• Manuscrit : La maison amoureuse

    Manuscrit : La maison amoureuse

    La maison amoureuse est un court roman créé entre décembre 2003 et mai 2004. L’idée de base est inspirée d’un fait véritable, qui s’était déroulé dans la première moitié du 19e siècle, sur la Côte-du-Sud, au Québec. De ce point de départ, j’ai cependant modifié ce qui s’est passé. Voici le début du roman.

     

    On m’a frappée, clouée, sciée et je suis née. Je suis une maison. Une belle et grande maison. Je le sais, car tout en bas de mon élévation, près de l’anse et de la rivière, nichent d’autres habitations, petites, sans éclat ni splendeur, sans brique et avec du bois de qualité inférieure. De par ma position haut perchée, je règne sur elles avec justice et bonté. Elles me regardent et se disent que je suis chanceuse, mais qu’elles ne sont pas si misérables car, il y a peu de temps, tout comme moi, elles n’existaient pas.

    Naître est une sensation si grisante! D’abord, la douceur de mes fondations. Ensuite: la charpente, les murs, le toit et ses poutres, dominées par une colossale. Les pierres ont suivi, ainsi que les fenêtres. Tous les jours, des hommes travaillaient avec amour à élaborer mon intérieur. Chacun voulait montrer sa valeur et sa dextérité à mon propriétaire. Cet Anglais, disaient-ils, aura une maison sans pareille. Son entreprise allait prospérer et d’autres habitations entoureront celles de l’anse. Un village naîtra, avec une école et une église, des commerces et un quai le long de la rivière Saint-Maurice.

    Quelle merveille de tout voir grandir quand chaque chose apparaît de jour en jour! Je croyais bien que ma naissance était terminée quand ont surgis d’autres éléments: des meubles! De grandes splendeurs! On accroche des images sur mes murs. Dans ma cour, près de mon grand chêne et d’autres arbres majestueux, il y a une vaste écurie, déjà habitée par des bêtes extraordinaires. L’Anglais parle d’un jardin, d’une promenade, d’un belvédère, d’une fontaine. Les hommes l’écoutent en souriant, heureux par la perspective de créer ces objets mystérieux. « My wife will be so happy. I promise her the most beautiful house in Canada. » Les hommes parlent une autre langue, mais je comprends tout. Il semble y avoir autant de différences entre ces humains aux dialectes contraires qu’entre moi et les maisonnettes de l’anse. Leurs habitants ont des visages rudes tandis que celui de l’Anglais est raffiné. Il porte des vêtements élégants, pour se distinguer des hardes primitives des charpentiers ou des plâtriers, de tous ces hommes d’en bas.

    Devant moi, l’univers s’étend dans un lointain immense, mais qui me semble plus petit que l’infinité du ciel caressant mon toit. La rivière se termine au nord et au sud, zigzague jusqu’à l’anse, où elle se prolonge en un ruisseau qui, humblement, disparaît en se mariant avec les herbes de la nature. Toujours devant moi règne une forêt immense. Derrière, je vois un chemin qui part vers une autre infinité. Je suis choyée, si bien entourée. Tout en bas, les maisons se côtoient sans harmonie, sans la présence de verdure. Il y en a une plus grande, mais pas plus belle. De ses fenêtres jaillissent des sons stridents et agaçants. Tous les hommes s’y réunissent pour couper des arbres, puis assembler les planches et faire naître des meubles. Parfois, une petite embarcation arrive du fond de la rivière pour apporter d’autres arbres et repartir avec les meubles. J’adore regarder toute cette activité fébrile qui rend chacun heureux et joyeux.

    Puis soudain, l’Anglais disparaît. Un homme âgé m’habite. Il fume sa pipe doucement et regarde avec envie chacune de mes pièces, n’osant pas toucher mes murs. Il se contente d’une chaise modeste, au lieu de s’installer dans un fauteuil de l’Anglais. Je suis flattée par cette forme de respect. Le lendemain, un autre homme se joint à lui pour travailler dans ma cour, posant des briques à même le sol. C’est donc ça, une promenade? Fort joli! Cessera-t-on un jour de m’embellir?

    J’aime les entendre, car ils n’ont que des bons mots pour mon propriétaire. Ce jour-là, ils m’étonnent en parlant d’un lieu où il y aurait d’autres maisons et qui ne fait par partie de mon infinité. Il porte le nom des Trois-Rivières. Il est aussi question du fleuve Saint-Laurent. Qu’est-ce qu’un fleuve? Le monde serait-il plus grand que celui de mon champ de vision? Le chemin mènerait-il plus loin que le fond de l’horizon? Je ne peux me déplacer pour admirer tant de merveilles! Ces questions m’inquiètent tout le reste de la journée, jusqu’à ce qu’une douce pluie vienne chatouiller mon toit.

