• Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Manuscrit : Le rossignol des vues animées

    Enfant de la balle, pour Ninon de Sève, la vie est un continuel spectacle. Même si elle sort à peine de l’adolescence, elle comprend les mécanismes pour faire vibrer le public. La jeune femme vient de subir une épreuve difficile, enlevée et séquestrée par un homme se disant amoureux d’elle. La nouvelle a fait la manchette des journaux du Québec et voilà une occasion en or pour Ninon de jouer davantage la corde sensible du mélodrame.

     

    "Merci, bonnes gens. Vous savez que j’apprécie votre chaleur et que je ne peux me lasser de vous le rappeler. Plusieurs d’entre vous m’ont posé des questions sur l’épreuve douloureuse dont je sors à peine et qui me fait encore tant souffrir, tout en ne m’empêchant pas d’accomplir mon devoir en vous faisant cadeau de ma voix, des magnifiques vues animées et de la conférence éloquente et distinguée de monsieur Lamy. Je sais que le criminel a été puni et que certains d’entre vous ont applaudi la sentence des juges. Laissez-moi cependant vous assurer que je lui pardonne de tout mon cœur et que je prie Dieu de l’accepter quand même dans son paradis." Zotique se gratte derrière les oreilles, se demande ce que Ninon est en train de faire. Elle ne l’a pas averti qu’il y aurait ce préambule. Il se sent estomaqué de constater que Ninon fait un spectacle mélodramatique avec sa mésaventure afin d’attirer la sympathie du public. Dix minutes plus tard, la voix étranglée, Ninon parle encore, raconte très peu de vérité pour se concentrer sur d’incroyables mensonges. "Il me frappait avec un gros bâton parce que je refusais de céder à ses avances odieuses. J’aurais préféré mourir en orpheline martyre que de perdre mon honneur de jeune fille propre." Un peu plus tard, elle avoue qu’il lui a donné du pain moisi, sans oublier qu’elle s’est nourrie des petits cafards que la pauvre arrivait à capturer. Zotique croise les bras, enlève une poussière de son projecteur, puis, un peu plus tard, se retourne pour ne pas rire, alors que la moitié de la salle pleure et que l’autre gronde de révolte, prête à se lever comme un seul homme pour aller lyncher un si épouvantable personnage "qui me crachait au visage en riant tel un disciple de Lucifer."

    "Tu n’en fais pas un peu trop, rossignol?

    - À propos?

    - De ton histoire.

    - C’est ce que le public veut entendre. Ne t’inquiètes pas, si on revient ici dans deux mois, la salle sera encore pleine. As-tu constaté mon triomphe et compté toutes les photographies vendues? Tu n’as pas assez fait imprimer de photos. Tu n’as pas encore écouté mes conseils judicieux, espèce de caïman!"

    Le spectacle et la vie sont deux choses différentes. Si Zotique juge Ninon sans scrupules d’exploiter ainsi son malheur, il sait trop bien qu’en privé, elle souffre encore d’insécurité, qu’elle se méfie des hommes seuls croisés dans les rues. La chanteuse a encore du mal à dormir, car des images de sa captivité l’empêchent de trouver un sain repos. Trois jours plus tard, Ninon éclate en sanglots sur scène quand, dans un geste brusque, elle déboutonne les manches de sa robe pour révéler au public stupéfait les traces des liens sur ses poignets, encore parfaitement visibles après trois mois. Une femme, près de Zotique, se cache le visage entre ses mains. Soudain, il comprend tout de suite pourquoi Ninon a tant insisté pour avoir sa bouteille de noir à chaussures…

    "Je trouve ça profondément exagéré.

    - Pourquoi?

    - C’est médicalement impossible! Si tu avais été attachée aussi solidement pour que les traces paraissent encore après trois mois, le sang n’aurait pas circulé et…

    - Oh! c’est une bonne idée!

    - Ninon, s’il te plaît.

    - Médicalement impossible! Médicalement impossible! Nous avons réussi à vendre trois fois plus de photographies. Nous avons augmenté le prix d’entrée sans que personne ne s’en plaigne. Demain, on va refuser du monde parce que ceux d’aujourd’hui auront parlé à leurs amis des marques sur mes poignets! Et tu viens me faire ton discours puritain d’impossibilité médicale!

    - Honnêtement, Ninon, je n’aime pas ça. C’est un mensonge trop évident.

    - Et les vues animées? Tu crois que c’est la vérité?Q

    ue du mensonge! Et tout le monde aime y croire, moi la première!"

     

    Montréal veut retenir le Lamitographe, alors que Sherbrooke prie pour que Zotique refuse l’offre de la grande métropole. Un mois plus tard, la région de Québec pavoise pour accueillir l’orpheline martyre et son génie de la manivelle. Ninon goûte pleinement chaque instant, car elle devine que Zotique commence à se sentir fatigué de cette vie. À l’aube de ses trente ans, il n’a plus la folle jeunesse de Ninon et s’inquiète certes de laisser sa mère seule à la maison. Il mûrit des projets concernant la production de vues et son métier qu’il voudrait enseigner à des jeunes gens vigoureux qui feraient régner le nom du Lamitographe partout au Canada français. S’il y a des Pathé et des Gaumont en France, des Vitagraph et des Edison aux États-Unis, pourquoi n’y aurait-il pas un Lamy de la province de Québec? Depuis trois ans, Zotique a acheté ses vues Edison des mains de Léo-Ernest Ouimet, de Montréal. Cet homme d’affaires est prospère, grâce à son exclusivité de toutes ces productions au Canada. Pourquoi Zotique ne ferait-il pas pareil? Même s’il sait que beaucoup de gens commencent à croire que les vues sont une bricole démodée, Zotique n’ignore pas que cette industrie croisse constamment. Ce qu’il désire avant tout est apporter la sécurité à sa future épouse et aux enfants qu’ils auront.

     

    Le sang du monde du spectacle coule dans les veines de Ninon depuis son plus jeune âge. Quand elle ravit les bourgeois qui font l’éternelle comparaison avec Emma Albani, Ninon leur laisse son adresse, dit que peut-être dans l’avenir, elle pourra se consacrer à une carrière de chanteuse d’opéra. Cependant, elle préfère encore les vues et les petites gens. Zotique n’a rien contre le fait que Ninon prépare sa future profession, qui pourrait la mener sur les plus grandes scènes du pays, mais il se demande ce qu’elle fait encore à Sainte-Anne-de-Beaupré, en train de chanter dans le magasin général pour trente braves qui ont ignoré les ordres des nombreux religieux de ce village de pèlerinage, ne voyant pas d’un bon œil l’arrivée de ces guignols.

     

    "Trente personnes heureuses et ravies, Zotique. Voilà l’éternelle raison de mon bonheur.

    - Tout de même, rossignol! Nous ne sommes plus à nos débuts! Nous sommes la plus prestigieuse compagnie de vues animées de la province de Québec et il nous faut encore donner des spectacles dans des boutiques de bric-à-brac!

    - Trente personnes heureuses, que je te répète. Il y a des sourires, des applaudissements. Il y a toi et les vues animées. Il y a ce bonheur colporté. Si j’étais aux Trois-Rivières, je penserais encore trop à Philippe.

    - Tu es heureuse, je te crois. Je le constate. Alors oui, je te donne raison. Je veux ton bonheur.

    - Ne m’enlève jamais les vues animées.

     

    - Je ne suis pas malheureux de donner des conférences à Sherbrooke, Québec, Ottawa ou Montréal, mais je dis que ces représentations de villages…

     

    - Trente personnes heureuses, Zotique.

    - Ça va! Ça va! J’ai compris!"

     

     

     

     

     

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :