• Manuscrit : Horizons

    Manuscrit : Horizons

    Nous sommes en janvier 1960. Jenny vient d’accoucher de son premier bébé. Quelques semaines plus tard, elle fait sa première sortie, se rendant voir un spectacle en compagnie de son mari Bucky et de deux amies. C’est la première fois que le couple laisse le bébé à une gardienne. Inquiétudes sur le chemin du retour : il y a une panne électrique… Le lendemain, après une hésitation, le couple sort pour la première fois en compagnie du bébé Lolly.  

    Quinze milles plus loin, tout le monde remarque qu’il n’y a plus d’électricité le long de la route. Le village suivant est plongé dans le noir. Bucky arrête, tend les mains et d’un air las dit : «  Tu permets, Jenny? Que trois minutes  », tout en tirant une cigarette de son paquet. Jenny prend son bras et dépose sa tête contre son épaule, scène qui émeut les passagères de derrière.

     

    «  Ce n’est pas si pire, Bucky. Oublie qu’on a de l’école demain et prends ton temps. Ton auto est en bon état, tes phares éclairent comme il faut et je suis certaine que les automobilistes qu’on va croiser rouleront prudemment.

    - T’as tout à fait raison, Barbara, mais ce n’est pas ce qui nous inquiète.

    - Non, c’est de penser qu’il n’y a pas d’électricité à Manchester. Je n’ai pas dit à la gardienne où sont les bougies, la lampe de poche.

    - Et si ça dure longtemps, comment va-t-elle réagir? Est-ce que Lolly va avoir froid? Elle prend du lait chaud, au cœur de la nuit. Pas du froid.  »

     

    Barbara et Priscilla se regardent, étonnées. La chanteuse s’approche pour mieux dire :

     

    «  T’as qu’à téléphoner, Bucky.

    - Tiens… C’est idiot de ne pas avoir pensé à ça.

    - Nous allons sûrement croiser un village et une ville et tu téléphoneras dans une cabine ou un restaurant. Tu prendras un café dans un gobelet, pour la route. Ça va te faire du bien.

    - T’as raison. Nous repartons tout de suite.

    - Je suis certaine que la fille que vous avez engagée est bonne et connaît tout des bébés et des enfants.  »

     

    Bucky grogne un peu en traversant trois villages sans électricité, mais triomphe en entrant dans une petite ville tout à fait éclairée. La route principale la traversant les mène rapidement vers un restaurant et un téléphone. Le couple Parker est dans la cabine, se relayant le récepteur, alors que Priscilla fait «  Ils sont si mignons  » à Barbara, tout en commandant un sandwich pour la route.

     

    «  Il n’y a pas de tempête à Manchester et tout va bien.

    - Elle n’a pas voulu nous alerter au téléphone, Bucky. Son timbre de voix n’était pas certain de lui-même.

    - Tu crois, Petit Poisson?

    - Mon petit doigt me le dit.

    - Bon… S’il n’y a pas de neige au New Hampshire, ça va rouler mieux jusqu’à la maison. C’est une tempête de la côte et non des terres intérieures. Mon café?  »

     

    À l’approche de Manchester, les deux adolescentes remarquent que Bucky accélère et que Jenny n’a pas parlé depuis quinze minutes. Il dépose d’abord Barbara et ensuite Priscilla, qui reçoit immédiatement un coup de téléphone de sa consœur pour parler brièvement du cas des jeunes parents très inquiets pour leur bébé, qu’ils viennent de quitter ensemble pour la première fois de leur vie. «  Ils vont s’habituer! Ça donne le goût d’écrire une chanson!  »

     

    En entrant à la maison, la gardienne est tout de suite attaquée par la question prompte de Jenny : «  Puis?  » La maman désire l’emploi du temps de la jeune fille de A à Z. Elle ne semble pas la croire lorsque l’adolescente assure qu’il ne s’est rien passé de fâcheux. «  Je vais aller te reconduire et te payer  », d’ajouter Bucky. Pendant ce temps, Jenny enquête dans la cuisine, la chambre de bain, puis se presse pour voir dormir Lolly.

     

    «  Ça s’est bien passé, je crois.

    - Oui. Tout est à la bonne place.

    - Nous pourrons lui faire confiance.

    - Je le pense.

    - Bon! Moi aussi, je vais à l’école demain. Alors, au dodo.

    - Si Lolly le veut, car si elle n’a pas pleuré de la soirée, elle nous le réserve pour la nuit.  »

     

    Le système d’alarme se met en marche à trois heures trente. C’est lors de ces occasions que Jenny préfère le sein à la bouteille. Plus rapide! Elle note avec émotion que le bébé semble content de la revoir. Du moins le croit-elle et Bucky ne met jamais en doute cette conviction. Pour une rare fois depuis la naissance de la petite, le couple Parker se lève de bonne humeur.

     

    «  La fin de semaine qui arrive!

    - Maintenant, nos fins de semaine sont comme tous les jours.

    - Heu… Oui… Il faut admettre…

    - S’il pouvait faire moins froid… Tu sais à quoi je pense, Bucky?

    - Dis-moi.

    - J’aimerais sortir avec Lolly dans le landau et me promener sur les trottoirs de la grande rue commerciale de la ville, afin que tout le monde me regarde en disant : Oh! si jeune et maman! Plusieurs approcheraient pour regarder et diraient : Oh! quel beau bébé! Mais pas question de faire ça au mois de janvier!

    - Et ils diraient : Oh! le beau jeune papa!  »

     

    La fin de semaine nouveau style signifie aussi que les deux ne peuvent paresser trop longtemps au lit. Bucky pourrait s’autoriser une demi-heure de plus, mais il croit qu’il vaut mieux demeurer solidaire avec Jenny. Le bébé mange avec gourmandise, ce matin-là. Bucky fait des grimaces et des câlins, aussitôt évaporés quand Jenny lui rappelle que c’est à son tour de changer la prochaine couche. «  Avec tout ce qu’elle mange? Oh là…  » Il se balade dans le couloir en donnant des petits coups dans le dos de Lolly, pour que le gros rot soit dodu. Pendant ce temps, Jenny se lance dans un petit ménage rapide. Elle a eu peu de temps pour ces tâches cette semaine, avec le travail pour Priscilla, sans oublier qu’elle touche maintenant sa guitare chaque jour, sachant que sa fille adore la musique.

     

    Bucky demeure près de Lolly, de retour dans son berceau. Entre quelques pages du volume en cours, il lui offre des déclarations d’amour. Pendant ce temps, Jenny touche à sa guitare et chante. Le jeune papa remarque, en effet, que Lolly est attentive à cette sonorité, puis pense : «  Non… Impossible. Elle est trop petite. À six mois, je ne dis pas… Mais sûrement pas tout de suite.  » Cela n’empêche pas qu’il décide d’entrer en compétition avec Petit Poisson pour prouver à Lolly que lui aussi possède une superbe voix. Une demi-heure plus tard, il arrive au salon avec sa tasse de café pour entendre l’exclusivité du spectacle de son épouse.

     

    Bucky attentif est témoin d’un drame qualifié parfois de dangereux : une corde de guitare casse pendant que Jenny joue. Prise de peur, elle délaisse tout de suite l’instrument, vite apaisée par Bucky, même si la corde rebelle n’a pas passé près de lui atteindre le visage. La chose était arrivée quand Lalena avait quatorze ans et elle avait porté une éraflure pendant des semaines.

     

    «  Pas de mal, mais ça surprend! Il faudra la remplacer. Terminé pour aujourd’hui, la répétition!

    - Pourquoi? J’aimais t’entendre. Prends un taxi et va acheter une nouvelle corde. Ça te fera un peu de bien de sortir.

    - Et si quelqu’un téléphone pour Priscilla?

    - Je vais prendre le message.

    - Je préfère être là.

    - Comme tu voudras. Je peux aller acheter cette corde, si tu veux.

    - Non.

    - Comment, non? Pourquoi?

    - Je ne sais pas…  »

     

    Jenny garde silence. Bucky sent qu’elle est encore sous le choc de l’incident. Un bon baiser et tout ira mieux! Elle s’assoit par terre devant le phono pour chercher les disques de son répertoire et les chanter. Soudain, elle arrête, ouvre la porte pour respirer un peu d’air. Bucky s’avance, lui caresse les épaules et lui dit qu’elle agit de façon bizarre.

     

    «  J’ai changé d’idée. On devrait y aller.

    - Au grand magasin? Avec Lolly?

    - Oui. Il ne fait pas si froid. La distance n’est pas longue entre ici et l’auto, entre le stationnement et le magasin. D’autres le font. Il faudra la sortir un jour ou l’autre, non?  »

     

    L’auto ronronne depuis vingt minutes, avec le chauffage au maximum. Le petit landau déborde de couvertures chaudes et Lolly est immobilisée par une infinité de pelures, prête à faire partie d’une expédition au Pôle Nord. Face au grand magasin, Bucky s’impatiente en ne pouvant trouver un stationnement tout près de la porte. Le couple et leur enfant enfin dans le local, Jenny s’empresse de s’assurer que Lolly n’a pas eu froid, regardée par les yeux inquiets de Bucky.

     

    Jenny, très droite, pousse le véhicule, avec derrière son épaule un Bucky tout autant fier. Le désir de se faire remarquer, qu’il avait trouvé secrètement futile après l’aveu de la veille, ne lui est pas étranger. Après tout, à l’école, il passe son temps à montrer les photos de Lolly à tout le monde. Peut-être que dans ce plan parfait, la personne qu’ils ne pensaient pas rencontrer était Suzanne.

     

    «  Comment, ce que je fais ici? On peut être poète et avoir des besoins très terrestres, non? Je n’ai que le samedi pour faire mes courses, mon épicerie. Comme j’ai fait fortune avec le spectacle de jeudi, je puis me permettre l’achat de chaussures neuves.

    - C’est ironique, de dire que tu as fait fortune?

    - Je ne gagne pas ça en une semaine chez Max. Alors, pour une heure trente de gestes théâtraux et de regards de vampire, je suis millionnaire. Je vois que Lolita fait sa première sortie! Fierté de montrer son enfant?

    - Pas du tout, Suzanne. Je suis ici pour un achat. Une corde de guitare.

    - Et vous venez à trois pour acheter une corde de guitare…

    - C’est moins cher que de payer une gardienne.

    - Qu’il est mignon, ce petit ange… Mignon, mais très immobilisé, hein…

    - C’est un peu froid, Suzanne.

    - Elle a les yeux grands ouverts. On dira ce qu’on voudra, mais ces petits êtres ressentent les choses, comme le bruit ambiant de ce magasin. Ça doit la rendre curieuse et c’est pourquoi elle arrondit tant les yeux. J’ai le goût de la prendre, Jenny! Je ne suis pas habituée… Donne-moi les directives.  »

     

    Le tableau de cette étrange jeune femme à l’allure de beatnik attire quelques sourires de passants, qui atteignent beaucoup plus les parents que la concernée. Suzanne laisse le couple Parker à ses «  immenses emplettes musicales  », persuadée qu’il désire surtout montrer le nouveau-né. Bucky et Jenny prennent leur temps pour se rendre au comptoir de disques et d’instruments de musique, où – quelle chance! – ils rencontrent une autre personne qu’ils connaissent : Big Cat Buckley! Mais l’ami de Neil les décevra un peu…

     

    «  Ce que je fais ici? Eh bien, les Satellites jouent ce soir dans une de vos écoles et j’ai décidé d’arriver avant les gars, question de visiter mon copain, qui est absent. La serveuse de La Moisson m’a dit qu’il reviendrait peut-être vers trois heures. Alors, je viens regarder les disques ici. Dis, Jenny, Neil m’a raconté que tu préparais un genre de spectacle. C’est vrai?

    - Oui, je prépare un genre.

    - Qu’est-ce que c’est?

