• Manuscrit : La maison amoureuse

    Manuscrit : La maison amoureuse

    Maison bourgeoise du 19e siècle, mon héroïne est témoin des changements sociaux et de mœurs du temps qui passe lentement. Après la guerre 14-18, la voilà confrontée à une femme nouvelle, très différente de sa Judith d’amour.

     

    Tiens! Voilà une jeune femme! Elle est vêtue d’une façon inhabituelle et je peux voir ses mollets. Quelle robe courte! À vrai dire, je connaissais bien les mollets de Judith, mais elle ne les montrait qu’à son compagnon et à moi-même. Ahhh… ces bains de pieds! Puis quand elle entrait dans la grande cuve! Elle ajoutait des parfums enivrants, en réalité fades comparés à ce que je voyais. Je regardais tant et tant! Cette petite porte aussi ses cheveux très courts, non attachés. Quelle créature curieuse! Elle semble fort enjouée. Soudain, elle sort de son sac un paquet de cigarettes. Odieux! Ce n’est pas convenable, il me semble! Au fond, pourquoi protester? Cette famille triangulaire manque de femmes et ce n’est pas avec la maîtresse que je me sens comblée. La drôlesse se balade dans le sentier en compagnie du fils. Je sens qu’il va lui prendre les mains pour lui déclarer son attachement. Elle dit que son frère vient de se marier et qu’il est reconnaissant à la famille de lui avoir permis de se cacher pendant la guerre. Comme le monde est petit! Le garçon lui montre le sous-sol et l’informe de tout ce qui se passait pendant ces longues saisons. Il choisit ce lieu pour faire sa déclaration. Elle sursaute et se cogne contre une poutre. Étourdie, il la remonte entre ses bras. Elle se remet vite et jure qu’elle voit des étoiles. En plein jour? Quelle curieuse demoiselle!

    Elle vient chaque fin de semaine et parcourt toutes mes pièces à petits pas sautillants. Comme elle sent bon! J’adore les traces de rouge qu’elle laisse sur ses cigarettes. Le père chuchote à l’oreille de son épouse qu’il n’y a plus de jeunesse et que dans son temps, les jeunes filles savaient mieux se tenir. Il confie tout ça avec le sourire, indice qu’il ne trouve pas la situation désagréable. Pour sa part, le fils a posé ses lèvres sur celles de la petite. Vont-ils se marier et m’habiter? Peut-être qu’alors elle prendra des bains de pieds et davantage…

    Judith, tu es mienne pour toujours. Tu le sais! J’ai juré de t’attendre et je ne briserai pas ma promesse. Je commence cependant à manquer de patience! Je t’implore de revenir, chaque nuit ! Depuis si longtemps! En attendant, beaucoup de gens m’ont habitée et j’ai toujours accompli mon devoir, malgré ma souffrance de voir disparaître mes amies de l’Anse-aux-Castors et malgré les humiliations que certains ont fait subir à mes murs, à mes plafonds, à tout mon être. Malgré leurs défauts, tous ces gens étaient bons et ont apprécié ma chaleur et la protection que je leur apportais. Cependant, si cette petite vit un jour sous mon toit, je serai… Non, Judith: mon amour pour toi ne mourra jamais. Mais tu dois comprendre que même en étant une maison, je suis humaine!

    La petite décide d’organiser un bal. Quelle idée délicieuse! Ça me changera des discussions des amis du maître et de leurs cigares nauséabonds. Enfin de la jeunesse pétillante, de la grande musique, du bon goût, de l’élégance! Les bals de Judith étaient si exquis! Il n’y en a jamais eu de plus merveilleux. Les messieurs avaient l’air distingués et leurs dames me complimentaient sans cesse. S’ils riaient, ce n’était jamais criard. Ils parlaient de la reine Victoria, des merveilles du monde industriel qui ferait grandir le nouveau Canada et le rendrait aussi moderne que l’Angleterre. Les domestiques servaient le thé dans des tasses de porcelaine et le vin dans des cristaux nerveux. Et quand Judith approchait du piano… Tout le monde se taisait pour goûter avec autant de plaisir que le mien.

