• Manuscrit : Horizons

    Manuscrit : Horizons

    J’ai écrit mon premier roman à l’âge de seize ans. Le texte s’intitulait Le récit de nos seize ans. Comme j’avais aimé ces personnages, j’avais continué de façon informelle sous les titres de Jenny de Manchester et de Horizons. Cela pendant 25 années! Plus de 10 000 pages! Le texte était improvisé à la machine à écrire : aucun plan ni aucune direction. En réalité, j’ai appris à écrire en improvisant cette histoire. Je croyais que ce serait éternel, mais dès que je me suis lancé dans la série Tremblay, Jenny de Manchester a été mis de côté si bien qu’en 2004, j’ai décidé de mettre une croix sur cette partie de ma vie, tout en me faisant bénificier d’un retour aux sources : j’ai recommencé ce roman, toujours en l’improvisant, mais cette fois avec plus de maturité et de technique. Il s’agit de la dernière chose que je fais chaque jour, avant de me mettre au lit. À ce jour, j’achève la partie 4 de Horizons : déjà plus de mille pages. Horizons n’est pas un texte destiné à une publication. Il s’agit de quelque chose de personnel. 

    L’avantage que je rencontre est que je connais très bien les personnages. C’est dans Jenny de Manchester / Horizons que l’on retrouve un de mes personnages favoris : Suzanne Staniowski, poète, femme étrange et marginale. Nous sommes en décembre 1958 à Concord, au New Hampshire, où la jeune musicienne Lalena Corrigan se rend pour donner un spectacle. Elle y rencontre Suzanne. J’aime bien le climat qu’il y a dans ce premier face à face.  

    Lalena ne sait trop pourquoi elle a accepté de chanter dans une boîte où l’on sert de l’alcool et qui a la réputation de se pencher surtout sur le jazz. Peut-être pour faire plaisir à Priscilla, déçue de ne pas avoir eu cet engagement, à cause de son jeune âge. Avec le spectacle des Rainbow Sisters du vendredi, voilà trois soirs à jouer de la guitare en public. Ce n’est pas précisément ce qu’elle désire, mais, au fond, Lalena sent qu’elle a beaucoup déçu son amoureux avec quelques refus et elle sait que ses intentions sont honnêtes. Voilà donc Neil à Concord, devant ce lieu au nom amusant de Cocorico. Le couple entre, les bras chargés d’instruments. Le serveur aux tables, qui est aussi le propriétaire, sursaute en les voyant. La chanteuse a un peu d’avance! 

     

    «  Est-ce qu’elle a l’air assez veille?

    - Ce ne serait pas poli de dire ça à une jeune femme, monsieur Leitch, Bonjour, Lena Corrigan. Je suis Claude Marshall.

    - Lalena. Pas Lena. J’ai vu que vous avez fait l’erreur sur votre affiche, à la porte. Ce n’est pas la première fois qu’on a du mal avec mon prénom.

    - Eh bien, la musique parlera! Monsieur Leitch m’a dit que vous étiez une grande guitariste de jazz et…

    - Il a dit ça? fait-elle, se retournant vivement vers lui.

    - Je n’ai pas dit que ça, Lalena! J’ai dit que tu jouais tous les styles de façon cool, dont le jazz.

    - Je peux jouer du jazz, en effet, monsieur Marshall, mais je suis avant tout auteur compositeur interprète. Si votre public attend essentiellement du jazz, il risque d’être déçu. S’il ne se montre pas trop pointilleux, il saura apprécier.  »

     

    L’homme sent qu’il y a un peu de confusion et que Neil lui a refilé une chanteuse folk. Lalena se demande ce que le rocker a pu raconter. Le malaise ne dure pas longtemps. Neil donne un bécot à la blonde et dit qu’il sera de retour à minuit pour la ramener à Manchester. Il resterait bien, mais il y a aussi un spectacle à la Moisson. Lalena regarde tout autour d’elle. C’est vieillot, mais propre. Le Cocorico ne semble pas être un port d’épaves alcoolisées. La scène est plus large que profonde et le système sonore minimal. Par contre, les microphones sont d’une qualité supérieure. Lalena installe ses instruments, regardée avec un peu de méfiance par l’homme Marshall, qui a sourcillé en voyant le banjo et le mandoline. Le travail terminé, elle se rend au bar et commande un jus d’orange.

     

    Lalena qui n’aime guère les étiquettes se sent soudainement rebelle et a le goût de lui faire part de sa feuille de route dans les boîtes folk de New York. Le jazz, c’est de la bonne musique, mais les amateurs du style sont parfois hautains et prétentieux, se dit-elle. Lalena sent que quelques gens entrent. Qui donc peut fréquenter une telle boîte, dans une petite ville industrielle comme Concord? Elle décide de s’assurer si ses guitares sont bien accordées, même si elle l’a fait avant son départ. En se retournant, elle est surprise de voir à deux pas de la scène… «  Jenny! Que fais-tu ici?  » Mais longs cheveux jusqu’aux hanches, malgré leur rareté, n’équivaut pas toujours à celle à qui on s’adresse de dos. Lalena recule d’un pas en voyant cette jeune femme au regard sombre, avec un air bohème comme jamais elle n’en a vu à Greenwich Village.

     

    «  Je suis Suzanne, poète.

    - Heu… Oui! Je m’excuse. Je connais quelqu’un qui a aussi de longs cheveux noirs.

    - Tu es la chanteuse Lena?

    - Non : Lalena.

    - C’est encore mieux.

    - Comment?

    - Je n’aime pas tellement les spectacles qu’il y a ici. Ce n’est pas trop bon, mais j’ai décidé de venir à cause de ce prénom de Lena, mais si tu me dis que c’est Lalena, c’est encore mieux.

    - Ah! je vois… Bon! Je dois aller accorder mes guitares. 

    - Ce n’est pas courant, Lalena. Note bien que moi non plus, je n’ai pas un nom courant : Staniowski.

    - Oui et… Heu… C’est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu’un qui se proclame poète à la première phrase. Habituellement, ça vient dix phrases plus loin.  »

     

    Lalena monte sur scène, met la main sur une guitare, mais sent ce regard lui cognant dans le dos. Elle ne saurait trop dire pourquoi, mais la jeune musicienne est intriguée par cette fille. En se retournant, la blonde voit surtout que le regard de gouffre est posé sur des feuilles, avant de se relever et que ses mains désignent la chaise qu’elle pousse du bout de la chaussure.

     

    Lalena s’assoit, joue avec les clefs de sa guitare sans les regarder. La fille écrit à toute vitesse quelques phrases, alors qu’une cigarette se consume au bout de ses lèvres. Soudain, elle dépose tout, croise les bras, et Claude Marshall arrive avec un verre de bière, s’éloignant sans rien réclamer.

     

    «  Tu ne paies pas?

    - Claude me fait des cadeaux, parfois.

    - Pourquoi?

    - Parce que je suis toujours ici.

    - À écrire des poèmes.

    - Oui.

    - Je peux voir?

    - Oui.  »

     

    Lalena regarde furtivement, puis fronce les sourcils en voyant d’étranges phrases de prime abord illogiques et aux mots agencés de façon inhabituelle. Suzanne écrase sa cigarette, en allume immédiatement une autre, mais ne réclame pas de critique quand Lalena lui remet la feuille.

     

    «  Tu dois avoir une belle voix.

    - Qu’est-ce qui te fait croire que je chante, puisque cette boîte se spécialise en jazz?

    - Quand on s’appelle Lalena, on chante bien.

    - Heu… Oui.

    - Je connais Billie Holiday. C’est du jazz et c’est chanté.

    - J’ai une de ses chansons à mon répertoire pour ce soir.

    - J’ai hâte. Tu veux une cigarette?

    - Je ne fume pas.

    - C’est le baume de la souffrance. Quand on est artiste, on fume.

    - Je fume trois fois par année. Bref, je ne souffre pas trop.

    - La fumée t’incommode?

    - Quand on est artiste, on est habitué.

    - Je t’aime bien, Lalena. J’ai hâte.

    - Tu as hâte de… m’entendre?

    - Oui.

    - Merci. Que fais-tu, dans la vie?

    - Je suis poète.

    - Ce n’est pas un métier.

    - Ce que je fais n’a aucune importance, puisque je suis poète.

    - C’est… étrange, ce que j’ai lu.

    - Oui.  »

     

    Lalena se sent intimidée, porte ses yeux vers la guitare, gratte quelques accords. L’autre ne réagit pas, mais ne cesse de la regarder fixement. La blonde se rend alors compte que cette fille est sans doute sous l’effet de la marijuana, chose qu’elle a souvent vu dans les boîtes de New York.

     

    «  Je suis vendeuse… Oui, c’est ça : vendeuse. C’est un coup d’argent. Je veux déménager à New York. Ici, il n’y a rien. À New York, je pourrai écrire plus librement si j’ai des économies.

    - Ici aussi.

    - Ça n’a rien d’inspirant, Concord.

    - J’ai habité à New York au cours des dernières années.

    - Vrai? Pourquoi as-tu quitté?

    - J’habite toujours chez mon père. J’étais contente de revenir dans une petite ville.

