• Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Une comédie basée sur une situation véritable et un personnage réel : Alexandre Sylvio, dit Le roi des cadeaux, vétéran homme de cinéma, appelé en toute urgence pour éviter que le cinéma Palace de Trois-Rivières ne ferme ses portes au début de la décennie 1930 et de la grande dépression. Voici le début du roman.

     

     

    " Je suis Alexandre Sylvio, le roi des cadeaux! " L’homme sourit généreusement à l’inconnue, soulevant son chapeau pour laisser paraître son front dégarni, le faisant ressembler à un vendeur d’assurances ou à un commis de quincaillerie. Roi des cadeaux? Ça ne veut rien dire! Et pourquoi les hommes dans la cinquantaine se sentent-ils toujours obligés d’aborder les femmes seules dans les trains?

     

    Elle déteste ce sans-gêne frondeur, cette impolitesse. La voilà décidée à bouder et à ne pas répondre à ses questions, afin qu’il déguerpisse. " Je travaille dans les vues animées, le spectacle! " Un saltimbanque? Pire que tout! L’âme légère, la moralité volatile! Ils ont leur réputation, ces aboyeurs de pitreries! " Je m’en vais à Trois-Rivières pour relancer un théâtre menacé de faillite. Je suis la boué de sauvetage des théâtres qui ont de la misère. J’ai fait ça une partie des dernières années, après avoir été le plus réputé conférencier de vues de Montréal. Vous savez ce qui peut sauver une salle, ma petite dame? Les cadeaux! Les cadeaux et le rire! Un cadeau, ça flatte les bons sentiments humains. Il y a des gens qui donneraient une fortune pour recevoir un cadeau de trente sous. "

     

    Une heure plus tard, la femme regrette ses premières pensées. Voilà un homme fort amusant. Il parle sans cesse et son discours recèle d’anecdotes croustillantes et rustiques. " Le spectacle apporte la joie et les sourires. Ça fait oublier les pires soucis. Avec un bon show, il n’y a plus de tristesse. Allez, mademoiselle, je vous salue! Ce fut une joie de parler avec vous pendant ce voyage. Le temps m’est paru moins long. Comme je suis bavard, hein! Et puis… Oh! j’y pense! J’ai un cadeau pour vous! " Du petit sac brun qui a sans cesse ballotté sur le siège libre à leurs côtés, Alexandre Sylvio extirpe une pomme ni très belle ni appétissante. Cependant, il la tend avec un tel sourire rieur que la jeune femme a l’impression d’être une courtisane recevant un présent du galant prince convoité. " Bonne chance, monsieur Sylvio, avec votre salle. Au fait, quel est son nom? " Alexandre éclate de rire, se penche pour mieux lui révéler : " Le Palace! Un des huit mille Palace de la province de Québec! Ce n’est pas l’imagination qui nous étouffe quand vient le temps de trouver des noms pour des théâtres de vues! "

     

    Alexandre sait peu de choses de Trois-Rivières. Il a toujours travaillé à Montréal ou dans les agglomérations entourant la métropole. Il n’ignore cependant pas que cette ville est la capitale mondiale de la fabrication du papier journal. Peut-être faut-il en parler au passé, car depuis l’automne 1929, un grand nombre d’usines de la province ont fermé leurs portes ou fonctionnent au ralenti. Les journaux ne cessent de parler de La crise économique, comme s’il n’y en avait jamais eu d’autres avant. Il se souvient qu’en 1922, une situation difficile avait sévi. Quelques saisons plus tard et tout était oublié. Chacun travaillait, au cours de la décennie 1920, ce qui signifie que tout le monde pouvait dépenser. Les salles de cinéma étaient sans cesse pleines, présentant un spectacle populaire sans pareille, grâce à une pléiade de vedettes américaines de grand talent. Cependant, cette fois, Alexandre sent que cette crise s’éternise et qu’elle présente un aspect un peu lugubre. À Montréal, tous les cinémas rencontrent des difficultés. Pourtant! Voilà le loisir le moins cher que l’on puisse imaginer! Vingt-cinq sous comme prix d’entrée, pour trois heures de spectacles? Personne n’a pu faire mieux! Alexandre n’aurait jamais cru qu’il aurait pu être affecté par les bêtises des industriels et des économistes américains. Alors, quand ces deux hommes de Trois-Rivières lui ont téléphoné pour lui parler de ce Palace, Alexandre a hésité poliment pour la simple forme. Toucher un salaire à nouveau, lui qui vivait sur ses minces économies depuis plusieurs mois! Qui refuserait? Et puis, les défis stimulent l’homme.

     

    " Alexandre Sylvio, le roi des cadeaux! Vous êtes la moitié des frères Barakett? Où est l’autre partie? " Le jeune commerçant sourit en tendant la main. Il avait apprécié la voix joviale d’Alex, lors de leurs conversations téléphoniques. " L’autre demie nous attend au magasin. Je suis Alexandre, comme vous. Simon aura préparé du café et une collation. Suivez-moi. Notre boutique est tout près, à deux pas du Palace. " De la lointaine Syrie, un premier Barakett était arrivé au début du siècle. Le commerce établi rencontrant du succès, le reste de la famille avait suivi et maintenant, les beaux vêtements portent un nom, à Trois-Rivières : Barakett.

