• Manuscrit : Le rossignol des vues animées

     

     

    La jeune cantatrice française Ninon se montre sensible au froid du Canada. La voilà prise avec un rhume, l’empêchant de se produire en public lors des séances de vues animées du Lamitographe, ce qui cependant ne la prive pas de se montrer capricieuse envers son compagnon Zotique.

     

    La voilà à nouveau dans un train, en direction de Montréal, où Zotique espère passer quelques temps à visiter toutes les paroisses qui ceinturent la grande île. Ensuite, il mettra le cap vers l’ouest de la province et quelques villes de l’Ontario. Ninon tousse sans cesse. Elle a trop pleuré et le retour des grands froids ne l’aide pas. Elle ne pourra pas chanter, mais Zotique tient quand même à ce qu’elle demeure avec lui.

    "Ouvrez la bouche.

    - C’est du pipi de chat, ce sirop! Vous voulez m’empoisonner!

    - Je veux vous guérir. Ce flacon contient un excellent remède et…

    - Je préférerais la potence que d’avaler ce nectar diabolique!"

    Zotique est ému par sa moue, qui lui rappelle celle de la petite fille rencontrée à l’automne 1898. Il sait trop bien que son rossignol a grandi, mais en cet instant, Ninon ressemble à l’enfant d’alors. Elle renifle et lui tire la langue. Quand elle fouille dans son sac à main pour chercher une cigarette, il la lui enlève sur le champ et provoque sa colère étouffée par quelques éternuements. Zotique pense alors à ce jeune homme qui a brisé son cœur. A-t-il osé l’embrasser? Il ne lui pose pas la question, car il sait qu’elle se vanterait de ces chauds échanges, qu’elle mentirait selon son habitude superlative. Zotique espère que Napoléon a eu la décence de ne pas poser ses lèvres sur celles de Ninon.

    "Mais qu’est-ce que vous venez de faire, rossignol?

    - Vous le voyez bien, foutre polisson!

    - Cracher par terre dans un train! C’est dégoûtant!

    - Personne n’a rien vu. Je suis malade. Je souffre. Il faut évacuer les microbes.

    - Crachez dans un mouchoir! Pas sur le plancher! Vous êtes répugnante!

    - Donnez-moi votre mouchoir et je serai heureuse de le souiller."

    Zotique la regarde avec l’impression que des cornes lui poussent dans le front. Elle tousse encore abondamment, puis quitte son siège à la hâte, alerte tout le wagon avec ses étouffements. Tant bien que mal, elle se met alors à parler de son grand frère qui ne la soigne pas et veut la faire passer à trépas avec un sirop d’urine de chat et qui ne nettoie jamais ses mouchoirs pleins de crachats. Une dame offusquée se retourne et maltraite verbalement Zotique. Ninon s’est installée à nouveau devant lui, bras croisés et sourire moqueur. Il n’a d’autre alternative que de remettre le paquet de cigarettes à la cornue. Pour le remercier, elle crache à nouveau sur le plancher.

    Ils arrêtent d’abord à Berthier, ce qui, inévitablement, leur rappelle le souvenir de leur première projection. Ils n’en parlent cependant pas. Ninon lui avait alors désobéi en descendant du wagon, trop curieuse d’en savoir davantage sur ces trains et cette cavalerie qui, prétendait-il, pouvaient tenir dans ses boîtes. Depuis, rien n’a changé à Berthier concernant les vues animées: la population se montre toujours avide d’en voir, mais le prêtre qui avait jadis trouvé l’appareil stupéfiant ne veut même pas lui ouvrir sa porte, malgré la lettre d’approbation qu’il lui a fait parvenir il y a à peine un mois. Dieu l’a fait changer d’idée, dit-il.

    "Ce n’est pas Dieu qui va se geler le postérieur pendant une heure sur ces bancs froids en attendant le prochain train!

    - Ninon, je vous permets de tousser, mais je vous interdis de parler. Ce n’est vraiment pas le moment.

    - Vous êtes en tabernacle, Zotique?

    - Ninon! Combien de fois vous ai-je dit de ne jamais utiliser de telles expressions offensantes envers notre religion?

    - Puisque je ne le prononce pas comme les gens d’ici! C’est un tabernacle français et…

    - Dieu comprend toutes les langues et les patois.

