• Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Manuscrit : Rachel, Jacques et nous

    Automne 1946 : Jackie Robinson, premier athlète de race noire à briser la barrière du racisme dans l’univers du baseball, vient de passer quelques mois difficiles mais, après tout, agréables grâce au public de Montréal. Dans le quartier où il a habité, deux enfants ont cherché coûte que coûte à devenir amis avec lui et son épouse Rachel. Si la jeune femme s’est montrée ouverte face au garçon et à la fillette, Jackie a fait preuve de plus de méfiance, jusqu’à accepter tardivement cette amitié. Il promet même à une bande d’enfants d’être présent à leur partie de baseball. Les moments des adieux sont maintenant venus.

     

     Malgré les encouragements des parents, les Canadiens verts perdent 18-2 après une manche. L’instructeur Pierre Hamel n’en finit plus de claironner des conseils, qui ressemblent à des dénonciations. Son assistant Denis Turcotte se transforme en gangster, promettant un vilain quart d’heure aux athlètes coupables d’erreurs. Marie ordonne à ses filles de crier encore plus fort. Mais les voilà interrompues par une slave d’applaudissements du public, pointant du doigt vers la clôture. Jackie! Rachel!

    Les Maple Leafs n’en croient pas leurs yeux! Les adultes se mettent à chanter, pendant que le curé fait un signe au groupe des dames de Sainte-Anne d’aller préparer les verres de limonade et les quelques gourmandises. Jackie, souriant, serre la main à Paul, mais Rachel a vite fait de repérer le petit Noir et de le désigner du doigt à son mari. Alors, le géant approche de ce lilliputien. " Do you wanna play for the Royals, in a few years? You will be able to do it! " Le garçonnet, bon Canadien français comme tous les autres, ne comprend rien, sauf qu’il est là, devant cet homme immense, dont ses parents lui ont sans cesse parlé depuis des mois.

    Après cette pause, la compétition reprend de plus belle. Paul s’installe avec son bâton pour recevoir l’offrande du lanceur des Maple Leafs. Atteint dans les côtes! Souriant, il envoie la main à Jackie, tout en trottinant vers le premier but. Les lanceurs projettent la balle n’importe où, sachant que les frappeurs vont tout de même s’élancer. Jackie lève les yeux vers les nuages, persuadé que ces garçons font cela afin qu’il se lève et avance pour donner des conseils. Et pourquoi pas? Voilà Jackie Robinson officiant comme lanceur des deux équipes! Pierre aurait préféré qu’il évolue exclusivement pour les Canadiens verts, mais ce n’est pas le bon moment pour rechigner. Mais soudain, le petit Noir s’avance vers la plaque et Jackie quitte son poste pour lui montrer comment tenir son bâton comme il faut. " Favoritisme ", de souffler Pierre à l’oreille de Denis.

    Le temps passe trop rapidement! Les Canadiens verts viennent de perdre la partie, mais cela leur importe peu. Tous les garçons sautillent autour de Jackie, un bout de papier dans la main droite et un crayon dans la gauche. Rachel se fait demander des autographes par les filles. Les adultes attendent leur tour, très heureux parce que le grand Jackie Robinson est venu jouer avec leurs enfants. L’athlète entend souvent les mots Dodgers et Brooklyn dans ces effusions amicales et chaleureuses. Le curé et son vicaire sourient beaucoup en pensant qu’ils ont montré à ce protestant américain que le peuple catholique du Canada français a beaucoup de cœur.

    " Un coup sûr en vingt-deux apparitions au bâton, mais je me suis fait binner cinq fois!

    - Si tu crois que c’est la bonne façon de jouer au baseball, mon petit bonhomme!

     - J’ai atteint le premier but et aidé l’équipe, papa.

    - Pas très habile de ta part.

    - Mais papa, j’affrontais Jacques Robinson!

    - Je te monterai la bonne façon de frapper, moi!

    - Ça me fera plaisir, papa. Jacques s’est lancé souvent avec moi, cette année. L’an prochain, on va continuer.

    - En 1947, mon petit bonhomme, Jackie Robinson va jouer à Brooklyn et non à Montréal.

    - Ah non! Il n’est pas encore prêt pour les grandes ligues.

    - Avec les Dodgers, il va ouvrir la porte à des centaines de bons joueurs de couleur qui vont rendre le baseball encore plus palpitant. Cela va aussi prouver aux Américains blancs que les Noirs peuvent réussir dans tous les domaines aussi bien qu’eux. Et puis, Jackie aura aidé à montrer aux Américains que Montréal est une grande ville de baseball. Dans trois ans, je te jure qu’on aura une équipe dans les majeures. La franchise des Browns de St-Louis n’attire pas beaucoup de spectateurs et cette équipe deviendrait la favorite du public de la province de Québec. Les dirigeants des grandes ligues savent maintenant que les gens de Montréal se sont comportés admirablement en accueillant Jackie Robinson comme un roi en 1946.

    - Papa… Jacques va revenir à Montréal… Dis-le, papa… "

    La rivalité entre les Canadiens verts et les Maple Leafs n’est pas terminée, même si les garçons ont rangé les bâtons et la balle. La saison du hockey va débuter et la promesse de parties chaudes dans les rues et ruelles enthousiasme Pierre et Denis. Cependant, à leur grand étonnement, Paul refuse de faire partie de l’équipe. Le garçon leur dit qu’il doit étudier très fort, afin de se rendre à l’université, comme Jacques. " De plus, mon épouse aura un autre bébé, à Noël. C’est beaucoup de responsabilités, la tâche de papa. "

    " Moi, maman encore! " de clamer Marie vers Rachel, tendant un doigt vers Irène et deux autres vers elle-même. " Bravo, Mary! " La future maman se voit étonnée de constater que Rachel parle aussi italien. La fillette sait comme la présence de son amie demeure importante dans la réussite de la carrière de Jackie. Marie jure qu’elle agira de la même façon afin que Paul soit accepté à l’université.

    " Je veux une photo de ton bébé, Rachel!

    - A picture of my baby? Sure! I will send you one, Mary!

    - Je vais écrire mon adresse sur ce papier.

    - Give me your adress and you will have your picture. I want one of your little one too! I’m sure it’s gonna be a boy! A brother for Irene!

    - Ce sera un garçon, un frère pour Irène, puis Paul et moi, nous le ferons baptiser Jacques.

    - Jacques? Like Jack? He’ll be very happy.

    - J’ai hâte de bercer ton bébé quand tu reviendras à Montréal en 1947.

    - Mary… I’m not sure if we’ll be back in Montreal next year. Jack really wants to play with the Brooklyn Dodgers. It’s important for our race brothers of the United States.

    - Brokline! Brokline! Paul dit que Montréal aura une équipe dans les grandes ligues! Le Canada, c’est beaucoup mieux! "

    Malgré le froid des soirées de septembre, les Montréalais ne perdent pas leurs habitudes estivales et affluent au stade Delormier chaque soir, sans oublier toutes ces personnes de la province de Québec qui parcourent de longues distances pour applaudir celui qui deviendra meilleur que Babe Ruth et Joe DiMaggio. Champion frappeur de la Ligue internationale un jour, champion des grandes ligues l’année suivante! Mais, avant tout, les Royaux doivent porter véritablement leur nom et devenir souverains de toutes les équipes de classe AAA des ligues mineures.

    Sur sa route difficile de 1946, Jackie sent chaque jour des millions de regards américains dans son dos. Ses performances éclatantes avec les Royaux, il le devine, l’aideront à percer l’alignement des Dodgers en 1947. Et la lutte deviendra encore plus difficile dans les grandes villes, sans oublier que les Noirs engagés par les autres équipes pourraient faire preuve de moins de courage dans les ligues mineures. Jackie sait aussi que l’état de Rachel et la promesse d’un bel avenir avec l’enfant l’ont beaucoup aidé à persévérer, malgré les moments difficiles.

    " C’est un grand homme, soit! Mais Rachel est une dame importante aussi! 

    - Ah! je ne dirais pas le contraire, chère épouse! Ils s’aiment beaucoup. Très beau à voir. Tout ce qu’elle t’as raconté et que tu m’as dit… Rachel est certainement une femme extraordinaire!

    - Et gentille tout le temps!

    - Oui, mon petit bonhomme Paul! Et tu en tires une leçon, j’espère.

    - La gentillesse, il n’y a rien de mieux.

    - Elle permet des douzaines d’amis. Ça, c’est important dans la vie, mon petit bonhomme!

    - Dis, papa, on va encore aller voir les Royaux, hein!

    - Les billets sont de plus en plus rares… Mais quitte à payer le double, je vais trouver! Tu étudies très fort, depuis le début de l’année scolaire et cet effort mérite une récompense.

    - C’est pour aller à l’université, plus tard. "

    Rachel passe plus de temps avec la mère de Paul et accepte les visites romantiques de Pierre Hamel, de plus en plus rougissant. Malgré tous ces moments extraordinaires à Montréal, Rachel pense souvent à la joie de retrouver la Californie afin de revoir sa famille, très inquiète malgré ses lettres rassurantes. Il semble bien que l’enfant naîtra sous le chaud soleil de son État natal. Elle attendra le grand jour le cœur en paix, délivrée des tourments quotidiens de Jackie.

    Ce soir-là, au stade Delormier, Rachel sent la température froide grandir à chaque demi-heure qui passe. Les Montréalais les plus prudents ne portent qu’un veston, mais la situation semble différente pour celle qui a grandi dans un pays sans neige. Malgré le prochain départ espéré, Rachel regarde tout précieusement. Elle ouvre ses oreilles à ces sons francophones devenus familiers. Jackie lui a souvent répété qu’il s’agit du plus beau stade de la ligue et le seul où personne ne l’a insulté. Dans les autres villes, les gens, parfois retords, se sont habitués à sa présence au fil des visites des Royaux. En mai, il n’y avait que des huées. En septembre, elles sont accompagnées d’applaudissements polis face à un beau jeu. " Ce ne sera pas la même chose dans une ville américaine d’une autre ligue, si nous atteignons la petite série mondiale. "

    " J’ai aimé ça, Rachel. Jacques a très bien joué, puis maman m’a payé une patate frite.

    - I’m happy for you, little Mary.

    - Le père de mon cher époux Paul lui a promis qu’ils iraient lors des séries du détail. Chanceux, Paul! Combien de fois, cette année? Dix? Douze? Chez nous, tu comprends, nous sommes plusieurs enfants et mon papa est un ouvrier. Mon beau-père travaille comme commerçant et artisan. Ils sont plus riches.

    - Do you want a banana, Mary?

    - Je préférerais d’autres frites. "

    Les Royaux ne font qu’une bouchée des Chiefs de Syracuse et les voilà couronnés champions de la Ligue internationale. Qui aurait pu en douter? Une saison de baseball aussi théâtrale ne pouvait se terminer autrement! Les Montréalais croient que ce sera facile de disposer des Colonels de Louisville, de l’Association américaine.

    " Nom d’un petit bonhomme…

    - Qu’est-ce qu’il y a, papa? Jacques s’est blessé à Louiseville?

    - Louisville, mon petit bonhomme. Pas Louiseville.

    - C’est son frère, quoi…

    - Il… Mange, Paul. Mange.

    - Mais il s’agit de mon meilleur ami, papa!

    - Petit bonhomme, ta maman n’aime pas qu’on parle pour rien pendant le déjeuner. "

    Madame Gilbert briserait bien la tradition, certaine que ce qui arrive à Jackie affecte aussi Rachel. Cependant, les règles de la table ne peuvent être bafouées. Le père de Paul continue à manger d’une seule main, tenant le journal avec l’autre. Le garçon bouge nerveusement les jambes et engloutit rapidement son bol de céréales.

    " Notre Noir a été blanchi au bâton. Si ce n’était que ça! Le journal dit que les partisans du Louisville ont passé la partie à sans cesse l’insulter, à le huer avec force.

    - La loi du raciste! Une vraie honte, papa!

    - Certain que c’est honteux, mon petit bonhomme!

    - Nous, les Canadiens français, valons mieux que ça.

    - Et on l’a prouvé mille fois aux Américains en chérissant non seulement un excellent joueur de baseball, mais aussi un grand homme. Bon! À l’école, maintenant! "

    Début d’octobre 1946! Le stade Delormier plein à craquer! Les Royaux, après leur défaite contre les Colonels à Louisville, anéantissent cet adversaire. Les Montréalais ont fait savoir bruyamment aux joueurs ennemis qu’ils n’ont pas apprécié la façon dont leurs partisans ont traité Jackie. Voici maintenant venue l’occasion ultime de choyer Robinson! Tout le monde sait qu’un joueur aussi talentueux n’aura pas besoin de saisons additionnelles à Montréal pour briller avec les Dodgers de Brooklyn. Il y a eu Jacky, certes! Mais il ne faut pas oublier les autres, surtout Jean-Pierre Roy! La perfection! Tous les joueurs de l’édition 1946 des Royaux vont bientôt faire des ravages dans les grandes ligues! Cette saison de rêve était le dessert de la population de la province de Québec après les privations de la guerre et de la crise économique. Voici enfin un monde nouveau. Jackie Robinson est devenu le symbole de ces espoirs.

    Monsieur Gilbert n’avait pas de billets, mais l’athlète lui en a trouvé, tout près de l’abri des Royaux. Paul a l’impression de s’asseoir sur un trône! Marie arrondit les yeux. Comme tout devient beau, de si près! La foule scande " Jackie! Jackie! " et ce brouhaha camoufle le cri du cœur des deux enfants : " Jacques! Jacques! " Les acclamations deviennent monstrueuses quand les Montréalais disposent de Louisville, devenant ainsi l’équipe championne des ligues mineures de leur catégorie.

    Les joueurs, ivres de joie, s’entassent les uns par dessus les autres, tels des chatons indisciplinés. Ils n’oublient cependant pas d’agiter leurs casquettes vers la foule. Soudain, Jackie se démarque de la masse et court comme une locomotive vers l’abri. Il monte dessus et ne cherche pas longtemps avant de trouver Paul. Il le coiffe de sa casquette et clame : " Thank you, Paul! "

     

    " Eh bien, mon petit bonhomme, voilà un vrai beau souvenir!

     

    - C’est la casquette de Jacques. Je vais la lui redonner demain. Et puis, elle est beaucoup trop grande pour moi.

     

    - Demain sera un grand jour qui durera tout le reste de ta vie, mon fils. "

     

     

     

     

     


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