• Manuscrit : Secrets bien gardés

    Manuscrit : Secrets bien gardés

    Il y a quelque chose de très ironique de penser que cet extrait présente une réalité un peu humiliante : lors de la conquête militaire du Canada par les Anglais, les navires sont arrêtés dans un petit village voisin pour désarmer la population, mais ne l’ont pas fait en passant devant Trois-Rivières. Une situation qui révolte les trois vieux frères Tremblay. Nous étions alors en 1760.

    Au début d’août, le moment tant craint survient alors qu’un garçon arrive hors de souffle aux Trois-Rivières pour dire que toute la flotte anglaise est en route pour Montréal et que des soldats sont descendus au village de Batiscan pour obliger les habitants à leur remettre leurs armes. « Ils ne dépasseront pas les Trois-Rivières, mes bons amis! Nous vaincrons ou nous mourrons! » Ce cri d’alarme de Samuel n’est peut-être pas partagé par tous, mais un grand nombre d’hommes s’installent sur le bord du fleuve Saint-Laurent en compagnie de la milice. Chacun soupire qu’il est dommage de ne pas avoir reconstruit les palissades, suite au grand incendie du couvent des ursulines.

    « Ils approchent, Nicolas! Je les vois! Si un de ces barbares ose descendre, il va apprendre que mon frère est toujours l’homme le plus fort en Canada! » Samuel demeure stoïque, le mousquet chargé de poudre, prêt à tirer. Il a le réflexe de reculer de quelques pas en voyant que le Saint-Laurent est littéralement couvert d’énormes navires de guerre. Les trois frères Tremblay les regardent passer, abasourdis en se rendant compte que les soldats de ces vaisseaux ne sont pas aux aguets, que leurs canons ne tonnent point, bref, que ces Anglais ignorent totalement les Trois-Rivières. « Quels lâches! Battez-vous! Battez-vous! Descendez et venez vous frotter à nous! » de crier Gaspard en brandissant sa canne. Nicolas l’aide à se relever, alors que Samuel prend le relais de Gaspard, du moins jusqu’à ce qu’un compatriote le prenne par l’épaule pour lui dire: « Restez calme, monsieur Tremblay. Vous n’avez plus le cœur de vos vingt ans. Retournez dans votre auberge avant de vous blesser avec ce vieux mousquet. » Samuel se dégage de cette emprise et ajoute: « Ils ont peur de nous, de notre foi et de notre roi! » sous les sourires de tout le monde. Samuel soupire, presse le pas, les larmes aux yeux, alors que, derrière, Gaspard est soutenu par Nicolas qui se cogne contre une charrette, malgré les cris d’avertissement de son frère.

    Tout le monde envahit le Joyeux Baril et l’Auberge de la bonne Entente pour boire le vin de l’oubli. Voilà très longtemps que la maison de Samuel n’avait connu une telle animation. Chacun a son gobelet de vin ou d’eau-de-vie et se plaint: « Ils nous ont ignorés! Ils sont arrêtés à Batiscan, mais pas aux Trois-Rivières! Quelle humiliation! Nous saurons nous en souvenir! » Tant d’émotions et trop de gens autour d’eux éreintent Gaspard, Samuel et Nicolas. Cette fatigue étrange n’appelle pas le repos. L’auberge vide, ils gardent un long silence. Gaspard pense aux coups de canon qui pourraient détruire la belle ville de Montréal. Nicolas songe à ses grands-parents Guillaume et Jeanne, sans doute honteux de perdre leur pays pour lequel ils ont tant travaillé et souffert. Samuel, bien sûr, ne pense qu’à sa foi menacée autant que sa langue et sa fidélité au roi de France. Il se met à pleurer et ses frères le consolent avec affection, comprenant sa grande peur de perdre ce qui a été l’essentiel de toute sa longue vie, comme si on sabrait en quelques secondes soixante-huit années d’existence.


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