• Manuscrit : La maison amoureuse

    Manuscrit : La maison amoureuse

    Un passage de La maison amoureuse, où l’habitation, tout en ne désespérant pas de retrouver son amour Judith, devient un lieu de rendez-vous pour touristes. La mot Cacouna se réfère à un lieu de plaisance au bord du fleuve Saint-Laurent, très apprécié par les bourgeois urbains du début du 20e siècle.

     

    Ils remontent en multipliant leurs bavardages, au cœur d’un grand enthousiasme. L’Anse-aux-Castors, disent-ils, pourrait devenir le Cacouna de la région des Trois-Rivières. Encore une nouvelle histoire? Même les oiseaux n’ont jamais entendu ce mot étrange. Les jours suivants, les hommes quittent la manufacture pour travailler à l’extérieur. Ils fabriquent des meubles. Bravo! Puis les maisonnettes survivantes sont réparées et peintes. Il y a même un grand belvédère qui naît, près de la rivière Saint-Maurice. Il règne en bas une activité joyeuse pendant plusieurs semaines. Est-ce là les signes que je pourrai enfin dominer mon village, comme le compagnon de Judith l’avait promis? Quand mon amour l’apprendra, elle reviendra rapidement vers moi.

    D’autres hommes m’envahissent, faisant renaître les pièces délaissées en les meublant avec simplicité et bon goût. Enfin, le bon goût a été oublié dans la petite chambre donnant sur ma cour, avec ce papier peint fleuri tout à fait criard… Ma salle à manger se transforme de fond en comble. Pas moins de six nouvelles domestiques sont appelées, dont quatre désignées pour la cuisine. J’ai l’impression que mon propriétaire fait tout ça pour recevoir une visite fort importante. Un homme accroche un écriteau à ma porte. J’apprends qu’il y est écrit: "À la maison ancestrale". Comment ose-t-on? Je ne suis plus jeune, d’accord, mais ancestrale? Jamais! Et puis, j’ai un nom: Le Paradis de Judith!

    Je n’ai pas le temps de protester, car des visiteurs arrivent: deux vieux qui tremblent beaucoup. Ils marchent à petit pas dans le sentier menant à l’anse, puis s’immobilisent longtemps devant la rivière. Ils deviennent ainsi de nouveaux arbres de mon paysage et vacillent quand le vent se lève. Soudain, ils ressuscitent et grimpent jusqu’à ma porte. Les domestiques leur offrent à manger, puis ils montent jusqu’à la chambre fleurie, répétant sans cesse que le coin leur paraît purement enchanteur.

    D’autres personnes suivent. Certaines couchent dans mes pièces et d’autres dans les maisons rénovées. La plupart vont se mouiller les pieds dans la rivière, trouvant ce geste fort amusant. Des jeunes des Trois-Rivières ont été engagés, avec leurs barques, pour que tout ce beau monde flotte sur la Saint-Maurice. Puis ces gens viennent manger entre mes murs. C’est donc ça, un Cacouna? Ah! tout à coup, je crois comprendre… Je travaille! Mon rôle consiste à être belle et chaude, accueillante et ancestrale. Ces étrangers ne se privent pas de me complimenter et la maîtresse adore me faire visiter. Elle raconte quelques mensonges à propos de gens prestigieux qui m’auraient un jour habitée.

    Cet emploi ne me fatigue pas. Fort amusant de voir toutes ces personnes qui examinent l’eau, en plus des hardis s’y trempant les pieds! Mes amies de l’Anse-aux-Castors se disent plus que satisfaites de leur métier. Il vaut mieux être une Cacouna que démembrée. Tiens! Voilà de la musique dans le kiosque! À vrai dire, plus bruyant que le piano… Des hommes, bien vêtus, soufflent dans des tuyaux, alors que d’autres scient une planche de bois qui pousse des sons stridents. C’est cependant beaucoup mieux que la musique du gramophone, dont la joufflue et ses filles se montrent friandes. Comment diable peut-on arriver à enfermer tous ces hommes dans un cornet? Et comment peuvent-ils survivre sans nourriture? C’est peut-être un signe du progrès, un mot dont le grand se montre friand.

    Il dit souvent qu’un nouveau siècle sera bientôt là. Il aimerait posséder un téléphone. Je sais de quoi il s’agit, car les oiseaux adorent cette invention. Ce sont des fils posés entre deux poteaux. Ils peuvent s’y reposer. Le grand prétend que je suis trop loin de la ligne pour avoir le téléphone. Je n’ai absolument aucune idée de la signification de ce mystère. Il parle souvent de ce prodige aux vacanciers. Ce mot est aussi nouveau. Je n’ai jamais entendu Judith le prononcer. Il s’agit de gens vêtus avec élégance, tous riches, qui ne font rien et trouvent cette situation plaisante.

    Je dois avouer qu’être Cacouna devient la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée depuis longtemps! Il semble cependant que ce conte de fée cesse avec la venue de l’automne. Les vacanciers retournent dans leurs nids. Le grand va plus souvent aux Trois-Rivières, pendant que sa compagne élabore la prochaine saison. Les domestiques de la cuisine repartent vers leurs familles et je m’ennuie un peu. La neige devient de plus en plus lourde sur mon toit, bien que je n’aie jamais entendu mes poutres se plaindre. Ma cheminée de gauche a tendance à étouffer de plus en plus, malgré les multiples nettoiements.

    À la fin de la saison froide, les oiseaux reviennent me raconter leurs voyages, en vantant la qualité des vers du sol américain. Ces idiots ont encore oublié mon message destiné à Judith! Ce retour enchante la joufflue et ses filles, qui les pointent du doigt en tentant d’imiter leur chant. Les ouvriers ajoutent des tables autour des maisons de l’Anse-aux-Castors et je redeviens ancestrale. Il y en a une qui se vante d’un titre de noblesse: restaurant. Quel été nous vivrons! Revoilà les riches Anglais m’admirant et se cachant sous des parasols. Les filles de la maîtresse font des lectures dans un anglais approximatif, afin d’être charmantes aux yeux des invités. Bonjour, les garçons des Trois-Rivières avec vos barques!

    Tiens… voilà de drôles d’hommes portant des robes, avec à leur cou une croix en bois semblable à celles que la famille du despote adorait tant. Comment, fermer notre site? Parce que c’est amoral? Qu’est-ce que ça veut dire, ce mot sans dessus dessous? Le grand ne paraît pas très content et promet de se plaindre en haut lieu. Ces hauts suivent dès le lendemain. Ils parlent de touristes, d’argent honnêtement gagné, des entreprises canadiennes françaises, du profit qu’en tire aussi la ville des Trois-Rivières. Ces messieurs semblent tous d’accord et jurent qu’ils iront raisonner la croix supérieure.

    Pendant ce temps, je continue mon travail. Je m’enivre des odeurs de ma cuisine et du spectacle des jeunes domestiques gazouillant de la table au gros poêle. J’aime aussi le moment des repas, alors qu’un musicien scie son instrument pendant que les Anglais dégustent à petites bouchées les spécialités du pays. Je me sens si importante! Ce printemps, le grand et la joufflue m’ont davantage décorée, sans oublier de réparer mes petits maux. En toute honnêteté, ma porte arrière me fait un peu mal aux gonds et si on pouvait les extraire, j’en serais fort heureuse.

    Je me demande pourquoi tout ce beau plaisir cesse avant la fin de la saison chaude. Le grand fulmine contre les croix, empêchant le développement d’une saine activité lucrative. Sa compagne boude et les fillettes pleurent. Les maisons de l’Anse-aux-Castors cherchent à comprendre pourquoi on les abandonne, pourquoi il n’y a plus de musique dans le kiosque et d’Anglais les pieds dans la rivière.

    Cet hiver-là, on parle d’un nouveau siècle, mais le grand jure que ce sera du pareil au même et que seul l’Anglais progressera dans ce pays qui ferait fuir même le pape. Je les sens si tristes... Même ma chaleur ne les console pas. Le printemps revenu, le nombre de visiteurs m’indique que je serai à nouveau vendue. Cette fois, le temps est venu! Chaque nuit, je crie encore plus fort le nom de Judith! Comme elle est Anglaise, mes amies pourront demeurer des Cacounas et je deviendrai son ancestrale d’amour!

      


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