• Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Manuscrit : L'inoubliable Antoine

    Peut-être que plusieurs d’entre vous identifient un charivari à un festival, une fête, un jeu, une réjouissance. Cependant, pendant longtemps, la manifestation du charivari était un acte violent de protestation, interdit ou réprimandé par les autorités civiles et religieuses. Il s’agissait souvent d’une manifestation spontanée, répondant à des règles issues de la tradition. Le cas que je vous présente concerne un mariage mal assorti, alors que l’ignoble Antoine Tremblay a vendu Anne, sa fille de treize ans, à un boulanger de soixante ans, en retour d’argent pour acheter un cabaret. Pire que tout : Antoine participe lui-même au charivari ! Mais ce moment du roman L’Inoubliable Antoine, troisième de la saga, deviendra un point tournant dans la fiction. Vous pourrez aussi rencontrer brièvement Anne, un des personnages les plus singuliers de tous mes romans. Nous sommes dans le dernier quart du 18e siècle.  

    Anne quitte à regret Vitaline, Jeanne et Angélique pour retourner à la boulangerie et préparer le repas du vieil homme. Abel a fait cuire son meilleur pain, afin de l’amadouer. Elle s’assoit à un bout de la table, un couteau dans sa main droite. Abel avale sa salive et dit, dans un sourire forcé: « C’est merveilleux de savoir que vous savez parler. Nous pourrons ainsi apprendre à mieux nous connaître et nous apprécier. » La remarque ne procure aucune émotion chez Anne. Désormais, elle sera celle qui garde encore le silence.

    Le soir venu, Anne s’assure qu’il va coucher au premier étage, alors qu’elle occupera le lit du second. « Je devrai laver ces couvertures. Elles sentent le vieux boulanger », se dit-elle en fermant les yeux. Mais, bien vite, Anne est réveillée en sursaut par des cris venant de loin et qui approchent sans cesse de la boulangerie: « Charivari! Charivari! Charivari! » Anne sourit, se redresse rapidement, à la recherche d’une bougie. Abel, affolé, monte la rejoindre.

    «  Des charivaristes ici! Que Dieu nous protège de leur colère, ma petite épouse!

    - C’est la coutume, quand il y a un mariage mal assorti.

    - Ils vont tout briser!

    - Vous m’en voyez ravie. »

    Nerveux, Abel court vers les volets qu’il ouvre avec fracas pour ordonner aux manifestants de s’en aller. Ses remarques ne font que motiver les hommes à crier davantage, à faire de plus en plus de bruit en frappant sur leurs casseroles, en soufflant dans leurs clairons d’infortune. Leurs visages sont peints avec de la suie et ils portent des chapeaux grotesques. Le boulanger leur demande ce qu’ils désirent comme rançon. Le chef de la délégation s’empare de son porte-voix et lui hurle: « Nous ne voulons rien! Un mariage ne s’achète pas! On ne fait pas de marchés avec le diable et son serviteur Antoine Tremblay! Nous sommes opposés à cette union et nous vous le ferons savoir pendant longtemps! Plus jamais nous n’achèterons le pain à votre boulangerie! Vous allez payer pour votre vilaine attitude, vieil homme! » Ils recommencent aussitôt avec plus de ferveur, alors qu’Abel pose de grands gestes en leur demandant d’écouter. « Je vais avertir les Anglais! » menace-t-il, provoquant de grands éclats de rire, suivis d’un silence, brisé par un des charivaristes qui lui lance: « We’re against you too, dirty old man! » Le boulanger ferme les volets et se frappe au visage amusé d’Anne, bras autoritairement croisés sur sa petite poitrine.