    Les maisonnettes, le lendemain, me racontent que l’univers semble très vaste et que leurs habitants proviennent de lieux aux noms variés. Cela ne les inquiète pas trop, car elles partagent mon optimisme face à l’avenir. Si tous les hommes travaillent fort pour mon Anglais, leur sort ne pourra que s’améliorer. Il y en a au moins six qui n’ont pas de plancher. Pas très civilisé! De bon cœur, je leur prêterais certes quelques planches.

    Tiens! Revoilà mon propriétaire! Plusieurs voitures suivent la sienne. Quand il approche, je me rends compte qu’il y a une autre personne à ses côtés, et d’un genre étrange… Sans poils au visage, maigre et délicate, portant un vêtement très long qui cache ses jambes. Est-ce qu’il s’agit du « Wife » dont il a souvent parlé? Quand cet humain descend et m’aperçoit, il tend les bras et, souriant généreusement, déclare à vive voix que je suis la plus belle maison de la Terre entière. Oh! je pourrais en dire autant: ce personnage est magnifique! L’Anglais lui donne un nom: Judith. Comme cela tinte harmonieusement! Sans retenue, Judith court vers moi et me touche. Cette douceur incroyable! Elle a une odeur enivrante. « Beautiful! Beautiful! » s’exclame-t-elle sans cesse, ne pouvant se priver de me toucher, de me caresser. Je me sens si bien! Touche-moi encore et encore, Judith! Elle m’obéit. Sa main s’attarde sur mes pierres, sur mon bois et je suis si émue en voyant ses yeux cristallins et sa bouche formant un O. Derrière, tous les hommes la regardent d’un air ravi. Entre, Judith! Je suis tout autant beautiful à l’intérieur. Je me sens étourdie par tant d’émotions inédites et si douces. Judith passe d’une exclamation à une autre, ne cessant de me toucher. Ces mains si chaudes et merveilleuses! Elle s’assoit dans tous mes fauteuils et crie en regardent chacun de mes meubles. Elle presse le pas d’une pièce à l’autre et recommence aussitôt. Puis elle court vers l’Anglais et dépose son visage contre le sien.

    Quand elle sort, je la suis du regard. Les hommes de la cour la saluent avec courtoisie, avant de lui expliquer où se situera la fontaine et le belvédère. Elle admire mes arbres et mon paysage, avant de me regarder à nouveau avec une grande tendresse, et se lancer vers mon intérieur dans un autre leitmotiv d’interjections. Je n’ai, de ma courte vie, jamais senti quoi que ce soit de plus divin! Quand, le soir venu, elle se couche au cœur des draps de satin de mon magnifique lit, je la berce de mon silence pour qu’elle se repose comme il faut.

    Les hommes ont fait entrer beaucoup de malles, ainsi qu’un meuble étrange et massif, couronné d’un couvercle et de décorations alternant des éléments noirs à d’autres blancs. Je crois que toutes ces choses appartiennent à Judith et qu’elles représentent les signes de son intention de m’habiter pour toujours. Quel grand bonheur en perspective! Le matin enfin venu, elle s’éveille et, comme souhaité, me rend de nouveau hommage. Elle rit en voyant l’Anglais s’affairer à la cuisine. Elle lui dit qu’il faudra rapidement engager des domestiques. Il promet de régler cette question dès aujourd’hui. Qu’est-ce que c’est, des domestiques? Ma vie n’est que découvertes! Après un repas frugal, Judith se presse vers le gros meuble, d’où elle extirpe des sons admirables. Je crois qu’une chaise, un lit ou une armoire ne pourraient en faire autant. Elle ne cesse de recommencer, pour m’enchanter à chaque instant. Bonjour, monsieur le piano!

    Quand elle fait taire les sons, elle perd patience en voyant toutes ses malles, se plaignant encore de l’absence de domestiques. Ah! je crois qu’il s’agit de gens servant à déballer les malles. Judith se met à la tâche et en extirpe des dentelles soyeuses, des chapeaux somptueux et des dizaines de vêtements qui me paraissent inhabituels, car je n’ai jamais vu l’Anglais en porter. Deux malles, plus lourdes que les autres, ne cachent que des livres. Où se niche la bibliothèque? Encore une nouvelle invention! Et tout cela m’est destiné? L’Anglais part rapidement, anxieux de satisfaire la belle. Me voilà seule avec elle. Judith retourne un peu au piano, avant de s’installer pour feuilleter des livres. J’entends le doux son de sa voix, me racontant une histoire incompréhensible. Puis, lasse, elle se lève pour regarder le paysage. Elle tend les bras pour exprimer sa satisfaction devant tant de splendeurs.

    Les jours suivants, d’autres malles et des meubles arrivent. Judith ne possède que de beaux objets. Ses vêtements me font frissonner. Quand je la vois les enfiler, mes murs rougissent et mes plafonds ruissellent de sueurs. Elle s’amuse avec le piano plusieurs fois par jour et lit beaucoup. Ces histoires m’apprennent ce qui se passe au-delà de mon infinité. Il y a là beaucoup d’humains et tout autant de maisons. Cela me semble bruyant. Je ne voudrais pas habiter les pages de ces livres, même si j’adore à tout instant la jolie voix de la lectrice.


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