• Manuscrit : Une journée...

    Manuscrit : Une journée...

    Une journée, une rue, cent personnages est le roman qui m’a apporté la plus grande satisfaction lors de sa création. Il s’agit de cent courtes histoires de trois pages, mettant en vedette cent personnages, évoluant sur la même rue, au cours de vingt-quatre heures. Les cent personnages sont divisés en cinquante hommes et autant de femmes, puis ces deux catégories sous divisées en cinq sous-catégories : enfant, adolescent, jeune adulte, adulte, vieillard. Aucun personnage n’a de nom, tout comme le roman n’a aucun dialogue. Il va de soi qu’un tel roman répondait à un plan vigoureux et qu’une grande discipline était nécessaire à sa création.

    J’aime beaucoup l’extrait suivant car il se réfère à un fait véritable. Je me rends souvent écrire dans un parc près de chez moi et, au début de l’automne 2010, une vieille femme m’a demandé si j’étais le responsable des canards, habitant l’étang du parc. Suite à cette question bizarre, j’ai décidé d’écrire le roman, entrepris en décembre 2010 et terminé en septembre 2011.

     

    La vieille femme fronce les sourcils, se demandant pourquoi ce jeune courait, au lieu de prendre le temps de vivre. Voilà qu’elle en aperçoit un autre. Elle se presse d’approcher dans sa direction pour lui demander s’il est le responsable des canards. La réponse négative la déçoit un peu, mais elle remercie et retourne près de l’étang pour continuer à lancer des miches de pain. À l’occasion, elle varie le menu avec des biscuits et des grains de maïs. Plus d’un citoyen du quartier croit que ces volatiles pourraient s’installer dans un coin plus spacieux, mais que de génération en génération, les canards reviennent à la même place, sachant que la femme va les nourrir plus de huit mois par année.

    " Petits ! Petits ! Petits ! Approchez et grand-maman va vous donner du bon pain ! Petits ! Petits ! Quand j’y pense… Impossible de trouver le responsable des canards… J’ai tant de choses à lui dire ! Oh ! voilà un garçon et… Non… Trop jeune pour être le responsable des canards. Par contre, peut-être est-ce son père ou son oncle. Je vais lui demander. Petit ! Petit ! Viens voir grand-maman! "

    Le vicaire désire la faire enfermer, suggestion qui a scandalisé monsieur le curé, assurant sa recrue que cette femme se nourrit très bien, que son logement est propre, qu’elle assiste à la messe, en plus d’être mère de sept bons enfants, qui, malheureusement, demeurent éloignés de la ville. Les gamins turbulents du coin adorent se moquer d’elle, aboyant " Coin ! Coin ! Coin ! " quand elle se dirige vers le parc. Alors, elle arrête et leur lance des miches de pain, régal pour les oiseaux installés sur les fils électriques.

    " Ni son père ni son oncle n’étaient le responsable des canards et le garçon ne sait pas de qui il s’agit… Pourtant ! Ces jolis habitent ici depuis longtemps et il y a nécessairement quelqu’un qui les a placés là et qui s’en occupent. Je vais le trouver un jour et, poliment, je lui demanderai de se montrer plus présent. Petits! Petits ! Du bon pain ! Petits ! "

    Au cœur de l’hiver, la vieille vit des moments de profonde déprime parce que ses chéris ont pris la direction du sud vers des contrées plus clémentes. Lors de sa première visite, le vicaire avait été très étonné de voir des dizaines de photographies, de dessins et de peintures de canards sur les murs, pas moins de quatorze canards de plastique près de la baignoire, sans oublier les figurines de plâtre, de chiffon, tous ces jouets à l’effigie de l’animal et, surtout, cet objet le plus renversant que l’on puisse imaginer : la bouilloire a la forme d’un canard.

    " Petits ! Petits ! Comme ils sont beaux, madame la canne, vos chers enfants ! Mignons comme des cœurs ! Attendez, mes bijoux ! Grand-maman va vous donner du pain. Hop ! Tête première dans l’eau ! Comme tu es drôle, toi ! Encore du pain ? Hop ! Qu’est-ce qu’on dit à grand-maman ? On dit coin coin. Madame, je vous félicite encore : ce sont de très jolis canetons et vous les avez élevés comme il faut. Du pain pour vous aussi ? Hop ! "

    Lors de la fonte des neiges, elle se rend chaque jour près de l’étang, le cœur lourd, miaulant " Canards ? " avec une voix cassée, avant de s’en retourner chez elle, tête baissée. La journée où les éclaireurs mâles arrivent pour préparer l’îlot à la convenance des femelles, elle danse de joie, des larmes de bonheur au coin des yeux. Le sourire demeure de mise chaque jour, jusqu’au moment fatal de la première neige ou lorsque la glace se forme sur l’étang. Voilà un des points qu’elle voudrait soumettre au responsable : il faudrait placer des bottes de foin sur l’îlot, afin que les canards ne prennent pas froid. Autre point : installer trois autres réverbères, afin que ses chers amis n’aient pas peur au cœur de la nuit. Enfin, un élément urgent : chasser du parc cet homme qui lui avait un jour demandé si les canards étaient plus délicieux bouillis que grillés.

    " J’en ai parlé au gros échevin. Il m’a signalé qu’il n’était pas le responsable des canards, mais que ces questions seraient discutées parmi les membres du conseil de ville. J’attends toujours le résultat. Je devrais écrire au maire et même au député. Tout ça serait plus simple si je rencontrais le responsable, mais où est-il ? Là-bas ! Non… Ce sont des filles… Au fond, une femme est capable de tenir ce rôle. Je vais leur demander ! Petites ! Petites ! "

    La dame revient vite à son point de départ, pigeant dans son sac pour sortir une autre tranche de pain. " C’était des cousines. La plus grassouillette arrivait de la campagne. Ah ! la campagne… " Les canards nagent, signifient leur présence, mais aucune nourriture ne leur parvient. La femme pense à ce lointain souvenir d’enfance, à la ferme paternelle, alors que ses parents s’étaient querellés de façon effroyable. La petite, n’en pouvant plus, s’était enfuie à toutes jambes, arrêtant à la rivière, où elle avait vu deux canards très élégants, qui semblaient se déplacer en flottant, poussés par une brise délicate. Vision de paix contrastant avec celle guerrière qu’elle venait de quitter. Cette image l’a habitée toute sa vie et l’apaisait quand elle devait faire face à des situations difficiles.

    " Petits ! Petits ! Approchez ! Du bon pain ! Mais oui, comme tu es beau, toi, avec ta couronne verte. Es-tu le papa de ces jolis canetons vus tantôt ? Et toi aussi, vilain petit canard, je te trouve joli, malgré ta triste réputation. Voici du pain et… Il ne reste qu’une tranche ? Il va falloir se rationner, mes enfants. Je reviendrai demain matin, dès que le boulanger sera passé. "

    Ce boulanger ! Le seul homme qui lui sourit tous les jours. Il faut préciser que cette excellente cliente lui achète plus de pain que deux familles entières. Le sac vide, la vieille dame se sent triste, demeure immobile, alors que les volatiles, ayant compris, s’en retournent vers l’îlot en flottant, pendant que cinq retardataires, remplis d’espoir, demeurent près d’elle et tentent d’attirer son attention en plongeant leur tête dans l’eau. Elle lance des baisers, puis se met en marche vers sa maison. " Je vais revenir, je vous le promets. Ne pleurez pas, car vous savez combien je vous aime de tout mon cœur. Soyez sages. " Elle agit délicatement sa main droite, avant de tourner le dos à l’étang. " Je vais aller réciter un Rosaire à l’église, puis faire brûler un lampion pour que le bon Dieu protège les canards. Oh ! un petit garçon sur un banc. Je crois qu’il lit. Je vais approcher et lui demander s’il a vu le responsable des canards. C’est ma dernière chance aujourd’hui. "


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Dimanche 5 Mai 2013 à 10:04

    Très intéressant, le concept du roman. Oulipien. (Je n'ai jamais terminé 26 fois les 26 lettres l'abécédaire avec un petit texte par lettre, et pourtant j'en suis au 23, tu as une rigueur que je t'envie).
    Quant à ce sujet, les canards, singulier ! Merci d'avoir attiré mon attention sur ce texte.

    2
    MarioB Profil de MarioB
    Dimanche 5 Mai 2013 à 19:04

    Écrire ce roman a été une aventure extraordinaire et je l'ai fait avec une rigueur quasi militaire. Résultat : refusé six fois par des éditeurs.


    Quant aux canards, chaque fois que je les vois, je pense à cette femme qui m'avait demandé si j'en étais le responsable. M'en retournant chez moi, je regardais les maisons une à une en me pensant si elles étaient habitées par d'autres bizarres, quels drames ou joies s'y réroulaient. C'est ainsi qu'est née cette idée de roman.

    3
    Dimanche 5 Mai 2013 à 19:23

    Tu sais quoi Mario, aujourd'hui, les éditeurs sont des cons, des frileux, des porte-parapluies ... Et la littérature leur passe dessus comme l'eau sur la plume du canard ...

    4
    MarioB Profil de MarioB
    Dimanche 5 Mai 2013 à 19:26

    Des porte-parapluies ! Je ne connaissais pas cette insulte ! Intéressante...


     

    5
    Dimanche 5 Mai 2013 à 19:34

    Je viens de l'inventer ... vu qu'ils se protègent de tout  (y compris du talent ...)

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    6
    MarioB Profil de MarioB
    Dimanche 5 Mai 2013 à 19:54

    Insulte spontanée !

    7
    Mercredi 22 Octobre 2014 à 17:27

    c'est léger, vif, drôle et émouvant, j'aime.

    8
    Mercredi 22 Octobre 2014 à 17:34

    Merci.  Le roman complet est sur un autre site. Il suffit de cliquer sur mon nom, ci-haut.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :