Patricia Brown, Chicago Collens, August 1950. Keep the faith!  »

     

    EN GUISE D’ÉPILOGUE :

     

    Les équipes des Colleens de Chicago et des Sallies de Springfield seront démantelées à la fin de l’année 1950. L’All-American Girl Professional Baseball League allait entreprendre un déclin, menant à sa disparition, en 1954. Plus aucune femme n’aura la chance d’exercer le baseball comme gagne-pain. Patricia Brown lancera pour les Belles de Battle Creek au cours de la saison 1951, mais quittera la formation en cours de route pour s’inscrire à l’Université de Suffolk, à Boston, où elle travaillera toute sa vie à la bibliothèque juridique, comme experte en textes de lois. Elle deviendra avocate, obtiendra une maîtrise universitaire en théologie, ainsi que des diplômes en enseignement et en administration. En 2003, elle deviendra la première ancienne joueuse de l’AAGPBL à écrire un livre sur son expérience : A League of My Own, où son séjour avec les Colleens de Chicago est richement relaté.

    Dans mon roman Contes d’asphalte, Carole Tremblay-Comeau deviendra mère de cinq enfants, mais sera avant tout une femme forte et fière qui ne se laissait rien imposer par personne. Elle s’inscrira à l’Université du Québec à Trois-Rivières à la fin des années 1960 et obtiendra un diplôme d’historienne avec des résultats presque parfaits. Par la suite, elle tracera l’arbre généalogique de sa famille.

     


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