• Publication : Ce sera formidable

    Publication : Ce sera formidable

    Joseph Tremblay se sent toujours impressionné par tout ce qu’il voit de moderne! Une visite à un cirque change sa vie, surtout quand il a pu y voir une calliope à vapeur. Alors, il décide de devenir patron de son propre cirque et prépare un spectacle pour le bon plaisir des adultes. Un petit élément lui échappera… Ce sera formidable! a été publié en 2009 par VLB Éditeur et est disponible en Europe.  

    Je commence par les animaux étranges. Deux jours plus tard, je n’ai encore rien trouvé, sauf le chien de Ti-Jean Bellavance, qui court après sa queue à une vitesse prodigieuse. Moustache, du haut de sa sagesse, proclame:  »Le cirque, c’est le monde de l’illusion! Quand il y a un spectacle et une foule, les gens croient à tout! » Il a raison! Ainsi le chien de Ti-Jean devient-il un loup sauvage de la sainte Russie. Je suis certain que ça l’honore. Ti-Jean se voit proclamé grand dresseur de la bête féroce. Comme éléphant, je prendrais bien sa mère, mais je pense qu’elle ne voudra pas collaborer. Un bébé éléphant, c’est beaucoup plus attendrissant. Le chien d’Éphrem Levasseur fera l’affaire, quand on l’aura recouvert d’une courtepointe grise. Pour ce qui est du tigre du journal, je capture un chaton et je l’enferme dans une boîte. Il a d’ailleurs l’air aussi furieux que la bête du dessin. Je penserai à le dresser plus tard.

    « Et moi? Je peux faire partie de ton cirque?

    - Bien sûr, Trottier! Tu vas faire le nègre cavalier. Mets-toi de la suie dans le visage et tu seras parfait.

    - Je ne pourrais pas faire le petit garçon avec le poney, comme dans le vrai cirque?

    - Des petits garçons, on en voit tous les jours. Pas un nègre.

    - Peut-être… Mais où est mon cheval?

    - C’est toi l’écuyer? Débrouille-toi avec ce petit détail.

    - Comme organisateur, j’ai déjà vu mieux, Tremblay!

    - Tu veux faire partie du spectacle ou pas? »

    Moustache trouve un serpent dangereux: une inoffensive couleuvre, mais en faisant de grands gestes tout autour, elle devient alors très effrayante. Alexandre Sicotte ravit tout le monde en se présentant avec un vrai poney, qui appartient à son cousin, fermier dans la banlieue. Sa sœur lui a fabriqué deux bosses avec des chiffons. Il pourra nous servir autant de chameau que de cheval. Ce sera plus économique. Tous mes amis du quartier Saint-Philippe veulent faire partie de notre grand cirque. Leurs suggestions sont acceptées, mais quand c’est vraiment stupide, je dois avoir un cœur de roche et savoir dire non, comme dans le cas de Mariette Moreau, qui m’a présenté sa poupée savante. La voilà qu’elle s’éloigne en pleurant. Moi, les larmes de filles… Mon cœur de roche ne peut y résister.

    « Je vais te trouver autre chose et tu feras partie de mon cirque.

    - C’est vrai, Joseph?

    - Tiens! Je l’ai! Tu vas être écuyère! Il y en avait, dans le grand cirque, et tout le monde les a aimées. Tu vas te tenir en équilibre sur un cheval.

    - Hein?

    - Le poney d’Alexandre fera l’affaire, quand il aura terminé son travail de chameau.

    - Je vais avoir un beau costume?

    - C’est ton affaire! Mais une vraie écuyère de cirque ne porte pas de robe. Ça prend des jambes.

    - J’en ai deux.

    - Parfait! »

    Quelle niaiseuse… Mais elle est bien belle! Sur le poney, avec ses jambes, elle va éblouir tout le monde. Si elle peut y arriver! Bon! Assez parlé de filles! Je dois maintenant faire face à un grand problème: construire un calliope à vapeur. À vrai dire, il n’y a pas beaucoup de vapeur, dans ma cour… Cet engin-là me paraît trop savant pour mes six ans, mais je trouve vite les tuyaux! Je les ai demandés à mon grand frère Hector, qui travaille à la fonderie du Gros Marteau. Il y a toujours des rebuts dont les employés peuvent disposer. Me voici avec des petits cylindres. En voyant un chaudron de soupe aux choux, l’idée me vient d’attacher mes tuyaux et de les relier à un entonnoir à l’envers, dirigé vers un contenant d’eau bouillante. Je n’aurai qu’à frapper les tuyaux avec une fourchette pour produire de la musique. Évidemment, voilà un autre genre de calliope, mais ce n’est qu’un début! Dans dix ans, les gens des cirques américains vont me supplier à genoux pour que je leur vende ma calliope moderne!

