• Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Manuscrit : Le roi des cadeaux

    Le roi des cadeaux est un roman basé sur de multiples faits véritables et sur des personnages ayant existé, tel Alexandre Sylvio, Eddy Gélinas et les membres de la troupe de vaudeville. Le roman a été inspiré par un travail en histoire à mon université, portant sur la salle de cinéma Palace, de Trois-Rivières, qui a ouvert ses portes au début de la grande dépression, dans un quartier profondément touché par le chômage. L’incendie évoqué dans cet extrait est véritable.

     

    Ce soir du 22 février 1932, Alexandre accepte d’accompagner Ti-Clain et Ti-Phonse pour boire quelques bières dans un bar du centre-ville. En revenant, son cœur passe près de sortir de sa poitrine en voyant les pompiers face au Palace, avec une foule de curieux regardant dans le lobby. Alexandre se presse d’entrer, ignore Eddy, se précipite dans la salle pour voir les sapeurs arroser généreusement la scène et le trou béant où il y avait l’écran, quelques heures plus tôt. Le sinistre semble être sous contrôle, mais Alexandre sent une forte odeur de brûlé, sans oublier que la salle entière est obstruée par de la fumée.

    " La police a téléphoné chez moi à minuit et demi pour m’informer qu’il y avait le feu. Quand je suis arrivé, la fosse d’orchestre brûlait, l’écran, les rideaux et des flammes parcouraient le plancher de la scène. Les loges ont aussi été détruites.

    - Où sont les frères Barakett?

    - Dans leur magasin, pour se remettre de leurs émotions. T’inquiètes pas, ils étaient là avant moi.

    - L’écran! Ça coûte cher en batinse, un écran! Et les rideaux!

    - Alex, les pompiers ont sauvé la salle. Il n’y a que le fond endommagé.

    - Mais nous autres, on est loin d’être sauvés avec une bad luck comme ça! Connais-tu la raison de ce feu?

    - Trop tôt pour le savoir. Tu peux venir coucher chez moi, Alex. Ça ne doit pas sentir très bon dans ton logement, en haut.

    - Je vais aller voir les Barakett. "

    Ce que Simon et Alexandre Barakett annoncent au Montréalais le refroidit aussitôt : l’assurance incendie a été signée à l’économie. Alex remarque que le duo ne semble pas très ébranlé. Le temps n’est sans doute pas bien choisi pour une longue discussion. Alexandre se contente de les assurer qu’il est prêt à manier le marteau pour que la salle rouvre ses portes le plus tôt possible.

    Quand il retrouve Eddy, les pompiers ont terminé leur travail, bien que deux hommes demeureront sur place toute la nuit pour s’assurer que le feu ne reprenne pas, et aussi pour aérer la salle. Alexandre peut approcher et constater que le plancher de la scène est calciné. La proximité du poste des pompiers, à un coin de rue, a certes sauvé la salle. Malgré l’odeur, Alex monte dormir chez lui. Dieu merci : rien n’a été touché. Le voilà au Palace dès la première heure du jour. Beaucoup de gens du quartier font les cent pas, l’air misérable. À l’intérieur, les comédiens de la troupe semblent ravagés. Germaine a pleuré.

    " La police nous a posé des questions, car nous étions les derniers à sortir de la salle.

    - Je sais très bien qu’il n’y avait rien d’anormal. J’étais dans mon bureau pendant votre pratique. La police a fait son ouvrage, c’est tout.

    - Ça veux-t’y dire qu’on est en chômage nous autres itou, Alex?

    - Tu ne pourras pas jouer la comédie là-dessus. Tu risquerais de passer à travers le plancher. Il faut faire évaluer les dégâts pour l’assurance, engager une équipe de jobbeurs pour les réparations. Ça va prendre des semaines, tout ça! Écoute, Germaine, j’ai encore des chums dans les théâtres de Montréal. Je vais m’arranger pour qu’ils vous prennent en attendant.

    - Pas la question, Alex! Le Palace, c’est chez nous! "

    Quelle rude journée! Devant l’air vague des Barakett, Alexandre se sent obligé de leur révéler le secret concernant Édouard Garand et la Compagnie cinématographique canadienne, de l’intention de la future compagnie de louer ou d’acheter une salle à Trois-Rivières. Les commerçants n’en avaient jamais entendu parler et reprochent à Alex d’avoir gardé pour lui cette rumeur, qui change quelque peu leurs données. Après une brève discussion, le plan devient très simple pour le temps de la fermeture : tout le monde est congédié, sauf Alexandre, qui devra préparer la réouverture et la programmation des semaines lui succédant.

    Alexandre se presse de retourner à son bureau pour tenir sa promesse du matin : il téléphone ses connaissances de Montréal pour tenter de caser la troupe dans une salle de la métropole. Vains efforts! Les cinémas de la grande ville rencontrent tous des difficultés et ont remplacé les troupes et comédiens de vaudeville par des dessins animés. C’est alors que se produit le miracle inattendu, avec la visite de Tommy Trow, propriétaire de l’Impérial. À rabais, il accepte que la troupe se produise dans sa salle, avec Eddy comme comédien. Alexandre pourra même aller faire ses tirages à l’Impérial. " Nous ne sommes pas des compétiteurs, monsieur Sylvio. Comme vous, j’ai une salle n’appartenant pas à Famous Players et j’ai la liberté de décider ce qui sera bon pour le public de Trois-Rivières. Vos comiques sont populaires, travaillent très fort et leurs admirateurs pourront encore les applaudir chez moi. "

    Cette bonne nouvelle réchauffe le cœur d’Alexandre. À Montréal, sauf dans le cas de quelques hommes, il a toujours entretenu de bonnes relations avec ceux exerçant le même métier que lui. Soudain, il sursaute en se souvenant de cette petite salle lourdement endommagée par un incendie en 1910. Les autres responsables avaient fait une quête auprès de leur public pour aider à payer les frais de réparations. Ce serait cependant difficile de faire une telle chose avec le Palace, dans le contexte de la crise économique. Alexandre se presse d’écrire une note dans la porte, disant aux passants que ce soir, les gens pourront regarder les dommages gratuitement et qu’il y aura des tirages.

    " Ce n’est pas de moi, mon Eddy. Au début du siècle, le propriétaire du parc Steeplechase, à Coney Island, avait invité le public à voir les ruines de ses installations incendiées, sauf qu’il demandait un prix d’admission. Puis j’ai ces légumes pour les tirages de la semaine. Pourquoi les perdre? Aussi, je pense que ça va sensibiliser le public au malheur qui nous frappe. Quand nous allons rouvrir, il y aura plus de gens.

    - Je vais avertir Germaine et les autres.

    - Bonne idée!

    - Tu sais, Alex, c’est vraiment chic de la part de monsieur Trow de nous prendre à l’Impérial.

    - Beaucoup. C’est aussi reconnaître que le Palace était sur la bonne voie. Ce ne sont pas les bantinses des théâtres de Famous Players qui feraient ça. Ainsi, te voilà devenu comédien à temps plein!

    - J’aime de plus en plus ça.

    - En attendant, tu vas me donner des conseils pour ce que tu avais l’habitude de faire. Je dois te remplacer pendant un mois.

    - Un mois? Ce sera si long?

    - Les Barakett avaient signé une assurance cheap. Ça va assurément prendre un mois, sinon plus. J’ai cru comprendre qu’ils ne voulaient pas rouvrir, mais comme je leur ai parlé de Garand et de la CCC, ils ont sourcillé. Ce serait ben difficile de louer un théâtre sans écran, hein…

    - Fermer la salle?

    - J’ai eu toutes les misères du monde pour avoir un profit de quelques sous en décembre et là, je perds de l’argent, même si nous avons une formule gagnante. La preuve? L’Impérial la désire! Les frères Barakett sont des hommes d’affaires et ils exigent un profit plus substantiel. Quand il n’y en a pas, ils ferment leur commerce, de peur de perdre encore plus de dollars et de subir l’humiliation publique d’une faillite. "

    L’initiative d’Alexandre prend une tournure émouvante avec de nombreux visiteurs, disant comme ils se sentent malheureux de voir ce gâchis. Le sketch Fifine chez les pompiers provoque des rires retenus. Comment oser faire une comédie suite à un événement aussi tragique? " Nous autres, Canadiens français, on a du cœur. Ça en prend ben gros pour nous jeter à terre. Vous le savez mieux que personne, vous autres! Vous avez perdu des jobs mal payées d’avance, pis vous trouvez le moyen de vouloir rire quand même. Le Palace ne sera laissera pas abattre par un p’tit feu! " d’assurer Germaine, comme une politicienne en campagne, applaudie avec amour.

    La troupe tient sa répétition dans le lobby du Palace aux portes ouvertes. Les passants regardent, curieux, alors que les miséreux ne se privent pas d’entrer pour se réchauffer. Pendant ce temps, Alexandre discute avec cinq hommes qui désirent effectuer les réparations, alors que trois femmes sont arrivées avec des seaux et des chiffons, pour nettoyer les murs souillés par la fumée. Simon et Alexandre Barakett regardent ces scènes en silence, se répétant intérieurement que les rénovations devront être l’œuvre de professionnels, afin que l’assurance soit effective.

    Les messages de sympathie arrivent de toutes parts. Alexandre collige ces bons mots, sachant que ça sera utile plus tard. Il prépare déjà le discours qu’il fera lors de la soirée de réouverture. " Il va nous falloir la pièce la plus comique, la meilleure vue et je vais faire tirer plus de cadeaux. " Au fond, pense-t-il, chaque malheur présente aussi un bon côté de la médaille. Il prie surtout pour que les hommes dans l’entourage d’Édouard Garand ne décident pas de venir visiter la salle la semaine prochaine.

    L’inspecteur des pompiers se présente dès le lendemain. Alexandre le suit pas à pas, prêt à répondre à toutes ses questions. L’homme semble avoir trouvé l’origine de l’incendie : le système de chauffage, situé sous la scène. Alexandre se tourne vers les frères Barakett : " Avez-vous une garantie, pour cette machine-là? " Le Montréalais apprend à chaque minute que ses patrons avaient investis à l’économie dans tous les aspects de la salle… Il ne reste qu’à attendre la venue des évaluateurs de la compagnie d’assurances et celle de l’entrepreneur en réparations.

     

     


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  • Commentaires

    1
    Ravel
    Dimanche 14 Avril 2013 à 05:03

    Une trouvaille: j'ai enfin pu identifier, ne serait-ce qu'un peu, un autographe d'Eddy Gélinas qui se trouve dans mes affaires depuis q.q. années. Merci d'en faire mention, ils semble très tres oublié... :-)

    2
    MarioB Profil de MarioB
    Dimanche 14 Avril 2013 à 05:21

    Merci de votre visite.

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