    «  Laissons-les. Ils finiront par se lasser », lui avoue-t-il, nerveusement. Mais les cris et les chants nasillards s’intensifient de minute et minute. Ces sons répétitifs et violents font courir Abel à gauche et à droite, alors qu’Anne garde ses bras croisés. Vivement, il cherche compassion près d’elle, mais la petite le repousse aussitôt en criant: « Charivari! Charivari! » Anne approche d’un volet, qu’elle ouvre avec prudence. « Regardez! C’est la pauvre enfant! » Elle sourit en voyant les masques et maquillages. Elle referme immédiatement avec force, pour laisser croire qu’Abel l’a happée vers l’intérieur. Cette scène ne fait qu’amplifier la fureur des charivaristes. Ils frappent les murs de la maison avec des bâtons et lancent des pierres dans les volets. Abel se bouche les oreilles, court sans cesse. Anne le voit fouiller dans une cassette et en sortir une grande quantité d’argent, qu’il lance aussitôt aux fêtards. « Tu as acheté la petite, mais tu ne nous achèteras point, boulanger! »

    Et la pétarade se poursuit, encore plus violente, comme si tous les citoyens alertés par les bruits s’étaient ralliés à la cause. « Charivari! Charivari! » scandent-ils en chœur, avant de recommencer à frapper la maison. Anne cogne sur une chaise pour appuyer cette atroce mélodie qui dure maintenant depuis plus d’une heure. Soudain, elle se rend compte que le boulanger a cessé de s’affoler et de se plaindre. Elle se retourne et a la surprise de l’apercevoir étendu près du lit. Elle approche et remarque ses grands yeux ouverts, immobiles. Elle se penche, écoute le cœur inerte, puis éclate de rire. « Mais me voilà déjà veuve! »

    Elle se presse d’enfiler sa robe et son bonnet, cache sous ses vêtements tout l’argent de la cassette. Puis elle ouvre les volets et fait de grands signes au chef des charivaristes afin qu’il monte. Anne désigne le corps du boulanger, puis hausse les épaules. L’homme enlève son chapeau, avant de se présenter aux volets pour ordonner à ses amis de s’éloigner. « Je… Je ne pensais pas, petite dame… » Anne lui prend le bras, lui fait comprendre qu’elle va aller chercher un prêtre.

    Quand la porte s’ouvre, Anne fait reculer de quelques pas la cinquantaine de manifestants, comme si elle était la Vierge descendue du paradis. Le chef la suit, répète, avec sa voix cassée, que le boulanger est mort. La foule murmure, étonnée. Donner une leçon, faire savoir sa désapprobation est une chose; que le même geste provoque un décès en est une autre. Anne marche, suivie silencieusement par les hommes. Le curé s’empresse de s’assurer de la mort d’Abel Laflèche. Il sermonne les charivaristes, leur rappelant que le clergé s’est toujours opposé à cette coutume populaire et qu’ils doivent tous rentrer chez eux et craindre la colère de Divin, témoin de leur bêtise.

    «  Sacre Dieu! Le vieux porc est mort! » de faire Antoine, étouffé de rire, à son retour à sa maison. Vitaline se réveille, inquiète de ce décès mystérieux. Elle renvoie vite ses enfants vers leurs lits.

    «  Qui est mort, mon mari Antoine?

    - Le boulanger! Il a eu tellement peur que son cœur a cessé de battre!

    - Le boulanger? Quel malheur… Je vous trouve fort odieux d’avoir participé à ce charivari qui proteste contre une de vos œuvres, mon mari Antoine.

    - Que dites-vous à Antoine Tremblay, laide madame Antoine? Et puisque j’avais le visage recouvert d’un drap, personne n’a pu reconnaître Antoine Tremblay. Pourquoi prétendez-vous qu’il s’agit d’un malheur? Vous devriez plutôt vous réjouir! Non seulement je garde mon argent et vous récupérez votre fille, mais de plus Chaise va probablement hériter de la fortune de son époux et comme elle est encore petite, c’est Antoine Tremblay qui va toucher la somme! Quel cabaret j’aurai! Par le sang du Christ, ce sera le plus grand en Canada!

    - Je vais aller chercher Anne.

    - Pardon? Sortir? Que vous ai-je ordonné plusieurs fois, sale truie? Même à la noirceur, vous feriez peur à tout le monde et chacun saurait qu’Antoine Tremblay a épousé une diablesse des enfers! Ne bougez pas! Je vais aller la chercher votre… votre veuve! »


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