    Voilà les invités! Les jeunes hommes portent des canotiers et des vestons noirs. Les filles sont… heu… c’est vraiment le nouveau modèle? Tous ces mollets, ce rouge extravagant sur les lèvres et ces cheveux courts? Soit! J’ai vu beaucoup de changements, dans ma vie, mais jamais autant radical que celui-là… Ce n’est pas désagréable, bien que je ne puisse imaginer ma Judith ainsi fardée et vêtue. Pour l’occasion, quelqu’un a apporté un piano. Je suis certaine que la petite l’effleurera avec un doigté aussi divin que celui de mon amour, au cœur d’un silence respectueux. Mais… qu’est-ce qu’elle fait? Elle va briser l’instrument! Et pourquoi tous les autres frappent vigoureusement dans leurs mains en sautillant comme des puces? Ce n’est pas un bal! La voilà debout sur le piano, en train de danser! C’est… c’est… Je me sens si vieille…

    Le maître demeure dans son coin, avec sa dame, avec son mince sourire moqueur au coin des lèvres, haussant les épaules et répétant encore et encore qu’il n’y a plus de jeunesse. La petite déclare qu’il y aura une fête semblable une fois par mois et décide de me baptiser la Maison du Jazz. On s’éloigne du Paradis, mais ce terme curieux sous-entend que je ne suis plus ancestrale. Les jeunes honorent l’ordre de la coquine et je m’enivre dans la fumée des cigarettes des garçons et dans la poudre des filles. Je charlestone et je fox-trotte. Quand tout est terminé, je deviens le havre des amoureux. L’été venu, les soirées se transportent dans la cour, maintenant éclairée à l’électricité. Le grand chêne demeure stupéfait. Tiens! Les voilà à tous courir sur mon parterre pour descendre la côte en s’exclamant comme des fous, avant de se jeter dans la rivière. Jamais Judith n’aurait…

    Plus les saisons se succèdent, plus les robes raccourcissent. La musique de jazz coule à flots dans les entrailles du tourne-disque. Je suis, dit-on, le rendez-vous clandestin de la jeunesse de la ville de Trois-Rivières. Je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire! Je me sens aimée par tant de beaux jeunes gens! Peut-être que clandestin signifie qu’il existe un interdit dans cette activité. Chez les Canadiens français, la joie de vivre n’a pas l’habitude de prendre des formes semblables. Quand les réunions impliquent trop de gens, les croix ont l’habitude d’arriver en trombe et de tout faire cesser, comme dans le cas des vacanciers. Ces gens étaient alors plus paisibles que mes poudrées et mes garçons aux cheveux gominés.

    En fin de compte, après quelques saisons, ma petite se marie avec le garçon de la famille. Il y a eu une belle noce où les vieux ont tenté d’imiter leurs enfants. Tous ont dû avoir un tour de rein, le lendemain, sans oublier la naissance précipitée de rhumatismes. Le jeune couple va m’habiter. Quel bonheur! J’en oublie presque de lancer mes appels nocturnes à Judith. Avec la vigueur que le fils met à accomplir son devoir d’époux, je deviendrai assurément grand-mère dans quelques mois.

    La fréquence des fêtes diminue, sans que les croix n’aient eu à intervenir. Je deviens une maison de calme et la petite se montre sous un nouveau jour. Après avoir terminé la construction d’une fillette, elle se calme davantage. Il se passera sans doute bien du temps avant que je ne la revois grimpée sur le piano, sautillant en tous sens. J’aime quand elle s’installe devant son instrument, même si les airs qu’elle joue m’éloignent de la majestueuse musique de Judith. Ses amies viennent de temps à autres pour parler.

     


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