     

    L’aventure d’ouvrir une salle de cinéma répondait à un plan d’affaires très bien préparé, suivant une logique rigoureuse. Les trois salles de la municipalité étant situées au centre-ville, pourquoi ne pas en établir une au carrefour des quartiers ouvriers, près de la gare, ayant pignon sur la rue Saint-Maurice, qui est aussi la route nationale reliant Québec à Montréal? Sans oublier que les commerces de cette rue sont nombreux et prospères. Tout avait été prévu! Tout, sauf la crise économique… " C’est un beau théâtre très moderne. L’édifice nous a coûté 50 000 $. Il n’est pas dit qu’une entreprise de la famille Barakett va faire faillite, monsieur Sylvio. Les vêtements, ça nous connaît! Le monde du spectacle, un peu moins… Vous avez une forte réputation! Vous êtes l’homme de la situation! "

     

    Voilà au moins quatre fois qu’Alexandre entend le même refrain : par télégraphe, par courrier, et deux occasions par téléphone. Les frères Barakett ont aimé les réponses franches d’Alexandre. Le jeune gérant qu’ils avaient engagé, Eddy Gélinas, avait organisé des concours d’amateurs, ayant rencontré du succès, mais très brièvement. Alexandre avait répondu : " Pas bon! Les spectateurs ne doivent pas devenir maîtres de la salle. Un théâtre de vues n’est pas un salon de maison pour recevoir la visite du temps des fêtes. Il y a eux et il y a nous. Il faut vivre en harmonie, mais chacun à sa place. " Le reste de la réponse avait duré une demi-heure, prouvant que le Montréalais connaissait toutes les ficelles des salles de cinéma, où il travaille depuis le début du siècle.

     

    " Voici notre Palace.

     - Modèle classique, chers Alexandre et Simon! Très beau théâtre, en effet!

    - Le logement qu’on vous destine est situé au deuxième étage. Poêle et glacière fournie, ainsi qu’un lit. Les quatre premiers mois gratuits, comme convenu. Vous désirez visiter pour vous installer?

    - La salle, avant tout. "

     

    Le Palace n’est pas un lieu somptueux ni une tripot à cafards. Il ressemble aux salles construites ces dernières années, avec l’acoustique idéale pour les films sonores, alors que tant de salles populaires lors de la période des films silencieux rencontrent un mal fou avec les petites enceintes sonores qui sont devenues la norme pour cette transformation dans le monde du cinéma. Il y a une fosse d’orchestre, des rideaux et une scène profonde. Alex, d’un coup d’œil, affirme aux Barakett qu’il y a huit cents sièges. Tout ce qu’il faut pour devenir un lieu de sain divertissement des masses populaires! 

     

    Alexandre a étudié les chiffres d’affaires de la salle depuis son ouverture, au cours de l’automne 1930. Il a aussi lu avec beaucoup d’attention les lettres écrites par le gérant Eddy Gélinas. " Ma bonne vieille formule des cadeaux fera l’affaire, avec mes rabais, puis une troupe de burlesque ", se dit-il, tout en regardant la salle, ne perdant jamais son sourire. Bombant le torse, le Montréalais tend la main aux frères Barakett en les assurant qu’ils ne regretteront pas de lui avoir fait confiance. " Le succès viendra de la façon dont nous en avons discuté au téléphone. Pas immédiat! Mais je vous jure sur mon honneur que dès décembre, ce théâtre fera ses frais. "

     

    Le logement semble à sa convenance. Oh! que lui importe, au fond… Sa seule vraie maison a toujours été les salles de cinéma. Un foyer ne lui sert qu’à dormir et à ses repas. Alexandre promet à ses nouveaux patrons qu’il sera au travail dans deux jours, réservant le lendemain pour aller chercher une table de cuisine et les quelques effets qui arriveront de Montréal par le train. Il faudra aussi qu’il tâte le terrain et analyse les caractéristiques du quartier et de la ville.

     

    Alexandre est en train de déballer ses malles quand le jeune Eddy Gélinas se présente, l’air un peu intimidé de devoir faire face à celui qui le remplace. Malgré ses insuccès à la tête du Palace, les frères Barakett ont décidé de le garder à leur emploi, parce qu’il est un travailleur acharné.

     

    " Ce n’est pas facile, un théâtre sans cesse en déficit, surtout par les temps que nous vivons. Je suis certain qu’en temps normal, mon Eddy, t’aurais connu du succès. Nous allons travailler ensemble et donner satisfaction aux Barakett. Je ne connais pas la ville, sa population, leur mentalité, les commerces. Tu vas me renseigner sur tout ça, puis tu t’occuperas des vues. J’ai d’autres chats à fouetter que des films dans une salle de cinéma.

    - Famous Players ne mettait à ma disposition que les miettes, les films en reprise. La qualité laissait à désirer et…

    - Quoi? La qualité des vues? Ça n’a pas trop d’importance. T’en passes un moyen à toutes les deux semaines et ça fait l’affaire. Les gens ne choisissent pas les vues. Ce qui importe, c’est le spectacle, l’ensemble de ce que nous présentons. Tu connais ça, le monde du spectacle?

    - Je suis un peu comédien.

    - Tant mieux! Tu pourras t’intégrer aux comiques que je vais faire venir! Ça me permettra aussi d’économiser un salaire.

    - Vous voulez faire venir des comédiens? De Montréal? Ça va coûter cher, monsieur Sylvio.

    - Ils sont en chômage, eux aussi. J’en connais une douzaine qui vont être contents de faire partie d’une troupe régulière d’une salle, même à petit salaire. On va parler de tout ça en marchant. Je voudrais visiter un peu la ville et tu vas me servir de guide.

    - Avec plaisir, monsieur Sylvio.

    - Appelles-moi Alex, comme tout le monde. Mon vrai nom, c’est Alexandre-Sylvio Jobin. Alexandre Sylvio, c’était mon nom de conférencier du temps des vues silencieuses. "

     

     

     

     


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