• Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    En 1946, Jackie Robinson devient le premier athlète de race noire à signer un contrat avec une équipe de baseball, les Dodgers de Brooklyn. Avant d’évoluer avec l’équipe, Robinson est appelé à faire son apprentissage à un niveau inférieur, avec les Royaux de Montréal. Mon roman se déroule dans le quartier habité par Robinson et sa jeune épouse Rachel. Deux enfants se mettent en tête de devenir amis avec Jackie et Rachel, croyant qu’ils sont des Canadiens français. Si l’homme demeure méfiant, Rachel se laisse peu à peu conquérir par le charme des deux petits, tout à fait mariés et parents d’une poupée du nom de Irene. Voici une scène que j’aime beacoup. À propos de la photo : lors de son séjour à Montréal, Rachel était enceinte du petit garçon que l’on voit dans les bras de son père.

     Marie vient souvent pour lui montrer Irène. Suivant les recommandations de Jackie, Rachel ne la laisse pas entrer. Oh! tout de même, il ne se méfie pas de la fillette, mais bien de la possible réaction de ses parents. Depuis le départ du joueur de baseball, Rachel se sent seule. Pire que seule : isolée. Quand, ce samedi-là, elle entend cogner à la porte arrière, elle sait qu’il s’agit de Marie. Tous les autres tentent leur chance par celle du devant. D’un coup de tête, elle salue Marie et Paul, puis demande : " Do you want some candies? "

     " Elle demande si on veut des candies.

    - J’avais compris. Dis-lui oui.

    - Yes, Rachel ! "

     Jackie n’en saura rien! Et puis, ces enfants-là lui semblent si bien élevés. Leurs parents ne sont sûrement pas membres d’un KKK local. Marie et Paul regardent l’intérieur de la cuisine, modestement meublée et pas du tout décorée, signe que le couple n’est que de passage dans cette maison. Sur la table : un livre et un jeu de cartes. Rachel coupe une banane en trois parties. Peut-être que Paul et Marie espéraient un autre genre de sucrerie, mais ils s’empressent tout de même de remercier.

     " Jacques est parti et tu vas voir qu’il va frapper plusieurs coups de circuits!

    - Paul, elle ne comprend rien.

    - C’est une Canadienne française qui a un peu perdu son français, comme beaucoup de monde du Niou Hanchire et du Mâche-Ta-Sucette. Ça va lui revenir rapidement.

    - Fais pas l’orgueilleux, bel amour, et admets que tu t’es trompé. Ce sont des anglais.

    - Mange, mange, joli bonbon. "

     Pour confirmer Marie dans sa certitude, Rachel raconte, dans sa langue, que Jack espère frapper la balle avec force pour remercier les bons partisans des Royals qui l’ont accueilli comme un héros. Paul fronce les sourcils, car même dans son langage, le nom de l’équipe semble différent. Marie met la main sur le jeu de cartes et décide de construire des maisons. Soudain, elle arrête pour aller bercer Irène. Paul la rejoint aussitôt.

     " Qu’est-ce qu’elle a à tant verser de larmes?

    - Elle perce ses dents et ça fait mal.

    - Ah oui? Montre-là à Rachel. Elle est une garde-malade, après tout. "

     Rachel devine rapidement le désir de Marie : jouer à la poupée. La maman d’Irène aurait préféré que la dame examine la dentition naissante de la pauvre enfant. Marie tente de lui faire comprendre, mais Paul lui souffle à l’oreille : " C’est parce qu’elle n’a pas sa robe d’infirmière. " Bonne raison! Rachel trouve charmant de voir le garçon prendre la poupée avec la plus immense délicatesse, la bercer un peu, avant de la remettre précieusement à Marie.

     " Paul, Mary, I need some milk. Can you get me a bottle?

    - Elle casse vraiment mal le français, hein…

    - Milk! Bottle! Milk! Meuh! Meuh! Meuh!

    - Meuh meuh?

    - Yes! Meuh! Meuh! A bottle of milk! Meuh! Meuh! Meuh! Wait, I’ll give you money. "

     Pendant que Rachel va chercher son porte-monnaie, Marie et Paul se demandent pourquoi elle veut jouer à la vache. Quand Rachel tend un dollar, le garçon comprend tout de suite que la jeune épouse désire une vache. Alors, le couple part tout de suite pour cette commission étrange.

     " Pourquoi veut-elle une vache?

    - Sans doute un jouet pour son futur bébé.

    - Mais oui! T’as cent fois raison, mon bonbon favori! Comme tu es intelligente!

    - Je vais rougir, mon bel amour.

    - Allons au 5-10-15. Ils doivent avoir des petites vaches en peluche. "

     Les amoureux courent vers le modeste commerce, jusqu’à ce qu’Irène se mette à pleurer. " Ah! ces enfants! " de soupirer Paul en berçant le bébé, alors que Marie chante une berceuse. Irène suce son pouce, pendant que ses parents marchent plus calmement vers le lieu de toutes les merveilles à bas prix. Dans un champ cloisonné, Marie et Paul voient des chiens, des chats, des chevaux, des oursons, des singes et une vache, une seule. Quelle chance!

     " Moi, je lui aurais acheté autre chose qu’une vache, à ce bébé. Il me semble qu’un toutou, pour un bébé neuf, c’est plus délicat.

    - Peut-être que Jacques et Rachel ont été élevés dans une ferme et qu’une vache, y a rien de mieux.

    - Mon cher bonbon sucré! T’as encore raison!

    - Ne perdons pas de temps, mon amour, sinon Rachel ne nous donnera plus de commissions à faire. "

     Quand Marie tend le sac, Rachel fronce les sourcils. En voyant le petit animal de peluche, elle ne peut s’empêcher de sourire généreusement. Paul tend la monnaie et rappelle qu’il est disponible pour lui rendre tous les services qu’elle désirera. " Et mon père est le meilleur cordonnier du coin. Si Jacques a besoin de souliers, il… " Marie donne un coup de coude à son époux, trouvant superflu cet ajout publicitaire.

     " T’as vu? Elle était très contente parce qu’on a fait la commission comme il faut.

    - Elle a vraiment de très belles dents blanches.

    - J’espère qu’elle dira à son bébé que c’est nous qui avons été chercher sa vache. Au fait, délicieux bonbon, quand donc sera livré ce bébé?

    - Oh! pour les grandes personnes, c’est toujours plus long. Ma tante Pierrette, par exemple, a attendu des mois et des mois. À bout de patience, elle mangeait tout le temps et s’est mise à grossir. Après la livraison du bébé, elle a vite perdu tout ce poids. Peut-être que pour les négresses, c’est différent. Je ne peux pas répondre à ta question, bel amour.

    - On verra bien! Quelle belle journée! Ça fait du bien, rendre service! Bon! Maintenant, allons nous aimer!

    - Où?

    - Au parc, ça t’irait?

    - Dans les balançoires! Dans les balançoires! "

     Rachel ne peut quitter la vache des yeux, se disant : " Quand je vais raconter ça à Jack… " Au fond, la voilà bien punie, car elle n’a jamais eu besoin de lait. C’était un prétexte pour que les enfants ne s’attardent pas.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :