• Manuscrit : En attendant Joseph

    Manuscrit : En attendant Joseph

    Isidore Tremblay est le meilleur joueur de violon de Trois-Rivières et des environs. Son épouse Émerentienne, avare et xénophobe, monnaie toujours ce talent, chose qu’Isidore déteste profondément. Qu’il s’agisse d’une noce, de fiançailles ou de la fête des moissons, Isidore est toujours prêt à jouer, même si son épouse lui réclame de rapporter de l’argent. Lors d’une fête privée pour présenter une nouvelle chanson, Émerentienne reçoit une leçon. Nous sommes au milieu du dix-neuvième siècle.  

    L’explication d’Isidore ne satisfait pas son épouse. Il a invité cet Autrichien parce qu’il doit se rendre dans un chantier, au cours du prochain hiver, et Isidore sera, en sorte, son guide dans ses premiers pas dans ce travail inconnu dans son pays. « Je me souviendrai que tu m’as désobéi, Zidore! » maugrée-t-elle, les dents serrées. Elle croise l’homme, qu’elle ignore du regard, même s’il lui a tendu la main en souriant. Chacun a hâte qu’Isidore joue du violon. Après tout, pour l’entendre dans d’autres soirées, il faut débourser. Tout le monde l’avait fait en sachant que c’était pour l’achat de ce beau violon irlandais et personne n’ignore qu’Émerentienne désire un piano. La femme n’osera sûrement pas faire payer ses propres invités.

    Voilà enfin Isidore à l’œuvre! On a formé un cercle autour de lui et le virtuose s’exécute tout en marchant, ce qui impressionne beaucoup les voisins et les amis. Bientôt, la danse fera chavirer les cœurs. Les plus vieux gigotent devant la beauté des jeunes filles, avec leurs jupons gonflés par l’enthousiasme de la gigue. Une ronde rallie tous les invités et les mains s’échauffent à garder le rythme de la musique d’Isidore. Voilà maintenant le moment de son numéro d’assoiffé. Il ralentit la gigue, se plaint d’avoir le gosier desséché. Alors, un homme lui apporte un gobelet de whisky et le lui fait boire. La musique repart de plus belle, stimulée par la chaleur de l’alcool. Le gobelet terminé, Isidore s’envole et ne cesse d’accélérer le tempo.

    À la fin de cette démonstration, le public réclame la chanson du père Isaac qui veut marier sa fille, même si tout le monde la connaît par cœur depuis longtemps. Pourquoi se passer de cette rigolade? La voix d’Isidore se perd dans l’écho de trente autres qui répètent le refrain. Au cœur de cette joie, Émerentienne garde les bras croisés, juge impitoyable de la performance de son mari. À la fin de la chanson, elle se lance vers le cercle, agite les mains, demande le silence. « Écoutez, mes bons amis canadiens! Zidore a une nouvelle chanson à vous présenter! Mais on va le laisser se reposer un peu. Il la chantera tantôt! En attendant, n’oubliez pas d’avoir du plaisir, mais toujours en respectant les bonnes mœurs. Ce fut un automne magnifique et les récoltes ont été belles. Le bon Dieu protège ses adorateurs du Canada et nous aurons un hiver magnifique pour nous reposer. N’oubliez pas Notre Seigneur et ses saints, même au cœur d’une fête! » Après ce discours, Émerentienne retrouve son mari et lui enlève le gobelet de vin qu’il portait à sa bouche. Dans un coin loin des regards, elle s’assure une autre fois qu’il se souvient des paroles de la chanson.

    « On ne devrait pas les faire payer, Rentienne. Il me semble que ce n’est pas honnête. Nous sommes entre Canayens pis…  

     - Quelle honnêteté? Je les reçois, je les nourris. Tu les distrais et les amuses. Tout ça mérite une petite récompense.

    - Ce n’est pas honnête.

     - Qu’est-ce que je viens de te dire? T’as les oreilles encrassées, mon mari? »

    Pour mettre l’eau à la bouche de tout le monde, Émerentienne exige de son mari qu’il garde sa nouvelle chanson pour la fin de la soirée. Il recommence ses gigues le cœur un peu lourd et souhaite secrètement que tous ces braves gens donnent une leçon à son épouse. Sourire généreux, le rire facile, I’homme ne laisse rien paraître de son tourment et de la prière qu’il offre à Dieu pour que son souhait se réalise.

     À la fin d’une danse, monsieur Kiesler est sollicité pour chanter un air de son pays. Il se fait prier un peu, ne voulant pas jeter une fausse note dans une fête canadienne. Enfin, le voilà droit au milieu du cercle. Tout le monde est prêt à taper dans les mains, mais il entonne une mélodie lente, modulée par une voix grave. Si la sonorité inhabituelle des mots provoque des sourires discrets, ils font vite place à une écoute attentive, remplie d’émotion. Isidore tend son archet et l’accompagne avec des notes prolongées et un peu plaintives, qui motivent l’immigrant à y mettre encore plus de cœur. À la fin, il soupire « Cher pays à moi », prêt à pleurer.

    « Son pays! S’il l’aimait tant, il n’avait qu’à y demeurer au lieu de venir prendre les emplois de nos hommes! 

    - Vous avez raison, Émerentienne. Puis je vous jure que cet homme-là boit trois fois plus qu’un Irlandais.

    - Pis c’est même pas un catholique! Et mon mari qui a joué pour lui! Je vous jure qu’il va en entendre parler, le Zidore! » 

    Le moment tant attendu de la nouvelle chanson enfin arrivé, Émerentienne la présente de long en large, avant de conclure: « Pour l’entendre, il faut donner un petit quelque chose, mes bons amis! Zidore vous a fait danser, rire et chanter toute la soirée, ça mérite bien votre bonne générosité chrétienne. Nous voulons acheter un piano à notre fille Lise. Dans quelques années, elle va jouer avec son père, afin de vous amuser davantage. » Un silence règne tout de suite, pendant qu’Isidore se promène parmi les invités en tendant sa tuque. Personne ne donne. Ceux qui voudraient le faire ont crainte de briser cette solidarité spontanée. Le plaisir appartient à tout le monde et ne peut se monnayer Pendant l’insuccès de sa démarche, Isidore soupire de petits remerciements gênés qui se noient dans le brouhaha de la situation. Plusieurs invités, choqués, décident de partir immédiatement, alors qu’Émerentienne tente de les retenir en disant que son mari va chanter gratuitement. Quinze minutes plus tard, il n’y a plus personne dans la maison. Ses murs tremblent sous les hurlements d’Émerentienne.

     


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