• Manuscrit : La splendeur des affreux

    Manuscrit : La splendeur des affreux

    Ludger Duvernay est en grande partie l’instigateur du journalisme francophone au Québec. Surtout associé au journal patriote La Minerve, de Montréal, c’est cependant à Trois-Rivières qu’il débute sa carrière. La présence de Duvernay dans la Splendeur des affreux est très importante. Il influence beaucoup l’attitude de mon héros Étienne, sans compter qu’il a toute l’admiration de Jenny, son épouse. En fait, je crois bien que Duvernay provoque un certain effet chez Jenny… La Splendeur des affreux, que je considère comme mon meilleur roman, est toujours un manuscrit non publié.

    Le journal de monsieur Duvernay, j’en suis certaine, est sûrement meilleur que les leurs. Il n’y a pas d’anglais, dans notre journal! Et qu’il soit la propriété d’un Canadien rend chacun très fier. C’est un grand patriote! Depuis son arrivée dans notre communauté, il met toute sa confiance en Étienne pour ferrer ses chevaux. Mon mari lui a offert une belle voiture, qu’il a tenu à payer, malgré les refus répétés de ma petite bosse d’amour. Monsieur Duvernay lui a donné tant d’argent qu’Étienne a rougi. J’imagine qu’il n’était pas convenable pour un homme instruit de payer avec du bois de chauffage ou des légumes.

    C’est un grand jeune homme fort beau, avec un regard franc qui me fait sourire comme une idiote. Très savant, de plus! Non seulement sait-il écrire un français de grande qualité, mais il le parle mieux que tout le monde. Quand j’entends ce qu’il écrit, j’ai des frissons tout le long des bras! Quand j’écoute ce qu’il va écrire, je perds toute contenance. Monsieur Duvernay est au courant de toutes les activités politiques du Bas-Canada. Il aime en instruire ses compatriotes. Il sait aussi ce qui se passe dans beaucoup de pays. Humblement, il avoue qu’il ne pourrait ferrer aussi adroitement qu’Étienne.

    Monsieur Duvernay m’apprend qu’il y a beaucoup d’Irlandais qui sont venus, mais qu’ils préfèrent s’établir dans des petites localités où il y a peu d’Anglais, et, tout au contraire, s’en aller dans le Haut-Canada, où ils ne devront pas apprendre le français. Ces gens ont quitté le plus beau pays du monde parce que les Anglais ravagent tout, qu’ils ne laissent aucune liberté politique aux plus distingués Irlandais, qu’ils monopolisent le commerce et ne laissent aucune chance aux miens de progresser. Je sais tout cela depuis longtemps. Je l’ai souvent dit à Étienne, me répondant que j’exagérais. Aujourd’hui, monsieur Duvernay lui confie qu’un tel drame pourrait se produire au Bas-Canada. Alors, mon mari demeure silencieux, inquiet.

    « Le petit aide le grand et le grand aide le petit. Les British n’ont pas ce sens de la solidarité. Ils méprisent les plus humbles à cause de leur langue et de leur foi, et encore plus quand il s’agit de Canadiens. Le vrai patriotisme consiste à demeurer unis. C’est ainsi que nous pourrons acquérir des droits au parlement et faire entendre les griefs du peuple avec l’aide de nos députés. » Étienne hoche la tête, alors que la mienne se balance de haut en bas sans arrêt. Peut-être que j’ai l’air stupide… Monsieur Duvernay me regarde, étonné, et j’arrête tout de suite mon manège. « Les Irlandais sont de braves gens, mais pas toujours unis. » Bien… à vrai dire… Unis dans la fête, sans doute, mais la jalousie et la colère ont souvent été de mise, chez les miens. Je l’explique par signes à Étienne, qui traduit à monsieur Duvernay. Le voilà étonné par notre façon de communiquer. « Elle fait t’aussi de beaux dessins, pour t’exprimer. » L’homme répond qu’il en a déjà entendu parler. Je rougis.

    « J’ai du travail! Ce fut un plaisir de m’entretenir avec vous, monsieur Tremblay. Merci, madame Tremblay, pour vos délicieux biscuits. » Oh! je suis certes prête à lui en cuire une jarre complète, s’il les aime tant! Je demeure près d’Étienne pour aller le reconduire à la porte et le saluer. Je le regarde s’éloigner dans la rue. Étienne me cogne l’épaule. « T’es t’amoureuse de monsieur Duvernay, Jenny? » Allons donc! Une vraie Irlandaise serait traîtresse de ne pas sourire à ce qui est agréable. Être un grand patriote? Essentiel! Un beau patriote? Encore mieux!


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :