• Manuscrit : En attendant Joseph

    Manuscrit : En attendant Joseph

    Nous voici au milieu du dix-neuvième siècle et Isidore Tremblay décide d’enseigner à clouer à son premier enfant, le petit Louis, quatre ans. Comme le garçon a bien appris sa leçon, son père décide de le récompenser. Fière promenade entre le père et le fils!  

    Isidore se sent fier d’avoir des relations avec Louis. À quatre ans, l’enfant a le bel âge pour apprendre quelques notions masculines qui lui seront utiles dans la vie. Émerentienne ne s’y oppose pas, bien qu’elle imaginait cet accomplissement pour plus tard. Cependant, elle prend grand soin de vérifier que le tout se déroule dans un solide esprit de rigueur.

    « C’est un marteau. Je vais lui montrer à clouer. 

     - Ben sûr que je sais que c’est un marteau, Zidore. Tu me prends pour une aveugle? Tu vas lui enseigner à se cogner sur les doigts, comme tu l’as fait il y a deux jours à l’atelier?

     - C’était un accident.

     - Si jamais il se frappe un doigt, c’est toi qui vas le soigner et l’empêcher de pleurer.

     - Ben oui… Ben oui…

     - Réponds-moi sur un ton plus respectueux! Surtout quand ton fils est en notre présence. »

     Louis a un peu honte de voir sa mère rester dans son entourage pour cet enseignement qu’il souhaiterait en tête à tête avec son père. Isidore lui montre la bonne façon de tenir l’outil et lui fait une démonstration de prudence. L’enfant se sent heureux d’entendre ces conseils, mais se montre plus anxieux d’enfoncer le clou, fermement tenu par son père. Émerentienne ne peut s’empêcher d’étouffer un rire quand elle voit son mari sautiller sur place et crier de douleur en tenant son doigt.

    « T’en feras jamais d’autres, mon mari. 

     - Il ne s’est pas cogné les doigts! Il a frappé les miens!

     - Fais en sorte qu’il en retire une leçon.

     - Ben oui… Ben oui…

     - Zidore Tremblay! Qu’est-ce que je viens de te dire?

     - Oui, mon épouse. Notre fils en tirera une leçon. »

     Si facile! Et voir son père giguer en se tenant la main est tant amusant! Après avoir enfoncé cinq clous, Louis apprend maintenant à les retirer sans les endommager. L’enfant ayant accompli parfaitement cette tâche, Isidore croit qu’une récompense serait de mise. Cependant, il est préférable de demander la permission à Émerentienne. Elle lui confie quelques pennies et lui demande d’aller acheter des fruits au marché. Isidore pourra donner une pomme à Louis.

    Le nouvel été est ravissant et un petit garçon comme Louis peut certes en profiter pour s’amuser librement, après avoir reçu les recommandations de sa mère. Il est peut-être encore jeune, mais il sait que lui désobéir entraînerait des réprimandes et des fessées. Son père lui paraît plus doux. Lui-même doit obéissance à Émerentienne. Louis croit alors que telle doit être la vie des hommes. Quelle fierté de marcher aux côtés du paternel, sans cesse salué amicalement par tout le monde: « Bonjour, Isidore », « Salut, Ti-Or », et, plus rarement: « Belle journée, monsieur Tremblay. » Isidore connaît les noms de tous ces gens et les répète doucement à Louis. « L’amitié et la bonté sont… sont… qu’importe! Ton grand-père Étienne pensait comme ça et tout le monde l’aimait. » Louis admire la sagesse de son père.

    La place du marché vibre sous l’animation de la foule, comme à chaque samedi. On y trouve les flâneurs venus entendre des nouvelles et parler de leur semaine de travail, alors que des paysannes vendent des légumes de leurs potagers, en attendant les grandes récoltes d’automne. Louis voudrait tout toucher, mais il sait que sa mère finirait par l’apprendre. Il regarde à gauche et à droite, pendant que son père tient une grande conversation avec des hommes de l’atelier du Gros Marteau.

    « Elles ne sont pas ben belles, les pommes. Pas encore la bonne saison! Faudra attendre la péniche des Rouette au mois d’août pour en avoir des très bonnes. Qu’est-ce qu’on va acheter, à la place? 

     - Maman veut des pommes.

     - Mais elles ne sont pas belles.

     - Elle fera de la compote.

     - T’es un p’tit gars intelligent! Comme son papa! Pour de la compote, ce n’est pas nécessaire d’avoir les meilleures pommes. »

    Louis soupire d’aise. Il sait que si son père était retourné à la maison avec un autre fruit, Émerentienne aurait parlé très fort. Isidore examine les pommes de son achat, choisit la plus belle, la coupe en deux parties afin de la partager avec Louis. « Ça, c’est parce que t’as ben appris à clouer et à enlever les clous sans les briser. » Louis, fier, rêve à la prochaine leçon. Peut-être qu’Isidore lui apprendra à scier. « On va aller voir le fleuve », de dire l’homme, en lui tendant la main.

    « Ça, c’est beau. Ça, c’est de l’eau. C’est le fleuve Saint-Laurent. Répète. 

     - Saint-Laurent. Pourquoi il s’appelle Saint-Laurent?

     - Parce que c’est un saint qui aimait les bateaux qui vont sur les fleuves. Par là, c’est la ville de Montréal, pis de l’autre côté, c’est celle de Québec. Nous sommes entre les deux. »

     En entendant malgré lui cette conversation, un badaud fait remarquer à Isidore qu’il s’est trompé de direction pour désigner les deux villes. Le père de famille garde silence, le regard sévère. Il demande à Louis de s’éloigner un peu.

    « Vous voulez me faire passer pour un ignorant aux yeux de mon fils? 

     - Mais non, monsieur. Je vous assure que Montréal se situe à l’ouest et Québec à l’est.

     - Vous ne connaissez rien! Et puis, qu’est-ce que vous en savez? Vous n’êtes pas de la ville. Je connais tout le monde, aux Trois-Rivières et je ne vous ai jamais vu. Vous venez ici pour me dire de quelle façon je dois élever mon gars?

     - Mais, monsieur, je…  »

     Isidore bouscule un peu l’homme, mais pas plus qu’il ne faut. Le geste ne sert qu’à montrer à Louis que seul son père a raison. Musclé, Isidore n’a jamais voulu se servir de sa force pour faire du mal à autrui. Le petit garçon regarde son papa avec orgueil, ne comprend pas pourquoi cet inconnu l’a contrarié. Isidore prend la main de son fils et poursuit sa promenade le long du fleuve. Il lui explique tout ce qu’ils voient. Puis Isidore décide de retourner à la maison, pour ne pas inquiéter Émerentienne.

     


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