• Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Le rossignol des vues animées se déroule au cours des dernières années de la décennie 1890 alors que Zotique Lamy, bourgeois de Trois-Rivières, se lance dans l’aventure morale de devenir projectionniste ambulant de vues animées, dans un but profondément éducatif. Le long de son chemin, il rencontre Ninon de Sève, jeune adolescente française douée d’une puissante voix de soprano. Les deux font équipe. Zotique découvre une jeune fille très instinctive, menteuse à l’excès, vantarde, sans gêne et qui se met facilement en colère. Ninon a une autre particularité : elle est dingue des vues animées. Je crois que Ninon est un des personnages les plus délicieux de tous mes romans. L’extrait suivant montre l’amour profond que porte Ninon aux « images qui bougent », tout en révélant son caractère.

    Une ville importante comme Ottawa connaît bien les vues animées et les amateurs pourraient sourciller en apercevant les coupures dans celles du Lamitographe. Voilà pourquoi Zotique ne s’attarde pas au quartier commercial, avec ses théâtres et ses salles de spectacles. Ninon le retient par la manche en voyant dans la vitrine d’une salle d’amusement la mention « vues animées ». Aussi curieux que Ninon, Zotique entre et cherche en vain un écran. Le responsable lui désigne une machine curieuse, svelte à sa base et surmontée d’une grande boîte circulaire. Il lui explique le fonctionnement: il n’y a qu’à déposer cinq sous, mettre ses yeux dans l’ouverture et tourner la manivelle pour voir des images qui bougent. Ninon trépigne tout de suite d’envie. Zotique la somme de se calmer, pendant qu’il essaie l’appareil, du nom de mutoscope. La vue n’est pas trop claire et son image sautillante passe en boucle continue. On y voit deux boxeurs qui se cognent sans cesse dessus.

    « C’est du vol. Si c’est ça, la machine des Américains, je préfère mon projecteur français.

    - Je veux voir! Je veux voir!

    - Non, Ninon. Ce n’est pas un spectacle pour une petite fille de votre âge. Il y a des hommes nus et…

    - Hein? Vite! Vite! Je veux voir! »

    Zotique s’enlève de son passage, croise les bras et sourit, alors que Ninon tourne en vain la manivelle, ignorant que le temps autorisé a cessé. Il regarde une dizaine de machines semblables alignées militairement le long du mur. Touché par la candeur de Ninon, il consent à lui donner cinq sous, mais en la conduisant vers une autre machine, pour éviter que ses yeux se complaisent dans le spectacle violent et indécent des boxeurs. Ninon serre les poings, incapable de se calmer. Quand la pièce met la machine en marche, elle tourne d’abord doucement, puis plus rapidement, jusqu’à l’épuisement du temps.

    « C’était une danseuse! Elle avait une jolie robe et faisait des pas amusants en montrant ses jambes.

    - Quoi? Une femme qui montre ses jambes?

    - Puisqu’elle est une danseuse, c’est normal. Oh! Zotique! Je veux toutes les voir! Regardez ces machines avec des vues neuves!

    - Avec toutes ces machines, on dépense cinquante sous. C’est un attrape-nigaud. Et c’est amoral. Des jambes de femmes et des poitrines d’hommes! Les Américains ne connaissent aucune mesure! C’est un peuple décadent.

    - Juste une autre! Une autre! Je veux décader aussi!

    - Décader… Et ça se dit française…

    - Je vais être sage.

    - Non.

    - Espèce de roturier! Je vais me venger! »

    Ninon baisse les paupières, les relève pudiquement et susurre qu’il a raison. Ce ne sont pas des sujets sains et ces machines, où les images ne sont pas de qualité, ont été fabriquées par des gens sans scrupules désireux d’exploiter les aspects les plus vils de la nature humaine afin de détrousser les passants. Elle indique vite la porte de sortie à Zotique.

    « Il faut toujours montrer des vues éducatives ou informatives. Voilà la seule façon d’accomplir une bonne œuvre et d’être toujours les bienvenus dans les villes et villages. Le Lamitographe doit se créer une réputation de spectacle impeccable, s’adressant aux hommes, femmes et enfants de tous âges et de toutes conditions sociales. Quand j’achèterai de nouvelles vues, cet automne, soyez certaine que je me montrerai sévère sur le contenu des bobines. Elles devront correspondre entièrement à notre objectif.

    - Je pourrai vous aider à les choisir?

    - Si vous le désirez. Vous êtes un bon public.

    - Qu’est-ce qu’elles représenteront?

    - Vous comprenez pourquoi il nous faut toujours un sujet religieux. La compagnie new-yorkaise m’a écrit qu’il y a des vues sur les grandes capitales du monde entier et que même la reine Victoria a accepté d’être photographiée. Il y a des sujets sur les grands accomplissements techniques de notre temps, comme l’ampoule électrique.

    - J’ai tellement hâte de les voir! »

    En s’informant de gauche à droite, Zotique trouve une paroisse catholique et s’y rend en tramway. Ninon s’excite en prenant place sur la banquette du véhicule. Zotique détourne les yeux, croit que la fillette a le droit de s’amuser un peu. De toute façon, le responsable des billets la rappelle à l’ordre et Ninon fait rire les passagers en lui grimaçant dans le dos.

    Le prêtre irlandais ne se laisse pas convaincre par les arguments de Zotique, sans pourtant désapprouver entièrement le spectacle. L’homme de robe préférerait qu’il ne montre que la Passion du Christ. Il ne semble cependant pas vouloir trop s’en mêler et a la politesse de donner l’adresse de l’échevin du quartier, un important patron d’une manufacture de gants. L’homme est très enthousiaste face à la proposition. Dès demain, le Lamitographe pourra s’installer dans son grand magasin.

    « Est-ce que je peux aller me promener, s’il vous plaît? Il y a longtemps que je n’ai pas vu une grande ville et j’aimerais regarder les vitrines. Peut-être que je pourrai rencontrer d’autres petites filles.

    - Promettez-moi de revenir pour le souper. Monsieur McNamara et sa famille ont eu la bonté de nous inviter.

    - Je serai ici à quatre heures.

    - C’est très bien. Mais soyez prudente. »

    En quittant Zotique, des cornes poussent dans le front de Ninon. Elle court à perdre haleine jusqu’au poste de tramway et un véhicule la mène trop lentement vers l’arcade des mutoscopes. Elle y dépose des cinq sous à la queue leu leu, tourne la manivelle très lentement afin de bien voir tous les mouvements des personnages. Quand Ninon en délaisse un, elle ferme les yeux, pour mieux savourer le souvenir frais de sa gourmandise d’images. Ce que la jeune fille découvre est beaucoup plus excitant que les vues du Lamitographe. Elle éclate de rire en voyant un vagabond chasser un chien afin de coucher dans sa niche. Elle fait à nouveau connaissance avec sa danseuse qui, cette fois, sort d’une huître géante. Ninon sent son cœur gonfler et consacre vingt-cinq sous à ces seules images de la jolie danseuse. Dans un autre mutoscope, elle voit un homme embrasser une femme. Estomaquée par tant d’audace, elle remet vite l’argent dans la machine pour s’assurer de la véracité de cette scène.

    Ninon erre dans les rues, saoulée par tant d’images. Elle décide de chanter, tout en tendant discrètement la main. Avec les quelques sous ainsi récoltés, Ninon s’empresse de retourner voir le baiser, puis la danseuse. Elle constate qu’il ne lui reste que l’argent nécessaire pour le tramway. Que faire? Regarder encore dans les machines ou retourner chez les McNamara en marchant? Il fait si beau! Elle déambule doucement, les yeux mi-clos, s’imagine à la place de la femme voyant arriver ces lèvres masculines. Comme promis à Zotique, Ninon revient à l’heure voulue.

    « J’ai vu des merveilles chez un orfèvre, puis des belles chaussures. Je les ai essayées et j’ai fait ma grande dame en disant que je reviendrai avec mon père, un duc français qui possède un château avec un pont-levis et qui est en visite à Ottawa pour discuter avec le ministre en chef du Canada.

    - Ninon, le mensonge…

    - C’était juste pour rire et essayer des chaussures. Si j’avais menti gravement, je ne vous le dirais pas.

    - Vous avez raison. J’exagère un peu.

    - Mais ces merveilles que j’ai vues, jamais je ne pourrai les oublier.

    - Un jour, vous aurez des bijoux. Je vous le promets.

    - Surtout une perle qui sort d’une huître. »


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