    « Qu’est-ce que tu fais là, Joseph? Tu joues avec la soupe? Va t’amuser dans la cour!

    - Regarde, Germaine! La vapeur sort par mes tuyaux en passant par l’entonnoir! Mais il faudrait un plus petit chaudron, car la vapeur passe aussi tout autour de mon calliope.

    - Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Laisse ma soupe tranquille et va faire tes mauvais coups ailleurs.

    - Lise et Catherine appuient le modernisme, elles! »

    Je me donne un air triste, comme si j’allais pleurer. Voilà un effet qui fonctionne toujours auprès des mes mamans, même si elles ne sont que mes sœurs. J’ai maintenant le temps d’expliquer comme il faut ma grande invention à Germaine. À mon étonnement, elle se dit prête à collaborer, à condition que je laisse sa soupe respirer. Je l’engage sur-le-champ en qualité d’assistante technique de la grande calliope de Joseph Tremblay!

    Le spectacle prend forme chaque jour. Je me rends voir Mariette, qui est capable de se tenir en équilibre sur une jambe, installée sur une chaise. Sur le poney d’Alexandre, ce sera une autre histoire… Je décide de tenter l’expérience. Nous déposons une couverture sur le dos de la bête, pour ne pas lui faire mal. Notre écuyère n’est pas bien lourde, car le poney ne bronche pas. Il semble même très fier de faire partie de mon cirque. Peut-être rêve-t-il du jour où il sera cheval et qu’il signera un contrat avec les plus importants cirques américains. Il voyagera en train et sera admiré par tout le monde. Il pourra se marier avec la plus belle jument de la compagnie.

    Tout est prêt pour le spectacle! Nous décidons de le présenter à la fête du travail. Ce sera une belle occasion pour remercier l’été pour ses bontés et pour saluer le retour des coloris de l’automne. Pour les enfants, il s’agira d’une dernière activité avant la rentrée scolaire et, pour nos parents, une merveilleuse distraction en cette journée de congé. Tous sont présents! En attendant le début, papa les distrait en chantant sa mélodie sur le père Isaac qui veut marier sa fille. Germaine les aura accueillis avec le sourire. Olive et Charles ont disposé des chaises face à notre grande piste. En qualité de président du cirque Le Grand Trois-Rivières Musée Ménagerie Hippopomoustache Equestrecheval et Zoomoderne Joseph, je me donne le droit au discours, car je sais que tout le monde aime m’entendre, sauf le frère chevelu qui a passé une année à me sommer de me taire. Le public, de bon goût, m’applaudit, mais leur enthousiasme devient incontrôlable quand la représentation débute.

    La magie et les chansons succèdent aux animaux étranges et leurs habiles maîtres. Notre dresseur de puces savantes et naines remporte un grand succès, même si personne n’a vu les exécutantes. Germaine arrive à temps avec son chaudron d’eau bouillante, camouflé sous une table, si bien que personne ne peut remarquer d’où vient la vapeur qui s’échappe de mes tuyaux, quand je les frappe avec ma fourchette. Peut-être que j’aurais dû répéter un peu plus ma pièce musicale… Mais je l’ai présentée comme une version moderne de À la claire fontaine et les spectateurs n’y ont vu que de la vapeur. Le tigre féroce effraie l’auditoire, alors qu’il se précipite dans un arbre, trop heureux de pouvoir enfin sortir de sa boîte. Le chameau provoque des Ah! et des Oh! Voilà le nègre Trottier qui frappe sur un tambour, avant d’aller chercher le poney. J’entends des spectateurs chuchoter qu’il ressemble au chameau. Faux! C’est son cousin!

    « Le grand moment de charme arrive, Mariette!

    - Je suis nerveuse!

    - Enlève ta robe, qu’on voit tes jambes. »

    Elle se tient parfaitement en équilibre sur le poney. Mais je ne sais pas pourquoi les adultes se lèvent d’un bond et protestent en voyant notre vedette féminine. Surtout sa mère qui vite la couvre avec son châle, me montre le poing en me traitant de vicieux. Le spectacle prend ainsi fin, alors que les grands disent à papa que je suis un vaurien.

    « Mais dans les cirques américains, tout le monde aime les jambes des écuyères.

    - Mais elles ne sont pas toutes nues, Joseph!

    - Mariette n’avait pas de costume et…

    - Tu devrais avoir honte de faire ça à une petite fille! »

    Morale de cette histoire: les Américaines ont le droit, parce qu’elles sont modernes, alors que les Canadiennes ne l’ont pas, car nous sommes ancêtres. Me voilà agenouillé face à l’image de l’enfer, dans le petit coin des lamentations. Pourquoi un tel drame? Elle n’avait même pas de pipi, cette fille…


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