• Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Nous sommes dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, alors que les maladies emportaient des milliers d’enfants, destin jugé comme normal par la population. La façon de soigner consistait à garder les malades au chaud, la transpiration, disait-on, pouvant faire sortir le mal du corps. Vitaline fait fi à ces croyances et juge, au contraire, que la chaleur tue sa petite fille. Alors, éplorée, elle prend sa fillette dans ses bras et s’enfonce dans le fleuve Saint-Laurent pour que la fraîcheur la guérisse. Un extrait émouvant (je crois) de L’Inoubliable Antoine.  

    Alors que Marie faiblit de jour en jour et qu’Antoinette rencontre toutes les peines du monde à lui faire avaler quoi que ce soit, Vitaline se met en route vers Montréal. Cependant, elle descend à la Rivière-du-Loup, ayant changé d’idée. Un voisin de Charlotte vient la reconduire aux Trois-Rivières, en ne cessant de lui confier les secrets de différents onguents. De retour chez elle, la maison ressemble à une église obscure surchauffée, alors qu’une dizaine de femmes sont réunies pour les prières. Vitaline ne pense pas à la bonté de leur geste et, telle un animal femelle, s’empare de son enfant pour la transporter en courant par les rues du bourg. Les gens, effrayés, s’éloignent de la source du mal, alors que Vitaline presse le pas, en pleurant, jusqu’à la berge du fleuve Saint-Laurent. Elle la tient contre son corps, la berce, enduit son visage d’eau, regarde le ciel en criant: « C’est l’été et sa chaleur qui la tue! L’été détruit tout! Ma Marie a besoin de fraîcheur et non pas de toute cette chaleur! Dieu! Mon Maître! Ayez pitié de votre pauvre servante qui a tant souffert pour vous plaire! Faites tomber la pluie! Faites gronder le vent pour que je garde près de moi celle qui est plus que mon sang! » La population trifluvienne, affolée, n’a jamais entendu tel désespoir. Ces gens deviennent encore plus consternés quand ils voient Vitaline s’enfoncer dans l’eau en répétant sa litanie. Un homme va vite la rejoindre pour la calmer, la raisonner. Vitaline s’en débarrasse d’un coup de tête et refuse de bouger. Une heure plus tard, les militaires anglais s’en mêlent et ce que Vitaline leur crie, dans leur langage, provoque leur colère. La femme est traînée de force jusque chez elle. Marie, le visage rougi, râle comme si son dernier moment de vie était venu.

    Au début de la nuit, Vitaline retourne sur le bord du fleuve avec la fillette, alors qu’une légère brise accompagne la noirceur. Elle berce, berce sans cesse Marie, en ne pouvant arrêter de pleurer. Elle prie Dieu, l’implore de laisser l’enfant vivre et de la prendre à sa place. Les militaires de garde, au loin, examinent, muets, l’inquiétant spectacle du désespoir de cette mère. Leurs confrères de l’après-midi leur ont fait part des insultes de Vitaline, mais ils n’en tiennent pas compte, sachant que cette femme est prise par une émotion incontrôlable. Ils l’invitent à la sagesse et à retourner chez elle. Farouche, Vitaline les chasse par de vifs gestes de la tête et des épaules. Ils s’éloignent, avant de revenir avec des miches de pain, comme s’ils voulaient attirer à leurs pieds une bête blessée.

    La fatigue et le sommeil n’ont pas raison de Vitaline, alors que Marie dort paisiblement, la tête contre sa poitrine. Elle continue à la bercer, à prier sans cesse. Au matin, les habitants viennent voir l’étonnant spectacle, mais l’Acadienne les ignore. Sa fille entre les bras, elle marche rapidement, comme pour créer du vent afin de la rafraîchir. Les gens se disent qu’Antoine ne mérite pas une épouse si brave et émouvante. La mère fait fi des conseils de tous et repousse du regard le chirurgien et ses potions. Il en est offusqué et tente en vain de lui faire comprendre que seule la chaleur peut faire sortir le mal par la voie de la sueur, que l’air frais qu’elle lui impose risque surtout de l’affaiblir davantage. Rapidement, Antoinette, Anne, le petit Antoine et Pierre-Antoine accompagnent leur mère sur le bord du fleuve. Sans cesse, ils épongent le visage de Marie avec de l’eau froide.

    Graduellement, la malade accepte un peu de nourriture. La première nuit d’août, Marie marmonne quelques mots. Alors qu’elle la berce encore, des larmes de joie ruissellent sur le visage de Vitaline. Au matin, la nouvelle émeut la population des Trois-Rivières, alors que le petit Antoine parcourt les rues, les bras en croix, en criant: « Elle a parlé! Ma sœur Marie a parlé! » Le Tout-Puissant est intervenu! Il a écouté les prières de Vitaline. La concernée ne sait pas qu’elle devient, dans les chaumières, synonyme de la force religieuse du peuple conquis par les protestants


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