• Manuscrit : La splendeur des affreux

    Manuscrit : La splendeur des affreuxAu Québec, beaucoup de gens croient que nous étions, dans notre passé, les plus fervents catholiques du monde entier. Vrai pour une longue période ! Faux pour celle qui la précède ! Avant les rébeillons de 1937-38 et l’emergence du catholicisme ultramontain, les Québecois du temps étaient des fidèles un peu endormis. Ce n’est pas le cas de mon personnage, Jenny l’Irlandaise. Voici venu le temps de la confession annelle, à Pâques (oui : UNE confession par année!). Muette, Jenny doit avoir recours à une façon inhabituelle pour cette confession. Et comme elle a le caractère très bouillant des Irlandais…  La séquence se déroule en 1817 et est extraite de La Splendeur des affreux, quatrième roman de ma saga.  

    Je me suis un temps demandé pourquoi les religieux du Bas-Canada étaient si vieux. La réponse est pourtant toute simple: ce sont les Anglais qui empêchent l’arrivée ou la formation de nouveaux serviteurs du Divin. Ils veulent nous ensevelir sous leur protestantisme et tous nous condamner au diable, leur allié naturel. Damnés soient ces trèfles à deux feuilles d’Anglais! Damnés! Du calme, du calme, Jenny… Voilà un autre péché. Dieu me dit d’aimer mon prochain. Mais aimer un Anglais, c’est inconcevable! C’est… Oui, je me calme.

    Quoi qu’il en soit, le vieux curé et ses caduques compagnons se sentent fiers d’avoir une fidèle brebis comme moi. Je vais toujours à la messe, je respecte les saints, je jeûne les jours de nos fêtes, je prie sans cesse. Ils disent que je donne le bon exemple. Les Trifluviens prétendent que je fais tout ça parce que je suis aussi folle qu’Étienne. Leurs épouses, sœurs et filles, croient la même chose. Que m’importe! Je dois continuer à montrer la seule voie.

    Voilà Pâques! Le moment le plus important de la vie d’une catholique! Notre devoir nous commande de confesser nos péchés, de faire pénitence et de recevoir Dieu dans notre être par la voie de la communion. Je m’y prépare des semaines à l’avance, car, muette, je ne peux dire mes péchés au prêtre. Je dois les dessiner. Étienne a d’ailleurs dû acheter une bouteille d’encre additionnelle. Je suis pécheresse, d’accord! Mais une pécheresse catholique est toujours sauvée, quand elle fait ses Pâques! On ne peut en dire autant des protestantes anglaises! Mes péchés sont souvent justifiables, à mes yeux, à ceux d’Étienne et de l’humanité. Mais Notre Seigneur demeure le seul juge valable. Il voit ma dévotion, mon repentir. J’ai confiance en lui. Après tout, dans son paradis, il y a d’autres Irlandais et cela lui permet de mieux me comprendre.

    Il y a huit grands péchés mortels: l’orgueil, l’avarice, l’impureté, l’envie, la gourmandise, la colère, la paresse et être Anglais. Le plus grave est ce dernier mais, il va de soi, je n’ai rien à voir avec lui, ni avec la paresse, l’avarice et l’impureté. Les autres, par contre… Mais je regrette toujours! Et je suis prête à toutes les pénitences. Ce qu’il y a de plus humiliant est de les dessiner. Toutes ces occasions où je me suis mise en colère… intérieurement! J’ai pris plusieurs jours pour tout coucher sur papier. Étienne passait derrière moi, prenait soudainement un dessin en disant: « T’est beau! » Non, te n’est… ce n’est pas beau! C’est un péché! Dessiner cette fois où j’ai mangé quatre patates au lieu d’une seule sous prétexte qu’elles étaient bonnes! Quand le curé va voir ça, il me fera le sale œil, me pointera du doigt en sifflant « Kss! Kss! »

    Avec mes dessins sous le bras, je me rends voir le prêtre. Je m’agenouille devant lui, baisse la tête et joins les mains. Il a l’air content de me revoir. Je rends sa sainte vieillesse enchanteresse. Avec empressement, il s’empare de mes dessins. J’imagine que la façon de me confesser doit le changer de la routine. Il regarde lentement. J’ai l’impression qu’il va s’exclamer: « T’est beau! » Il prend une feuille particulière, le secoue en me la montrant. Il me signale que l’orgueil représente un très grave péché. J’aimerais tant lui dire que l’orgueil est typiquement irlandais, mais ce ne serait pas sage de ma part de contredire l’envoyé de gentil Dieu aux Trois-Rivières. « Et l’impureté, ma fille? L’impureté? » J’ai le goût de pleurer! Je lui montre la bague à mon doigt pour lui signifier que je suis réservée à mon mari dans le seul but de bercer un baby. Il me rappelle que le mariage n’exclut pas le plaisir de la chair. J’avale un sanglot et tremble. Est-ce que vais être obligée de lui dessiner la fois que… Ou celle où j’ai… Ou cette autre… Sans oublier celle… Il voit ma prière immédiate et constate que je suis repentante face à ces… à cet oubli. Nous passons au confessionnal. J’émets des sons pour lui faire comprendre que je suis d’accord avec tout ce qu’il me dit. Il me donne l’absolution, mais je dois faire pénitence. Après, je pourrai communier et sentir la lumière divine me laver. Alors, je serai protégée pour une autre année.

    Me voilà dans l’église en train de faire ma pénitence et à parler à mon Créateur, les larmes aux yeux. Je demande à gentil Dieu de me donner la force de ne plus jamais pécher afin que je revienne à la prochaine Pâques sans aucun dessin à montrer au prêtre. Après quelques heures, j’entends les pas du serviteur du Divin. « Ma fille, Dieu est fier de vous. Rentrez chez vous retrouver votre mari. » Je me lève, un sourire béat au visage, impressionnée de savoir que le Tout-Puissant se sent fier de moi. Je m’agenouille pour remercier le saint prêtre. Il insiste pour que je me relève et sorte.

    Je me sens si bien! Si blanche! Dans mon enthousiasme, je perds pied et glisse, tombe sur mon postérieur. Des Anglaises, témoins de la scène, me pointent du doigt et ricanent comme des trèfles séchés: « Look at that stupid Irish girl! » Par saint Patrick, je vais te les… Je cours vite chez moi, en pleurs, m’agenouille devant mon petit oratoire pour prier et demander à Dieu de me punir d’avoir tout de suite péché quelques minutes après m’avoir avoué sa fierté. Étienne me tire par les bras pour me faire lever, prétend que je vais me faire mal aux genoux et aux mains. Je l’ignore. Après tout, il n’est pas lui-même sans faute. Il ajoute qu’il a préparé le repas. Quoi? Pardon? Il a fait mon travail et veut me faire avaler son mauvais potage, sans aucune patate à l’horizon? Ça ne se passera pas comme ça! Est-ce que je vais ferrer ses chevaux, moi? Et qu’a-t-il à me lancer ce regard moqueur? Vite, des patates dans le chaudron!

    Avant chaque repas, je dois remercier Dieu pour cette nourriture. C’est grâce à la générosité du soleil et de la pluie, créations du Tout-Puissant, que les paysans peuvent cultiver, afin que nous puissions tous nous nourrir et être en santé afin de mener une bonne vie et ainsi plaire à la Puissance du Ciel et gagner notre paradis. Quelle belle logique! Étienne prétend que les légumes sont le seul fruit du travail des paysans. Et si Dieu n’est pas content des hommes et envoie des déluges et des sécheresses pour les punir, qu’est-ce que tu vas manger, ma petite bosse d’amour? Le voilà satisfait de son potage et il se délecte de son pain en me souriant. Il prend quelques bouchées de sa patate, étire les bras, content, avoue qu’il n’a plus faim. Je te dis que tu vas manger cette patate au complet ou je vais te… Ah! et puis, tant pis! Je la prends! « Gourmandise et colère », ajoute-t-il, narquois. Me voilà coupable, la bouche pleine, incapable d’avaler.


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