    - Des chansons de groupes d’harmonies vocales, mais jouées sur ma guitare acoustique.

    - Bravo! Dis donc… T’en as fait des progrès, depuis que je t’ai enseigné quelques rudiments, en 1956! Quelles chansons, par exemple?

    - Earth Angel, Tears On My Pillow, Book Of Love, des chansons de ce genre-là.

    - Book of Love, on l’a ajoutée au répertoire des Satellites, même si c’est vieux de deux ans. Ça tourne encore à la radio et les jeunes réagissent bien quand on la joue. C’est quelque chose d’amusant, idéal pour une soirée de danse. Si jamais t’as besoin d’aide pour deux ou trois conseils, je peux passer te voir. J’avais aimé travailler avec toi! Je trouve que tu as une belle voix. Hors cela, que fais-tu de merveilleux?

    - J’ai accouché, Big Cat.

    - Ma foi… En te regardant, ça semble vrai! Oh! Bucky! Je ne suis pas poli! Je parle à ta tendre épouse et tu dois penser que je te boude ou que je la flirte! Ça va bien, dans ton école? Pas besoin d’un groupe? Tu sais, même si on a joué deux fois à Manchester dans d’autres écoles, ça ne nous ferait rien de revenir une troisième fois. On a une équipe très solide avec les Satellites.

    - Pour ma part, ça va bien à l’école, Big Cat, et je suis devenu père.

    - Sûrement! Puisqu’elle a accouché! Donc, tu veux acheter une corde de guitare! Je vais te conseiller! Je dois être meilleur que ce crétin de commis qui est parti à sa pause-café à une heure trente de l’après-midi, laissant le département désert. Idéal pour se faire chiper des disques! Quelle corde as-tu perdu? 

    - T’as vu mon bébé, Big Cat? C’est une fille. Elle s’appelle Lolly.

    - Ouais… Elle a l’air bien. Quelle corde, déjà?  »

     

    Pourquoi ne s’occupe-t-il pas de Lolly? se demandent-ils. Oh! peut-être parce que les bébés ne font pas partie de ses préoccupations! Tout de même, la chose aurait été simplement polie! Sans doute que Bucky et Jenny ne lui en voudront pas longtemps. Elle parle de musique avec lui, tout en regardant furtivement les disques, alors que Bucky pousse doucement le landau dans un va-et-vient. Un son de la petite et Jenny se précipite tout de suite vers son enfant. Rien! Mais elle doit tout de même la prendre, même si sa mère lui a conseillé de ne pas se plier sans cesse aux caprices du nouveau-né, qui voudra se faire prendre pour tout et rien par la suite.

     

    «  Bon! J’ai ma corde.

    - Et même deux!

    - Toi, tu as besoin de quelque chose?

    - Non, pas réellement.

    - Va voir pour un gant de baseball, si tu veux faire partie de l’équipe du Central.

    - Le mien est toujours très bien.

    - Va voir, juste au cas.

    - Comme tu voudras, Petit Poisson.  »

     

    Mauvaise idée, au fond, de penser Jenny. Qui voudra voir Lolly dans le département des sports? Quand cette visite sera terminée, elle suggérera d’acheter quelques nylons. Assurément, il y aura des femmes pour se pencher vers le landau. Voilà que le couple a la surprise de rencontrer dans le coin des sportifs nul autre qu’un ancien joueur des Golden Jets, de la glorieuse époque! «  Un bébé? Vous avez un bébé? Ça ne me surprend pas du tout!  » Ah! ils ne sont pas tous comme Big Cat, de se dire la jeune maman.

     

    Bilan de cette heure et demi perdue dans le grand magasin : seulement Suzanne et ce vendeur pour se pencher sur Lolly. Le second les comble et ils en parlent longtemps, après le retour à la maison, tout comme la grande sensation de fierté d’avoir marché à trois dans un lieu public. «  Je pense que nous sommes maintenant vraiment des parents  », de philosopher Bucky, sous les rires de Jenny, heureuse de pouvoir recommencer à chanter Earth Angel, comme au temps de ses seize ans.


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