• Manuscrit : Le fantôme du stade

    Manuscrit : Le fantôme du stade

    Nous sommes au début des années 1980 et Daniel, fantôme du stade de baseball de Trois-Rivières depuis 1969, montre des signes de changement de caractère. Le fantôme du stade fut un beau défi d’écrivain : un texte, sans dialogues, se déroulant en un seul lieu au cours d’une période de trente-cinq années.

     

    Quand la saison 1981 débute, je reçois Rita entre les bras et ma barbe semble de plus en plus longue. Rita, comme ma mère, me reproche cette allure de vagabond. Elle me suit pas à pas quand je vends mes billets de tirage, me demandant dix fois si j’ai bien compris ses leçons de cha cha. Monsieur Béchard m’a promis un tournoi important, cette année. Lors de ces journées de compétition, je vis beaucoup plus longtemps, bien que disparaître à chaque fin de partie pour réapparaître vingt minutes plus tard devient un peu lassant, surtout quand je dois préparer ma tournée de vendeur.

    Belle joie de retrouver des visages familiers! Ils ne me racontent délicieusement rien, y allant de tous les clichés sportifs sur l’intensité. Voilà ma Terre! J’y suis roi, régent, prince, cardinal, président, truand et ange. Je peux parler de chaque coin et décrire pendant vingt minutes consécutives chaque craquelure du plancher de béton. Je connais tout ce qui s’y cache, tous les drames s’y matérialisant. Quand les femmes du casse-croûte entrent au travail, elles saluent le vide, devinant que je ne suis jamais loin. Parfois, elles agitent un sac contenant tout ce dont elles ne veulent plus à la maison. J’ai mon journal chaque matin, même s’il arrive souvent avec vingt-quatre heures de retard, avec les mots cachés déjà trouvés et des photos découpées sur certaines pages. J’ai tant jeté l’an dernier et me voilà que je recommence à accumuler!

    Les semaines passent rapidement et un jour de septembre, je me rends compte que je ne suis pas monté sur le toit pour examiner la ville avec mes lunettes d’approche, en oubliant les jours de l’Exposition agricole, car je ne peux me passer de regarder les visages des usagers de la grande roue. J’ai passé le temps sur le terrain à faire le con et à me servir du système sonore du stade pour écouter du rock and roll à pleins poumons. Je crois que la ville me parvient par ces brides de conversations des spectateurs, par les récits des Pierre et de Rita. Cette municipalité se situe au-delà de ma planète, là où des personnes vivent sans baseball.

    En octobre, je me sens un peu vide, me demandant pourquoi les mois ont passé plus rapidement que d’habitude. Cette journée-là, un chat s’est infiltré dans le stade, parcourant le champ extérieur et je lui miaulais à tue-tête, désireux qu’il m’entende. Perte de temps! Pourtant, je ne passe pas un mois sans penser à ce fauve de cirque qui m’avait vu, il y a quelques années. Quand j’écrase une fourmi, elle demeure morte, ne ressuscite pas quand j’enlève ma chaussure. Cette banale réalité me fait espérer qu’un jour, un animal, une bestiole pourrait me voir et s’attacher à moi. Même les guêpes ne me voient pas! Trop plein de soupirs et de blues, je me mets à noircir du papier. Je me fiche de savoir si ce que j’écris vaut quelque chose, contrairement à Démon, le futur prof de français qui voudrait voir un livre sur mon expérience de fantôme sur les tablettes des librairies. D’ailleurs, je n’ai jamais vu une librairie de ma vie. Quand je me lance dans cette activité, je demeure concentré et il n’existe plus de stade. Je ressens une étrange sensation de bonheur intérieur. Je passe le temps aimablement et rate quelques émissions de télé qui étaient incontournable il y a à peine deux années. Voilà une façon d’imaginer à ma façon la vie de l’autre côté de ces murs.

    Dans mes petites histoires, il y autre chose que des circuits, des doubles jeux et des imbéciles retirés quatre fois sur trois prises. Il y a tout ce que le stade ne peut m’offrir : de la romance, de l’aventure et des dizaines de personnes géniales, comme les héros de cinéma. Quand j’arrive à la dernière ligne, je laisse la pointe de mon stylo transpercer la page, espérant qu’une fois, une seule, tout ne redeviendra pas blanc. Peine perdue! Cette page blanche me fait voir bleu. Alors, je recommence le même passage, mais en prenant d’autres mots, tout en mémorisant mon idée. Étendu sur mon lit, je récite le tout à haute voix. Je ferme les yeux et revois ces personnages et bien que je ne dorme jamais, j’ai l’impression de rêver. Le temps me semble alors moins interminable.

     

    Chaque début de saison me presse de tout écrire pendant les parties, afin que ma mémoire puisse enfin se reposer. Voilà donc 1982. Moitié moitié! Salut Daniel ! Qu’es-ce que t’as fait au cours de l’hiver? Toujours au poste! Aie, toi t’aimes ça, le baseball! Penses-tu que les Aigles vont être bons, cette année? Dis donc, mon Daniel, on dirait que tu ne vieillis jamais… Les gens ont toujours quelque chose à me raconter, moi qui fais partie des meubles, autant que chaque parcelle de béton usé de ce lieu. Ils gardent la distance réservée à un ami rencontré de temps en temps. Les billets vendus, je retrouve ma machine à écrire. Quand la partie se termine au milieu d’une phrase, je suis le fantôme le plus blasphémateur de l’autre monde.

     


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