    - Cela n’empêche pas que ce n’est pas lui qui va se geler le…

    - Ça suffit!

    - Mais quel déculotté, ce petit porteur d’eau…"

    Avec ce refus inattendu, Zotique a une avance d’une journée sur son horaire. Ninon lui suggère de donner deux spectacles à L’Assomption pour gagner l’argent perdu à cause de ce prêtre aux humeurs changeantes. Il préfère profiter de ce congé pour soigner son rossignol. Installée confortablement dans une auberge choisie avec soin, Ninon attend le médecin. La jeune fille sait qu’elle n’en a guère besoin, qu’il s’agit simplement d’une légère grippe, mais elle aime l’attention de son partenaire. Zotique fait les cent pas devant la porte en attendant le diagnostic.

    "Elle a la grippe, monsieur.

    - Oui, je le sais. Mais encore?

    - Vous êtes un parent?

    - Son tuteur, en quelque sorte. De quoi souffre-t-elle, monsieur?

    - Si vous êtes son tuteur, en quelque sorte, je voudrais vous donner quelques conseils sur l’alimentation de cette fillette. Elle est à un âge où le corps se développe rapidement. Une nourriture équilibrée saurait prévenir les maladies, surtout avec sa petitesse.

    - Je ferai tout ce que vous me conseillerez, monsieur.

    - Passez à mon bureau après le souper."

    Quand Zotique entre dans la chambre, Ninon a une main sur son front et se plaint avec exagération, aboyant sa souffrance. Il ignore sa comédie, insiste à trois reprises pour lui demander de se calmer et de se reposer comme il faut.

    "Je veux lire.

    - Vous avez des bouquins dans votre valise.

    - J’en veux un neuf. Un beau roman d’amour.

    - Je vais faire ce que je peux.

    - Et dépêchez-vous."

    Où trouver un roman dans cette petite ville, dont la seule librairie se spécialise en ouvrages religieux et en guides agricoles? Zotique n’insiste pas plus dans sa recherche, réalise tardivement que Ninon désire avant tout qu’il comble ses désirs. Elle a sans doute déjà oublié cette requête. Il cherche plutôt un sirop au bon goût. Ensuite, il veut se procurer un présent pour l’occuper. Le voilà attiré par la boutique d’un orfèvre. Ninon aime tellement les bijoux! Il se dit, avant tout, qu’elle en mériterait un de grande valeur. Il lui rapporte tout de même un médaillon gravé d’une rose. Ninon le regarde avec satisfaction, le pose sur son drap et remercie. Elle ne tend pas les joues, comme il l’a souhaité.

    "Ce sirop est à la cerise.

    - Pouah! Du pipi de cerise!

    - Un petit effort, rossignol. Il faut guérir.

    - Je déteste les hivers du Canada! Et si nous allions présenter le spectacle dans les colonies, pendant cette saison?

    - Ouvrez la bouche."

    Il lui demande de souffler "Ah!" afin d’évaluer le nombre de cigarettes fumées pendant son absence. Le goût de la cerise ne la satisfait pas. Elle monte ses couvertures jusqu’au cou en le regardant farouchement. La malade promet de demeurer sage pendant que Zotique ira rencontrer le médecin. Le Trifluvien sait qu’à la première occasion, elle descendra au salon pour parler avec les clients de l’auberge.

    L’homme de science donne à Zotique l’ABC de la saine alimentation des jeunes filles. Il lui parle aussi, discrètement et avec des termes mystérieux, des manifestations de la nature féminine qui les pousse à avoir parfois des humeurs changeantes. En sortant, Zotique croise un magasin général où il achète des légumes frais, des feuilles de musique et un petit roman. À son retour, Ninon repose toujours au lit. Elle garde ses mains sous ses draps, comme si elle cachait quelque chose. Zotique devine qu’elle a probablement encore regardé son train. En réalité, elle vient de caresser son médaillon en confiant sa joie à son amie imaginaire Annabelle la danseuse. Elle se dit contente du livre, mais encore plus des partitions. Désireuse de tout de suite les chanter, un étouffement tue la mélodie et provoque un pleurnichement enfantin. Zotique dépose sa main sur le front bouillant de la souffrante.

    "Faites-moi la lecture.

    - D’accord. Avant, je vous fais monter une tisane."

