• Manuscrit : En attendant Joseph

    Manuscrit : En attendant Joseph

    Voici une exception à ma règle : cet extrait ne se déroule pas à Trois-Rivières ! Mais il s’agit d’un événement qui avait changé le visage de la petite ville, au cours de la décennie 1860 : l’arrivée du chemin de fer, mais de l’autre côté du fleuve ! Pour qu’un train desserve Trois-Rivières, il faudra attendre encore quelques années. Le train dont il est ici question est le « Petit Tronc », un embranchement du Grand Tronc, reliant Arthabaska (alors Arthabaskaville) au village de Sainte-Angèle-de-Laval, en face de Trois-Rivières. Mon personnage Émerentienne, très conservatrice, est paradoxallement impressionée par les signes du progrès. La voilà qu’elle réalise son rêve de prendre le train, événement qui n’impressionne pas du tout son époux Isidore, qui avait participé à la construction de ce chemin de fer. Un extrait de En attendant Joseph, cinquième roman de la saga. 

    En juillet, je réalise un grand rêve de ma vie: je prends place dans le train! Quelle merveilleuse invention! Comme Catherine s’est bien comportée, elle fait partie du voyage, en compagnie d’Isidore. Mon mari, bien sûr, demeure indifférent. Le chemin de fer, prétend-il, il l’a assez vu l’an dernier. Je suis très fière de savoir qu’il a travaillé à ce signe de l’expansion du modernisme dans notre district. Je ne suis pas la seule à penser ainsi. Beaucoup de Trifluviens font le même voyage pour le plaisir inédit de se déplacer de cette façon exceptionnelle. Et, inversement, nous n’avons jamais autant eu de visiteurs des villes et villages de la rive sud. Pour Catherine, la traversée du fleuve représente déjà une grande expérience. À Sainte-Angèle-de-Laval, nous attendons nerveusement l’arrivée du cheval de fer. Quand il approche, dans son tintamarre mécanique et son rugissement de vapeur, je sens mon cœur prêt à sortir de ma poitrine. Catherine, prise d’effroi, se cache derrière ma robe.

     « C’est gros, papa! Si gros!

    - Tu parles du derrière de ta mère ou de cet engin?

    - C’est sûrement dangereux!

    - Je suis d’accord avec toi! C’est comme l’éclairage au gaz. T’as remarqué que la ville a brûlé deux fois depuis que nos élus ont fait mettre ces affaires-là dans certaines de nos rues? C’est certain qu’une grosse machine comme celle-là va finir par tomber et blesser quelqu’un. Pis ça fait peur aux vaches dans les champs.

    - Et ça doit faire peur aux chevaux aussi.

    - Ça, c’est pas grave. »

    Quelle merveilles, à l’intérieur! Et quand le train se met en marche, Catherine crie, alors que je me cramponne sur mon siège. Isidore éclate de rire en s’époumonant: « T’es trop grosse, Rentienne! Ça va empêcher le train d’avancer! » Je retiens cette remarque en mémoire. Ce n’est ni le lieu ni le temps pour lui enseigner les bonnes manières. Quelle rapidité! Et je n’arrête pas de regarder défiler les paysages, en compagnie de Catherine qui multiplie les Oh! et les Ah!

    « Bon. Nous voilà à Arthabaskaville. On retourne aux Trois-Rivières, maintenant?

    - Non, on va à l’église avant.

    - À l’église? Tu veux dire qu’on a fait ce voyage pour aller prier?

    - Ti-Or, je ne veux plus t’entendre! »

    Catherine en a parlé pendant deux semaines. Germain et Germaine veulent monter dans le train à leur tour. Voilà une belle occasion de les faire tenir sages pendant toute une année. Je suis autant bavarde que ma fille quand je raconte cette expérience unique à mes amies. Ah! si maman avait vécu assez longtemps pour voir ça! Ma saison estivale a ainsi été parfaite.

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :