• Manuscrits : Les secrets bien gardés

    Manuscrits : Les secrets bien gardés

    Nous sommes en 1728 et Nicolas Tremblay a décidé de vivre en ermite. Ce jeune homme, un véritable géant à la force prodigieuse, a depuis longtemps cherché à fuir les Blancs, préférant la vie des peuples indiens, en harmonie avec la nature. Voici la rencontre très particulière entre Nicolas et celle qui deviendra sa compagne. Âmes sensibles, s’abstenir…  Une anecdote à propos du nom de Skecs. J’avais trouvé plusieurs noms atikamekv, mais il s’agissait de ceux d’hommes. Très beau hasard, au moment où j’écrivais ce roman, je participais à un salon d’histoire et il y avait un stand tenu par des Atikamekv. Expliquant la situation à un gaillard, je lui demande : « Connais-tu un beau nom féminin atikamekv ? » L’homme ne réfléchit pas longtemps et, dans un sourire ravi, dit : Skèche ! Sans doute le nom de sa maman ou de son amoureuse… J’avais trouvé ce nom peu harmonieux, mais sa réaction avait été si unique que j’avais gardé le nom. Il m’avait dit qu’il s’orthographiait Skecs. Un extrait des Secrets bien gardés, deuxième roman de ma saga Tremblay. 

    Le froissement des feuillages lui laisse deviner la présence d’oiseaux, qu’il reconnaît à leur chant. Il les surnomme selon leurs noms iroquois, montagnais ou algonquins, mais se trouve embarrassé de ne pas connaître leur équivalent en français. Deux jours plus tard, il entend un son qui éveille tout de suite une inquiétude. Cette forêt cacherait-elle une bête dont il ignorerait l’existence? Aux aguets, Nicolas tend l’oreille, puis sursaute quand il se rend compte qu’il s’agit d’une plainte humaine.

    Il ne prend pas de temps pour trouver la source de ce mystère. Plus Nicolas approche, plus il se rend compte qu’il s’agit du cri d’une petite fille. Il trouve la pauvresse prisonnière entre deux pierres plates, comme si elle cherchait protection. Sa clameur est celle d’une personne qui demande de l’aide. En voyant l’énormité du corps de Nicolas, elle hurle davantage et se cache le visage avec ses mains meurtries. Elle s’évanouit et Nicolas la prend entre ses bras comme un lys fané. Il se sent étourdi par une vive émotion en voyant ses blessures aux jambes et aux bras. Ses petits doigts sans ongles et écrasés lui font deviner qu’elle était prisonnière d’un peuple indigène et qu’on l’a torturée. Cela est une coutume plutôt rare chez les fillettes indiennes. Habituellement, on les garde pour en prendre le plus grand soin, afin qu’elles s’adaptent à leur nouveau peuple pour qu’elles puissent, plus tard, apporter d’autres enfants à la communauté. Pour être tant blessée, il faut qu’elle ait commis un crime très grave.

    Vite, Nicolas la transporte jusqu’à son campement où il nettoie son visage avec de l’eau puisée dans le ruisseau. La caresse de ses grosses mains la réveille, la fait sursauter, mais elle semble incapable de s’enfuir. Elle a peut-être une jambe cassée. Elle crie: « Mestabeok! Mestabeok! » Sa peur disparaît rapidement quand il lui tend du poisson séché. Pendant qu’elle dévore, Nicolas se presse de lui apporter des fruits de sa réserve et de l’eau fraîche. Reconnaissante, la Sauvagesse dessine un bref sourire teinté de méfiance. Le géant lui parle en iroquois, puis en algonquin. Elle se redresse quand il dit quelques mots d’outaouais, prise d’une grande frayeur. En esquissant un geste de fuite et de défense, elle lui lance des mots rapides. Nicolas croit reconnaître quelques expressions atikamekw. Si elle est de ce peuple, le territoire des siens se situe très loin et nul doute qu’elle a été prisonnière des Outaouais. Peut-être était-elle leur captive depuis quelques années, qu’elle a tenté de s’enfuir et qu’on l’a punie. Peut-être aussi a-t-elle tué un autre enfant, ou un adulte. Tant de questions dans l’esprit de Nicolas!

    Elle mange encore, sans pouvoir s’arrêter. Le géant approche et tâte son pied droit, provoquant une exclamation de douleur. Par des gestes, il l’assure de ses bonnes intentions. Elle parle plus calmement et Nicolas entend des mots outaouais mêlés à un dialecte curieux. Il lui applique des herbages sur son pied, avant d’entourer ses blessures aux bras de chiffons humides, renforcés par des bâtonnets. Rassasiée, la fillette s’endort rapidement. Nicolas en profite pour aller à la petite chasse. Un peu de viande fraîche fera le plus grand bien à son invitée. À son retour, elle est disparue, ayant emporté avec elle sa hache et quelques denrées. Dans son état, elle ne peut être bien loin. Nicolas part tout de suite à sa recherche, attentif à tous les sons de la forêt. Soudain, un cri le fait sursauter. Il court en direction de la plainte répétée. Il voit un ourson fouiller un bosquet. L’homme fort s’en empare, le tient au-dessus de sa tête comme s’il était un caillou, sous le regard effrayé de la petite fille. Il rabaisse l’ours vers son genou, lui cassant ainsi les reins, puis se jette à son cou pour l’étouffer avec une terrible violence. Puis il tend la main à l’enfant, en lui disant que cet animal fera un excellent repas. Elle a davantage peur suite à cette démonstration au-delà de la réalité. Cet homme blanc, si gigantesque, est-il un esprit? Voudra-t-il la punir pour sa fuite et ses vols? Elle tente de se relever pour s’évader, mais tombe encore. Nicolas voit facilement que son pied droit est vraiment cassé. Il la prend dans ses bras, lui explique doucement qu’il est son ami et la protégera. Du fond de sa mémoire surgissent quelques mots atikamekw, qui font immédiatement sourire la petite. Voilà son origine cernée, tout comme son probable passé de prisonnière des Outaouais.

    Elle le surnomme Mestabeok en dessinant de grands gestes avec ses mains, puis se désigne comme Skecs. Après quelques sourires et un autre repas, elle se repose au coin du feu, souriant aux chansons françaises de Nicolas. Il la couche délicatement au creux d’une paillasse d’herbes, pose sa grosse main sur son front bouillant. Au matin, il l’entend souffrir alors qu’elle se traîne au sol jusqu’au ruisseau pour puiser de l’eau. Il l’observe de loin, certain que cette fois elle ne cherchera pas à fuir. Cette eau est destinée à la marmite, comme si elle voulait cuisiner pour remercier son bienfaiteur.

    « Skecs est un fort joli nom, mais je ne sais guère ce qu’il signifie. Elle a compris que pour guérir, il faut se tenir tranquille, qu’il n’y a pas de danger avec moi. Je lui ai donné quelques bêtes à dépecer et elle s’en tire très bien, preuve qu’elle a appris en regardant sa mère et les autres femmes de son peuple. J’ai fini par comprendre qu’elle s’est enfuie d’un village outaouais qui avait fait son père prisonnier alors qu’elle était petite. La mère avait été tuée à la même occasion et son père, déjà gravement blessé, n’avait pas survécu à la bastonnade. Elle a gardé rancœur à ce peuple pour ces méfaits et a juré vengeance pour faire justice. Elle a tué un garçon de son âge et a réussi à s’enfuir. Elle a erré dans les bois pendant plusieurs jours, peut-être un mois, se nourrissant de racines. Elle craint d’être poursuivie par les Outaouais et ne se souvient plus de la rivière qui la mènerait chez les Atikamekw. Ceci paraît encore plus difficile pour elle parce que son peuple n’établit jamais de domicile, chassant au gré des saisons sur un territoire immense. »

    Après deux semaines, Skecs marche à l’aide d’une canne de bois que Nicolas lui a taillée. Les bons soins donnés par le géant l’étonnent, car ce ne sont pas là des connaissances propres aux Blancs. Sous ce corps énorme se cache le cœur d’un petit garçon qui rit à sa manière, parle aux oiseaux, chante, s’amuse comme un chiot. À la chasse, il devient brave, démontre les qualités d’un véritable homme. Comme elle va de mieux en mieux, Skecs participe à la vie quotidienne du campement. Elle prépare le feu, dépèce les animaux et ne perd rien de leur chair. Nicolas lui donne une peau de cerf et avec l’aide d’aiguilles de pin et d’un couteau, elle se fabrique une belle robe et un collier de dents. Il lui a aussi offert du fil qu’il avait dans son bagage. D’ailleurs, elle est surprise de voir tous les produits européens dont le géant dispose. Elle examine une tasse de fer avec méfiance. Nicolas reconnaît là une des caractéristiques des Atikamekw, un des peuples indigènes les plus indépendants des habitudes des Canadiens et des Français.

    Nicolas la regarde travailler avec soin, charmé par ce spectacle. Soudain, le jeune homme se relève quand il sent une menace qu’elle note instantanément. Elle n’a pas le temps de se saisir du couteau qu’une flèche l’atteint à la cuisse. L’homme fort rugit vers la forêt, tout en esquissant quelques pas vers sa tente pour s’emparer de son mousquet. Nicolas fonce en direction de l’ennemi. Quatre jeunes hommes lui apparaissent, effrayés par la taille de leur adversaire. Ils reculent en harmonie, sous les rires de Skecs, mêlés à ses plaintes de douleur. Nicolas se lance à leur poursuite. Il en capture un, fait craquer son cou comme s’il s’agissait d’une branche. Les trois autres, témoins du triste sort de leur compagnon, déposent les armes et font des signes de parlementaires. Nicolas lève le cadavre et le lance en leur direction. Il tire un coup, atteint mortellement le plus grand, se précipite à la gorge des deux autres, qu’il ramène comme prisonniers au campement. Pleine de haine et du désir de vengeance, Skecs plante son couteau dans la poitrine d’un des garçons. Elle lui ouvre la peau et extirpe son cœur qu’elle brandit vers Nicolas, avant de le lancer dans la marmite. Nicolas s’apprête à se débarrasser du quatrième en l’étouffant quand Skecs réclame qu’il lui en fasse cadeau. Il acquiesce, s’assoit sur lui, geste qui fait éclater la jeune indienne d’un immense rire. Il l’aide à extraire la flèche dans sa cuisse et, avec ses doigts, enlève la pointe ancrée dans les muscles. Nicolas va tout de suite chercher des herbages pour panser la plaie, alors qu’elle se tient près de sa future victime, à l’insulter et à lui cracher dessus. Malgré le sang perdu et sa souffrance, l’enfant a la force de s’occuper de son prisonnier. Sous le regard stoïque de Nicolas, elle lui enfonce des tissons dans les yeux et lui brûle le corps avec des pierres chaudes. Elle prend la lourde hache de Nicolas, rate à la première occasion, atteignant le menton du jeune homme. Après s’être amusée de son insuccès, à la seconde chance, la tête se sépare avec fracas du cou. Impressionné, Nicolas regarde ces scènes en se disant que justice était maintenant accomplie. En guise de conclusion, Skecs se perd à cracher encore et encore sur les deux cadavres.


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