    Ninon sort de son lit en soufflant, fatiguée d’avoir tout le temps chaud. Elle regarde par la fenêtre, avant de s’installer sur une chaise droite. Zotique approche pour déposer un châle sur ses épaules, met à nouveau sa main sur son front et lui recommande, au nom de la décence et de son rhume, de ne pas rester pieds nus sur le plancher. Alors, il lit doucement avec sa voix grave qu’elle aime tant. Quand Zotique débute une nouvelle page, il regarde furtivement par dessus le livre afin de s’assurer de l’attention du rossignol et pour admirer son visage éclairé en demi-lune par la flamme du fanal. Ninon écoute plus ou moins, pense trop à son Napoléon. Ce sentiment frustrant se mêle avec la douceur du moment. Parfois, elle étouffe une remarque déplacée sur le récit, dont Zotique ne se préoccupe pas. Quand le héros offre des fleurs à sa belle et que, six pages plus tard, il lui prend la main en la regardant tendrement dans les yeux, Ninon soupire profondément et attaque tout de suite Zotique avec quelques questions naïves sur l’amour. Il lui répond par des phrases enrobées de conventions héritées de la bourgeoisie de ses parents.

    "Pourquoi n’êtes-vous pas marié? À votre âge, la plupart des hommes le sont.

    - Je suis un grand timide avec les demoiselles, rossignol.

    - Allons donc! Comment pouvez-vous être timide? Vous vous adressez à tous les prêtres, à tous les maires et vous faites votre conférence sans que votre voix ne tremble. De plus, vous me parlez tout le temps.

    - En tête-à-tête avec une jeune fille, je suis timide.

    - Et avec moi?

    - Vous, ce n’est pas pareil.

    - Pourquoi?

    - Je vous ai vue grandir. Nous sommes des amis.

    - Continuez à lire, espèce de balayeur de guinguette."

    Après la page cinquante, Ninon commence à hocher la tête, comme si cette fiction devenait un somnifère. Cinq pages plus loin, elle bascule contre son épaule. Doucement, Zotique approche, la secoue du bout d’un doigt. Rien à faire: Ninon s’est endormie. Incertain de lui-même, l’homme finit par la prendre entre ses bras pour la déposer délicatement sur les draps. Il la borde, puis lui donne un baiser sur le front. Il ferme le fanal et s’en va vers sa chambre. Aussitôt la porte fermée que Ninon sourit et ricane, administre trois solides coups de poing à son oreiller, afin de mieux y installer sa tête. Pendant ce temps, Zotique a du mal à s’endormir, pensant au parfum de la jeunesse du rossignol.

    Au matin, Ninon tente tout ce qui est en son pouvoir pour faire croire à Zotique que son rhume vient de disparaître comme par enchantement. Ses yeux fatigués et son nez rougi ne peuvent cependant mentir. À l’extérieur, il fait un froid dont tout le monde parle avec crainte. Pour rien au monde Ninon ne voudrait sortir, mais dès son réveil, elle s’est juré que son devoir consistait à suivre Zotique dans les rues pour avertir les gens de la présence du Lamitographe.

    "Il faut boire plus de lait, Ninon, et faire attention au gras. Ce lard salé, par exemple, il faudrait l’éviter à l’avenir.

    - Pourquoi?

    - Pour votre santé.

    - Mais j’aime le lard.

    - Vous en mangerez à l’occasion, mais pas à chaque déjeuner.

    - D’abord, ce n’est pas un déjeuner, mais un petit déjeuner. Ensuite, je mangerai du lard quand bon me semblera. Troisièmement, vous n’êtes pas ma nourrice.

    - Le médecin m’a donné d’excellents conseils pour la bonne alimentation d’une personne de votre âge, qui est toujours en pleine croissance.

    - Ah! c’était donc ça, votre sortie mystère d’après dîner, hier soir? Eh bien oui! Je suis en pleine croissance! Regardez!"

    Elle bombe le torse pour faire pointer sa poitrine. Voilà un geste qu’elle n’avait pas posé depuis longtemps. En le voyant, le projectionniste se fâche à nouveau contre cette attitude vulgaire qui attire de façon criarde l’attention des clients des tables voisines.

    "C’est développé, n’est-ce pas? Plein de lard là dedans, mon ami!

    - Ninon, je vous en prie!

    - Comme il est drôle, ce petit gagne-deniers, quand il imite son papa le notaire!"


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