    - Et ton métier, c’est chanteuse.

    - Non. Je suis musicienne. Je désire devenir professeur de musique. Je chante et joue de temps à autres pour gagner de l’argent, en prévision de mon inscription à l’université.

    - Et que chantes-tu?

    - Des rêves.

    - Oh, ça, c’est très bien.  »

     

    Suzanne a dit cette dernière phrase sans sourire, alors que les mots appelaiemt une trace d’émotions. Lalena réclame un autre poème. Elle regarde en fronçant les sourcils.

     

    «  Je ne comprends pas, mais je trouve ça fascinant.

    - Fascinant?

    - C’est comme la nouvelle poésie.

    - Je lis peu de poésie. J’en écris.

    - Et que lis-tu?

    - Le dictionnaire.

    - Sans blague?

    - C’est le livre ultime.

    - Que cherches-tu à exprimer?

    - La solitude, le mal d’être, le rejet, l’inquiétude. En fait, ce que j’ai ici, c’est un peu incomplet. Ce sont des impressions, des mots nés d’un moment. Quand j’ai des bouts qui sont intéressants, je change les mots, je cherche des sons qui symbolisent les sentiments évoqués en premier lieu par les moments. Si tu veux…

    - Oui? Si je veux quoi?

    - Voir mes poèmes terminés.

    - Oh! ce serait bien!

    - J’habite à trois rues d’ici. Je vais aller les chercher. Ou peut-être mieux : viens coucher chez moi. Nous pourrons continuer à faire connaissance et tu liras tous les poèmes que tu voudras. Et puis, tu économiseras une chambre d’hôtel, car je crois que tu te produis ici à nouveau demain.

    - Je n’ai pas de chambre d’hôtel. Je retourne à Manchester ce soir, puis je reviens demain. Mon amoureux va venir me chercher à minuit.

    - Ah…

    - Mais j’aimerais bien voir quand même d’autres poèmes.

    - Je vais aller les chercher. Tu sais, Lalena…

    - Oui ?

    - Tu es une fille bien. Très bien. Moi, je suis un petit rat de ville.  »

     

    L’étrange jeune femme part immédiatement, mais en oubliant son manteau d’hiver. Lalena demeure à la table, se concentre sur sa guitare. Les minutes passent lentement et l’autre ne revient pas. Le public entre soudainement en masse, ce qui fait sursauter la blonde. Quand l’heure convenue du début du spectacle arrive, elle monte sur la scène, s’installe sur son tabouret et demeure figée en voyant le lieu plein, mais personne ne cherche à s’accaparer de la table libre devant elle. Pourquoi tant de gens? Elle est loin de se douter que sa petite démonstration lors du spectacle écourté de Wee Bonnie Baker la suit dans la région, surtout suite à l’article de journal vantant cet exploit.

     

    «  Bonsoir. Je suis Lalena Corrigan et je suis musicienne. On m’a dit que le Cocorico privilégiait le jazz. Pour ma part, mon cœur n’appartient qu’à toutes les musiques.  » Ce qu’elle offre en premier lieu est plutôt folk. Elle enchaîne avec deux de ses chansons. Le silence se fait entre les applaudissements. Lalena ne sait pas pourquoi elle retarde l’entrée en scène des démonstrations de guitare jazz choisies au cours de l’après-midi. Peut-être attend-elle Suzanne, car lorsqu’elle la voit revenir, la chanteuse se transforme en Django Reinhardt. Ensuite, elle chante le blues comme un vieux Noir de Chicago. «  Pour Suzanne, voici Billie Holiday.  » Maîtrise instrumentale et voix enchanteresse! Lalena séduit et se pense de retour à Greenwich Village. La lumière projetée vers la scène ne l’empêche pas de sentir ces deux yeux de gouffre posés sur elle. Après trente minutes, comme convenu par le patron, elle prend une pause. Il faut que les gens consomment! Sous des applaudissements sincères, Lalena descend et retrouve sa chaise, près de Suzanne.

     

    «  Je savais que tu étais une artiste.

    - Écoute… Je vais accepter de coucher chez toi. Je vais tout de suite téléphoner à Neil pour qu’il ne vienne pas me chercher.

    - Bien heureuse.  » 

     

    L’explication à son amoureux peut sembler bizarre : «  Je ne peux pas te préciser pourquoi, mais je dois rester. Oui, je le dois. Tu viendras après le spectacle de dimanche soir. Je ne peux rien te dire de plus que… que je dois rester.  » Suzanne lance un bref compliment, baissant les yeux vers le papier de la cigarette qu’elle roule avec la facilité d’un vieux matelot. Claude apporte un autre verre de bière, que Suzanne ne paie pas.


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