• Manuscrit : Les secrets bien gardés

    Manuscrit : Les secrets bien gardés

    Pas de présentation : c'est un accouchement au 17e siècle. Évocateur !

    Quand Marie-Anne sent le moment venu, elle intercepte un garçon dans la rue pour lui demander d’aller chercher la sage-femme et, sur le chemin du retour, qu’il arrête avertir Jeanne. En attendant, elle prend de grandes respirations, marche à petits pas, grimace, s’appuie sur la chaise d’accouchement en la regardant avec effroi. La douleur se fait plus intense et la voleuse va s’allonger sur le lit. Elle se relève aussitôt qu’elle entend la porte s’ouvrir. C’est la voisine, la mère du garçon, qui vient l’aider. Elle la soutient, lui demande de penser à Dieu, au lieu de jurer contre son saint nom.

    La sage-femme suit quelques minutes plus tard. Elle se presse de fermer tous les volets, d’allumer le feu, alors que la voisine place des chandelles aux quatre coins de la maison. Le lit est approché de l’âtre et la femme ensevelit Marie-Anne sous des couvertures. Jeanne arrive avec des chiffons imbibés d’eau bouillante qu’elle dépose sur le ventre de la future mère, qui réagit en lançant un « Nom de Dieu! » peu de circonstances. Jeanne pousse sur le ventre, pendant que la sage-femme introduit ses doigts imbibés de beurre dans l’intimité de Marie-Anne.

    Une heure plus tard, la voleuse crie encore, alors que les sueurs perlent sur son visage rougi. Parfois, les femmes la font lever et sautiller sur place, ce qui provoque chez elle des exclamations horribles. « Criez! Criez, Marie-Anne! Vos souffrances plaisent à Dieu! S’il ne vous voit point souffrir, il vous enlèvera la vie et celle du nourrisson! Ne vous contrôlez pas et criez! » Parfois, la sage-femme la fait asseoir sur un chaudron chauffé, avant qu’elle ne prenne place sur le banc d’accouchement. Marie-Anne gémit, maudit Samuel, insulte la sage-femme. Jeanne et la voisine crient tout autant, dans une exaltation rituelle qui stimule la voleuse. Jeanne pousse encore le ventre, alors que la sage-femme lui dilate les parois avec violence. Marie-Anne se mord les lèvres jusqu’au sang dans un râlement atroce, suivi des cris du nouveau-né qu’elle n’entend pas. L’enfant est emmitouflé dans le tablier de la sage-femme. Jeanne la regarde tâter vigoureusement le nourrisson, afin de le façonner, de s’assurer que tous ses membres sont normaux. Après avoir coupé le cordon qui a retenu si longtemps la créature à sa mère, la femme place le petit être près de la cheminée.

    La voisine et Jeanne transportent Marie-Anne sur le lit pour la laver. Elle reprend conscience quelques minutes plus tard, hors de souffle, exténuée, sentant encore les atroces douleurs dont elle est pourtant délivrée. Elle jure que plus jamais elle ne souffrira autant. Jeanne sourit. Toutes les femmes disent ça. Vite, on lui apporte son nourrisson, dont la vue l’effraie quelques secondes, avant qu’elle ne le pose avec affection contre son visage. « C’est une fille, bien chère voleuse! Dieu est fier de vous! Remerciez le! »

    Samuel a été averti par le petit garçon. Il a préféré demeurer à l’auberge, sachant, de toute façon, qu’on ne le laisserait pas entrer dans sa maison. Et tout ceci ne le concerne pas. L’idée de retourner chez lui, où toutes ces lamentations féminines ont eu lieu, ne l’enthousiasme guère. Après l’accouchement de Catherine Delestre, il était resté à l’auberge pendant six jours, laissant cette épouse aux soins de ses semblables.

    Jeanne, exaltée d’avoir participé à un tel miracle, entre à toute vitesse dans l’auberge pour s’exclamer à son frère qu’il est père d’une belle fille. « Une autre femme! Voilà bien ma déveine! » Les clients éclatent de rire et accentuent leur amusement quand Jeanne gifle Samuel. Pour ne pas perdre davantage la face, il met tout le monde à la porte et accepte de suivre Jeanne jusqu’à la maison. Il est arrêté par la grande chaleur et les odeurs nauséabondes qui flottent entre les murs. Il voit un liquide visqueux sur le sol, sur les chiffons. Il retient sa respiration en approchant du berceau, près de la cheminée, regarde furtivement le nouveau-né, puis va près du lit où Marie-Anne repose. « Vous êtes contente? Ma semence n’a donné qu’une autre femme. Dieu a été bon de vous garder sur sa Terre. C’est là le signe qu’il me demande de recommencer pour que je puisse avoir un successeur à mon atelier ou à l’auberge. J’y demeurerai quelques jours. Jeanne m’a dit qu’elle resterait près de vous. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’aurez qu’à m’envoyer chercher. » Samuel tourne le dos. Marie-Anne, hors de souffle, épuisée, trouve la force nécessaire de mettre la main sur une bougie et de la lui lancer. Elle lui crie: « Recommencer? En serez-vous capable? » Quand il se retourne, elle lui sourit. Il lui rend la pareille, avant de sortir, alors qu’elle s’affaisse encore.


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