• Manuscrit : L'Inoubliable Antoine

    Manuscrit : L'Inoubliable Antoine

    La bataille de mai 1776 est à peu près la seule victoire militaire que Trois-Rivières ait connue, en omettant celles contre les Agniers. Nous sommes sous le régime anglais et lors de la guerre d’indépendance américaine, ceux qu’on appelait les Bostonnais désiraient s’emparer du Canada. Quand ils ont marché vers Trois-Rivières, ils désiraient avant tout intercepter des soldats britanniques qui proviendraient de Québec. Un paysan, Antoine Gaultier, les a guidés vers le bourg, prenant un long détour, permettant aux britanniques en garnison d’aller cueillir ces Bostonnais aux pieds de ce que l’on appelle aujourd’hui la côte Plouffe. Au lieu de tout raconter cette aventure dans mon roman L’inoubliable Antoine (Troisième de la saga), je prends un raccourci qui ne fait pas trois pages et implique le fourbe Antoine, dont l’intervention le rend traitre autant pour les Bostonnais que pour les Britanniques. 

    « Mais qu’est-ce que je fais? Vais-je mettre en joue mes voisins? Sacre Dieu! Il y en a quelques uns qui le mériteraient… Mais cette déroute, je la vois trop bien… Sales porcs de Bostonnais! Des Anglais comme les nôtres! » Antoine marche sans cesse, derrière les soldats, avec des Indiens rebelles et quelques renégats canadiens. Le régiment arrive enfin à Sorel, où il rejoint le groupe qui a quitté les Trois-Rivières. Il y a là près de mille hommes. Le triomphe sera pour eux! Ils décident de s’en aller aux Trois-Rivières pour empêcher les Anglais de Québec d’approcher de Montréal. Antoine cuve son vin, pour se reposer de tant de marche, quand secoué par quelques bottes. Repartir? Marcher encore? Il était pourtant décidé à demeurer à Sorel, de ne plus se mêler de ces affaires d’Anglais. Mais du haut de sa colline, il voit cette mer de Bostonnais et il sent sa force quintupler à l’idée qu’il pourrait abattre quelques Anglais de plus.

    « If you’re doing fine, be sure we will not forget you, Tremblay.

    - C’est cela! C’est cela! Par le sang du Christ! Voilà cent fois que vous me faites des promesses et tout ce que vous m’avez permis est de décrotter vos bottes! Moi! Antoine Tremblay! Décrotter vos bottes!

    - I don’t understand what you say, mister.

    - Pas mister! Antoine Tremblay! Tel est mon nom! Repeat: Antoine Tremblay! »

    Marcher! Toujours marcher! Antoine se sent fatigué! Et quel triste et honteux souvenir rapporte-t-il de ces colonies du sud! Si on ne lui a pas permis de porter l’uniforme, il a tout de même eu l’occasion de combattre et de connaître la douceur de tuer. Il s’est fait quelques bons amis, tout derrière, loin de la parade des tambours et des picolos. Mais en ce moment, Antoine se jure qu’il rentre chez lui! Il pense à son magasin que Vitaline a été incapable de faire prospérer. Et Antoinette mariée? Sans son autorisation? Et son fils Antoine, qui s’humilie à travailler pour le mari de l’ancienne domestique? « Quand un homme n’a pas d’autorité sur sa maison, l’épouse ne fait qu’accumuler les bêtises. Il est temps que je remette du bon ordre dans ce fouillis! »Voilà cette puissante armée à la Pointe-du-Lac, à quelques lieues des Trois-Rivières. Au lieu de continuer en ligne droite, les soldats bifurquent vers le nord. Antoine se permet de courir jusqu’à l’avant pour signaler au capitaine qu’il ne prend pas le bon chemin. Il a la surprise de voir le paysan Antoine Gaultier à leur tête.

    « Mort Dieu! Que faites-vous là?

    - Je guide ces soldats vers les Trois-Rivières.

    - En faisant ce long détour?

    - Traître et lâche! Je ne vous parle pas! Allez-vous en!

    - Et vous osez porter mon prénom? »

    Les soldats sentent monter en eux l’impatience de combattre, alors qu’Antoine demeure sur place. Quand les immondes de la queue le rejoignent, il décide de foncer droit vers le sud et de courir vers les Trois-Rivières. Hors de souffle, il est stupéfait d’y voir une très grande armée anglaise. Ses cris répétés attirent l’attention. « Les Bostonnais! Ils arrivent par le nord! » Ce renseignement utile est tout de même écouté avec un peu de méfiance. Mais le mauvais anglais d’Antoine et ses larges gestes expansifs convainquent les Anglais d’envoyer un éclaireur. Le soldat revient vite annoncer qu’ils n’ont qu’à cueillir les Bostonnais comme des mauvais fruits tombés d’un arbre.

    Vitaline est terrée dans sa maison, ses enfants contre elle, terrorisée d’entendre le tonnerre incessant des canons et des mousquets. Elle se demande si son époux nage au cœur de cette tourmente. Antoine, au même moment, se sent fier de clamer à un soldat inconnu qu’il vient d’abattre un homme avec qui il marchait il n’y a pas une heure. Sa joie imprudente le met trop en vue pour un ennemi et une rafale l’atteint au bras. Il s’affaisse dans une rivière de larmes et de plaintes. Deux jours plus tard, après une cuisante défaite des Bostonnais, Vitaline apprend que son époux repose à l’hôpital des ursulines, sans cesse questionné par les Anglais. Traître chez les Anglais et traître chez les Bostonnais, Vitaline devine qu’elle ne reverra pas Antoine à la maison avant longtemps et que son propre avenir dans ce bourg risque d’être ombrageux.


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