• Publication : Ce sera formidable

    Publication : Ce sera formidable

    Nous sommes en 1884 et Joseph Tremblay, 14 ans, se rend travailler pour la première fois dans un camp de bûcherons, où il retrouve son frère Hormisdas le cultivateur. Une tranche de vie du dix-neuvième siècle! 

    Dans notre district, travailler à cette tâche paraît inévitable, pour les hommes. Voilà des années qu’ils « montent en haut », qu’ils en reviennent, chaque printemps, heureux et sales. Il y a les cultivateurs et leurs fils, qui peuvent ainsi gagner l’argent nécessaire au bon fonctionnement de la ferme. Puis, il y a les jeunes de la ville qui… qui… En fait, je ne sais trop pourquoi ils s’y rendent, sinon que c’est écrit dans la destinée de tous ceux du coin! Dans ma famille, en plus de papa, Germain, Armand, Charles, Louis et les maris de Germaine et de Catherine, le premier de Lise, y ont tous travaillé, sans oublier Hormisdas, pour qui c’est un rendez-vous annuel.

    « Gros hiver, mais beau printemps qui s’en vient, Ti-Jos.

    - Oui, Midas.

    - Ça va ben pousser, cette année! Je pense que je vais pouvoir vendre au marché des Trois-Rivières. Ça va me permettre de voir le père, pis mes frères et mes sœurs.

    - Et le train! Et le cirque!

    - Le train, ma femme, à l’a ben peur de ça! Pour ma part, j’suis pas contre! Monter au chantier, c’est ben plus aisé, depuis qu’on a le train pis qu’on peut se rendre jusqu’aux Piles. Le reste du trajet, c’est un pet!

    - Ah! les pets, on connaît ça, au chantier!

    - T’es drôle, Ti-Jos! »

    C’est mon frère. J’ai du mal à le croire. Parti de la maison quand j’étais bébé! Tous les autres travaillent en ville et n’ont pas été attirés par la vie à la campagne. Richard m’a déjà dit que c’était notre mère qui incitait Hormisdas à aimer l’agriculture, ceci dès ses premiers pas. Nous avons besoin de fermiers, si on veut manger. D’ailleurs, il faut avouer qu’un seul, sur une famille de douze, paraît plutôt exceptionnel. Un bon homme, Hormisdas! Depuis longtemps, il connaît la chanson du père Isaac qui veut marier sa fille. Il la chante une fois par semaine, sous l’insistance de tous les bûcherons. Chacun y va de sa mélodie familiale, héritée de leur père, en plus de jouer de la ruine-babines, des cuillers et du violon. Tout le monde s’amuse et je m’ennuie des fanfares de ma ville.

    En réalité, je devrais m’ennuyer de tout, perdu dans une cabane puante dans le fond de la forêt, avec le premier village, lui-même rustique, à plus de deux heures de canot. Le bout du monde! Mais c’est beaucoup moins pire que je ne le pensais au départ. On n’a pas l’occasion de s’ennuyer, avec tout ce travail à accomplir chaque jour. Je n’ai même pas le temps de penser à moderniser quoi que ce soit. Et moi, le citadin, je m’étonne de la splendeur d’une nature si étrange et paisible. On la dirait autre que celle entourant les Trois-Rivières. Ce silence incroyable, quand les hommes daignent se taire! Dommage de tant couper d’arbres, mais j’ai l’impression que, comme par magie, ils repoussent le temps d’une année.

    Je manie peu la hache. Une équipe de bûcherons est composée de cinq hommes: deux coupeurs, un défricheur, un conducteur d’attelage et un empileur. Je m’occupe de cette dernière tâche, près de la rivière. Je gagne sept dollars par mois. C’est un salaire de débutant, un peu moindre que ceux de la ville, mais comme je suis assuré de ne rien dépenser durant tout l’hiver… L’argent n’est pas si important, dans ma situation. J’aime ce climat entre hommes et toute l’attention que les plus vieux portent à un petit jeune comme moi. Je les fais rire avec mes histoires de trains, de téléphone, de cirques et de ponts en fer.

    « Maudites binnes! Maudit bed à beu! Maudit ragoût de poche!

    - Allons, Hormisdas! Qu’est-ce qui te prend? C’est rare de t’entendre chialer.

    - Février est ben long. J’pense à ma femme. Je m’ennuie d’elle, tu peux pas savoir, Ti-Jos! Tu t’ennuies pas de ta petite blonde?

    - Marguerite? Avec tous ces enfants dans sa maison, elle ne doit pas avoir le temps de rêvasser.

    - Magritte! Un beau nom! Pis sa famille? Elle va ben?

    - Tous les dix-neuf.

    - Dix-neuf! Ça, c’est de la vraie famille canayenne! Peux-tu tous me les nommer?

    - N’exagère pas, Midas. »

    Les hommes parlent de leurs blondes ou de leurs épouses. Une fois par mois, nous recevons du courrier, apporté par un abbé, qui en profite pour nous confesser et célébrer la messe. Une occasion idéale pour dépoussiérer la cambuse et le campement. Le saint homme tient absolument à m’entendre dire que j’ai commis le péché du toucher. Il paraît que j’ai le bon âge, pour ce genre de tentation. « Avec mon frère à trois pieds de moi? Et quatre autres gars qui me ronflent sous le nez? Ne vous inquiétez pas, monsieur le curé: je me reprendrai quand je serai de retour aux Trois-Rivières. » Il n’apprécie pas du tout cette remarque, pourtant si drôle, et me fait agenouiller dans un coin pendant une heure. Les hommes ont sans doute hâte d’entendre ce que j’ai pu lui raconter. Eux vont trouver ça amusant! À sa visite de mars, le religieux me fait le mauvais œil. Quand, en confession, il me pose la même question, je suis pris d’un fou rire, qui me fait condamner à une autre heure au coin des lamentations.

    Cette fois, Hormisdas gigue, car Léonide a pensé lui écrire. Comme mon frère ne sait pas lire, je deviens le traducteur de ce précieux message auquel je ne comprends rien, tant c’est mal écrit et que les fautes d’orthographe font de l’ombre à une calligraphie catastrophique. Je pense qu’elle raconte que tout va bien à la ferme et que leur petite fille a eu le rhume. Elle parle aussi des vaches. Satisfait par tant de chaleur féminine, voilà mon frère prêt à chanter le soir même, comme tous les hommes qui ont aussi reçu des nouvelles de celles laissées « en bas ».

    Le printemps tant espéré enfin arrivé, je peux voir ces jeunes fous qui dansent sur les billots, au milieu de la débâcle de la rivière Saint-Maurice. Jamais je ne ferai une telle chose! Je tiens trop à la vie! C’est cependant un spectacle unique à regarder. Me voilà comme tous les autres: débordant de l’envie de revoir ma blonde.


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