• Manuscrit : Horizons

    Manuscrit : Horizons

    Nous sommes en novembre 1959. Suzanne la poète doit partir du New Hampshire pour se rendre au Dakota du Nord, afin de rencontrer une amie en prison. Son copain Steve fait partie du voyage. Suzanne, maniaque de la conduite automobile, peut vivre ce qu’elle aime le plus : rouler la nuit. Un court extrait de la troisième partie de Horizons.  

    Le restaurant choisi, dans une petite ville, n’a rien de passionnant. Un anonyme parmi des milliers au pays, avec son long comptoir, ses bancs tourniquets, ses casiers et un juke-box. Steve opte pour des frites et un hot-dog, évite le café, dont Suzanne se gargarise sans cesse. Vingt minutes plus tard, il était de retour au volant, alors que sa compagne visite l’arrière de la wagonnette, constatant que le jeune homme a apporté tant de matériel qu’on le dirait prêt à faire du camping.

     

    De retour à l’avant, Suzanne parle peu, pour ne pas tenir Steve trop éveillé. Voilà une heure qui passe, puis une autre. Avec un peu de chance, il décidera de lui laisser la conduite à onze heures au lieu de minuit. C’est le cas! Suzanne lui dit qu’elle va arrêter au prochain restaurant de camionneur pour aller se passer de l’eau dans le visage, pour remplir son thermos de café et manger un morceau, moment idéal pour lui afin de s’installer dans le sac de couchage et de s’endormir pendant que le véhicule n’est pas en mouvement.

     

    «  Où vas-tu?

    - Au Dakota du Nord.

    - Une fois que t’auras traversé Chicago, la route sera belle. Tu devrais être là vers sept heures du matin.

    - Vous devez connaître toutes les routes, n’est-ce pas?

    - Ouais. Mais rouler la nuit, ça ne te fatigue pas?

    - Je suis une nocturne. J’ai mon ami dans la voiture. Il a fait sa part et va dormir pendant que je vais me payer le reste du boulot.

    - Et vous arriviez d’où?

    - Du New Hampshire. Nous sommes partis à cinq heures.

    - Vous êtes dans la moyenne.  »

     

    Restaurant de camionneur déserté par ses usagers, sauf ce modèle typique, avec tempes grises et son chapeau de cow-boy. En le voyant approcher, Suzanne s’est dit : «  Oh oh… Ça va sentir le flirt et les compliments bidons.  » Au contraire, cet homme-là se montre aimable. Suzanne se dit que Daphné et Ruth doivent en avoir rencontré des dizaines de son genre. Voyant la carte étalée sur la petite table, le camionneur ne peut s’empêcher de donner des conseils et souligner les bons points de repos. «  Si t’arrêtes à Martha’s Place, tu leur diras que tu viens de ma part.  » Cet homme est si distrayant que Suzanne en oublie de prendre sa petite pilule magique. Oh! au fond, la poète sait qu’elle ne s’endormira pas. En quittant, le camionneur présente son véhicule. Voyant celui de Suzanne, elle ne peut s’empêcher de dire «  Ce n’est pas de ma faute.  »

     

    Elle entre doucement, regarde derrière, murmure le nom de Steve. Pas de réponse. Ou il dort, ou il fait semblant. Quoi qu’il en soit, pendant la première heure, la femme roule en silence, alors que ses pensées font des chassés croisés incessants. «  C’est beau! La nuit… la route… rien de plus beau! Ah! si seulement j’avais une vraie bagnole!  » Le goût d’écrire la tenaille, mais il vaut mieux oublier. Soudain, un ronronnement surgit : Steve ronfle! Satisfaite, Suzanne peut mettre la radio en marche, mais à très bas volume. Comble de l’idéal : une station qui fait tourner du jazz feutré. «  Dans un rêve, je n’aurais pu vivre mieux.  »

     

    Traverser Chicago l’effraie! Elle craint que toutes ces lumières, ces arrêts aux feux de circulation ne réveillent Steve, qui a cessé de ronfler. «  La ville est belle, la nuit! Mais à pieds! Pas pour rouler. Lalena m’a dit qu’il y avait beaucoup de musiciens de blues, ici… Si je pouvais entrer dans un bar enfumé et voir un Noir pleurer avec sa guitare! Non! Roule, roule Petit rat de ville, pour retrouver la noirceur, les lignes blanches et les frissons des phares devant moi. Ce sera mon poème de chair.  »

     

    Enfin sortie de cette métropole, Suzanne se retrouve seule. La ville semblait vivre comme en plein jour, avec sa foule. Curieux contraste! Voilà peut-être ce qu’elle désire : la solitude. Elle en oublie Steve. Elle arrête pour verser un peu de café dans sa tasse et griller une blonde. La nuit est froide. Suzanne regarde le ciel très étoilé, puis se remet rapidement en route. Une heure trente plus tard, une surprise la ravit : il neige! Oh… Peut-être que cette voiture n’a pas les pneus voulus. Il faudra redoubler de prudence. Cette neige légère rend encore tout plus envoûtant. Elle adore traverser les villages endormis. Quand, très rarement, la jeune femme voit une lumière dans une maison, elle se demande qui peut être cette personne. Une autre nocturne? Quand le soleil commence son lent réveil, le paysage devient encore plus beau, du moins jusqu’à ce que ce vilain chasse l’envoûtement qu’elle vient de connaître depuis minuit. Suzanne trouve un autre restaurant de routier.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :