• Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Nous sommes en 1945 à Montréal, alors que Paul et Marie se préparent à vivre le plus grand jour de leur vie : leur mariage! 

    «  Paul! Où vas-tu avec ton habit de première communion?

    - Je m’en vais me marier, maman.

    - Tu vas le salir. Va enfiler tes culottes de jeu.

    - Je ne veux pas jouer, maman. Je m’en vais me marier.

    - Obéis. Ce n’est pas toi qui reprise tout ce que tu brises.  »

    Peuh! Un garçon sur le point de prendre épouse n’a pas de remords à désobéir à sa mère. L’habit de cérémonie, méticuleusement déposé dans un sac, passe par la fenêtre de sa chambre et le garçon, avec sa casquette et sa vieille chemise, marche devant sa mère avec une auréole au dessus de sa tête. Il passe par la ruelle et récupère le sac en ricanant. Il ignore que Marie vient de vivre une pareille situation. Avec deux frères, une sœur, une grand-mère, il lui a été impossible de camoufler la robe immaculée.

    «  Cesse de pleurer, mon bonbon favori.

    - Je ne peux pas me marier vêtue comme une vagabonde! Le plus beau jour de ma vie est gâché!

    - Tes amies vont t’aider. Moi, je vais aller demander au prêtre de retarder la cérémonie d’une heure. Il comprendra. C’est un bon curé.

    - O.K.! C’est ça qu’on va faire!  » 

    Armand Daneault, dix ans, est tour à tour surnommé le Saint, le Pape et Monseigneur par les gars de l’école. Depuis longtemps, il connaît le catéchisme par cœur et s’est attiré la sympathie de tout le monde en prenant en défaut un frère à propos d’une virgule du livre qui, lorsque omise, change le sens d’une parole divine. Vivant au-dessus des bassesses terrestres, Armand ne joue ni au ballon ni à la cachette. Dieu ne le lui permet pas! Cependant, en février dernier, il est devenu l’aumônier de l’équipe de hockey bottine, qui n’a perdu aucune partie par la suite et jusqu’à la fonte des neiges.

    «  Je comprends l’importance de la robe virginale pour le cœur d’une bonne catholique comme Marie et j’accepte de retarder la cérémonie d’une heure.

    - Merci, Armand. Comme tu parles bien… C’est certain que lorsque tu seras grand, tu seras le curé le plus à la mode de Montréal.

    - Ma mission auprès du Seigneur m’a été révélée lors d’une illumination : j’irai évangéliser les Chinois.

    - Ah oui, c’est bien aussi… Mais qu’est-ce que ça veut dire, ton grand mot? Viarginale?

    - Virginal.

    - Qu’est-ce que c’est?

    - Robe de mariée. C’est du Latin.

    - Que tu m’impressionnes, Armand… T’inquiètes pas. On va être à l’église dans une heure, pas une minute de plus.

    - Je vais prier le Tout-Puissant, en attendant.  »

    Armand s’agenouille et regarde le hangar rouillé, l’amoncellement de vieilles chaises brisées et de bric-à-brac métallique en se disant que le cœur de Dieu bat dans tout genre d’église. Cependant, il aurait aimé célébrer son premier mariage sans la menace de cette tablette débordante de pots de peinture qui risque de lui tomber sur la tête à chaque instant.

    Pendant l’attente, les amies de Marie gazouillent dans toutes les maisons pour trouver une belle robe, des chaussures et un voile à la future épouse. Paul, nerveux, fait les cent pas sur le trottoir, en fumant une pipe en réglisse. Quand enfin il voit arriver Marie, le garçon se sent ébloui et ne note pas que les souliers semblent trop grands.

    «  Attention, les amoureux! On ne bouge pas! Le petit oiseau va sortir!

    - Y a même pas de film dans ton kodak.

    - C’est mieux que de ne pas avoir de kodak. T’inquiètes pas, Paul. La photo, je vais la dessiner comme il faut. N’oublie pas que je suis le deuxième de la classe en dessin. Alors, arrête de chialer et souris.  »

    Paul et Marie marchent entre les rangées ornées de caisses de carton et de bois, mais ils voient le fard d’une grande église, les beaux vêtements des enfants de chœur, les toiles saintes sur les murs, les statues pieuses et entendent la grande orgue. Marie passe près de tomber à trois reprises à cause des chaussures. Elle se concentre pour ne pas pleurer. Ce grand jour de sa vie! Dans quelques minutes, elle deviendra madame Paul Gilbert.

    Armand préside la cérémonie mieux qu’un évêque. Plusieurs chrétiens de l’assistance se demandent pourquoi il répète Dominus Vobiscum, Ave Maria, Agnus Dei si souvent. Il leur semble que le garçon connaît beaucoup plus de mots que ces trois expressions. Ce premier mariage lui ferait-il perdre son Latin?

    «  Mademoiselle Marie Pratte, acceptez-vous de prendre pour époux monsieur Paul Gilbert, de lui être fidèle et gentille pour l’éternité?

    - Oui, je le veux.

    - Monsieur Paul Gilbert, acceptez-vous de prendre pour épouse mademoiselle Marie Pratte et de… de… de…

    - Armand! Tu te sens mal?

    - C’est l’émotion… Je suis si nerveux… Je disais… de… de… de lui être fidèle et de la protéger jusqu’à ce que mort s’en suive?

    - Oui, je le veux.

    - Par les pouvoirs que le bon Dieu et le gentil petit Jésus me donnent, je vous déclare mari et femme. Que le Tout-Puissant vous protège. Échangez les anneaux.

    - Armand, il me semble qu’on aurait dû échanger les anneaux avant que tu dises que nous sommes mariés.

    - Heu… C’est l’émotion… Échangez les anneaux quand même.  »

    De si belles bagues! Pas des pacotilles de plastique trouvées dans une boîte de Cracker Jack, mais de véritables joncs que Paul a achetés cinquante sous pièce, après avoir vendu beaucoup de bouteilles vides et ramassé du métal pour donner au Juif. «  Viboscum Ave Dei. Vous pouvez embrasser la mariée.  » Quelle joie! Marie se sent maintenant mieux. Quel sourire radieux, pendant qu’elle passe sous l’arche des bras tendus, alors que les plus petits, des anges, lancent des confettis de papier.

    «  La noce, maintenant! On va s’amuser!  » Elle a lieu chez Marie-Claude Demontigny, qui a la chance d’avoir une table à pique-nique dans sa cour. L’orangeade est de mise, ainsi que les petits gâteaux. L’orchestre, constituée de Daniel Girard et de son harmonica, enchaîne les grandes valses, les airs joyeux et les chansons d’amour.

    «  Merci, mes invités! Maintenant, c’est le voyage de noce!  » Où ? Où? de demander garçons et filles. Secret! Si romantique, de penser les demoiselles, en joignant les mains. Cependant, Paul a vendu la mèche à ses amis. Le jeune couple étant encore aux études et ne disposant pas de grands moyens financiers, le parc du quartier fera l’affaire pour le voyage de noce. Marie et Paul s’y rendent en pressant le pas, car il ne reste qu’une demi-heure avant que leurs mères n’aboient «  Viens souper!  » Paul donne un tendre bisou sur le front de la belle, qui rougit devant tant d’audace. Ensuite, la voilà plus que ravie parce qu’il la pousse gentiment, alors qu’elle s’envole sur la balançoire.

    «  Jamais je n’oublierai cette journée, mon bonbon sucré!

    - Et moi donc, bel amour! La noce! Le voyage de noce! La cérémonie et…

    - Ah oui… Armand me semblait un peu mêlé…

    - C’était à cause de la nervosité. Je lui ai pardonné.

    - T’as bien raison! Tu peux sortir, après le souper?

    - Pas longtemps… La sœur a préparé un concours de géographie pour lundi matin et j’ai promis à maman que j’aurais huit sur dix.

    - Demain? Après la messe?

    - Avec joie, mon bon mari.

    - Ma belle épouse en bonbon!  »


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :