• Publication : Contes d'asphalte

    Publication : Contes d'asphalte

    Au cours de son enfance, impressionné par les récits du quêteux Gros Nez, Roméo inventait des histoires afin de plaire à sa petite soeur Jeanne. Adulte, il sera romancier et journaliste. Des malheurs subis pendant la Seconde Guerre mondiale rendent l’homme aigri. Motivé par le sans-gêne insolent de sa fille Carole, Roméo repend peu à peu goût à la vie et à l’écriture. Carole, venant de donner naissance à un petit garçon, voit son père la surprendre avec une histoire inédite, semblable à celles qu’il écrivait au cours de sa jeunesse. Il y a douze histoires semblables dans Contes d’asphalte (Publié au Québec en 2001) et une autre dans Des Trésors pour Marie-Lou (2003) 

    Qu’est-ce que tu veux entenre, Martin? Peut-être veut-il savoir d’où il vient. Il doit se sentir seul au monde, entouré de tous ces adultes. Il était si bien dans le ventre de sa mère. Tout baignait dans l’huile! C’était le confort total, sans neige, ni soleil, sans pluie, ni vent. Et gratuit, de plus! Il se nourrissait sans mal, dormait très bien et faisait sa petite gymnastique qui émerveillait ses parents. Et par quelle violence la nature l’a-t-elle expulsé de ce paradis! Et maintenant, rien n’est plus pareil! Il y a le froid de l’hiver, comme il y aura la chaleur de l’été. Quand tu lui fais prendre son bain, tu crois que c’est agréable pour lui? Quand tu lui donnes à manger, sans lui présenter le menu? Et tous les guilis de ses tantes et les areuh de ses oncles? Il n’y comprend rien, ce pauvre Martin! Il doit juger tous ces adultes idiots de tant grimacer devant lui. Non, vraiment, ce n’est pas rose, la vie à l’extérieur. Sa seule consolation, en venant au monde, a été son inscription instantanée à la Grande Confrérie des Bébés. C’est une association très saine et hautement morale, où tous les bébés se retrouvent pour discuter de leurs problèmes, sucer leurs pouces, ou faire un concours du plus gros tas. Ça, c’est la vraie vie de bébé! Ce sont des sujets que les bébés comprennent tellement bien! Ton grand-père Roméo, petit Martin, a aussi fait partie de la Grande Confrérie des Bébés, tout comme ma petite sœur Jeanne et mon géant de frère Adrien. Même ta maman Carole en a fait partie, mais elle ne s’en souvient pas. Tu connais le règlement, n’est-ce pas? Aussitôt qu’un bébé prononce son premier mot, il est exclu à vie de la Grande Confrérie des Bébés et il en perd automatiquement tout souvenir. Mais comment puis-je m’en rappeler, moi qui suis ton grand-papa tout plissé? Suis-je un vieux bébé? Non, pas du tout. Je vais te dire pourquoi je m’en souviens, pourquoi je suis le seul adulte qui puisse t’en parler. D’abord, la Grande Confrérie des Bébés accueille tous les enfants naissants, et leurs parents, bien sûr, ignorent ceci. Oh! il le sait! Regarde-le me sourire, Carole! Ce petit Martin d’amour est au courant de tout! À son âge, il a probablement assisté à une douzaine de réunions. Est-ce que c’est comme à mon époque, petit Martin? Oui! Bien sûr! C’est toujours la nuit, n’est-ce pas? Certes! La nuit, quand les papas et les mamans croient que les bébés dorment, une magnifique petite fée bébé se glisse près des berceaux et, d’un coup de cil magique, fait pousser des ailes aux nourrissons. Alors, gaiement, ils s’envolent tous vers le local de la Grande Confrérie des Bébés, là-haut, sur le plus lointain nuage que même l’œil des parents ne peut voir, même s’il est argenté. Et alors, c’est la fête que tu connais, Martin. Est-ce qu’il y a encore des conférences sur les grands problèmes des bébés? Oui? Dans mon temps, j’avais été très impressionné par un bébé savant, nous parlant du rude problème des seins des mamans qui… enfin! je ne t’en parlerai pas, car j’imagine que ce drame a été réglé depuis, surtout avec la popularité du biberon en verre. Et puis, cette fois où une érudite fille bébé nous avait donné des bons trucs pour que les grands nous chantent nos airs favoris, avant le coucher. Je te raconterai cela une autre fois. Quand les réunions se terminent, les bébés réintègrent leurs corps et, tristes, se mettent à pleurer. Les mamans croient alors que vous avez faim ou chaud, que vous percez vos dents. Quelles naïves! Vous pleurez, évidemment, parce que vous avez hâte à la prochaine réunion de la Grande Confrérie des Bébés! Oh! je m’éloigne de mon sujet, petit Martin. Tu veux savoir pourquoi je suis le seul vieux à me souvenir de ces instants merveilleux, sur notre nuage argenté? Vois-tu, j’étais un bébé très ordinaire, pas très actif dans la Grande Confrérie, je dois avouer, même si j’aimais mettre mon grain de sel dans les discussions sur les méthodes pour pleurer. Mais à chaque nuit, j’avais tellement hâte que la jolie fée bébé vienne me faire pousser des ailes, afin que je puisse voler près d’elle vers tu sais où. Je crois bien que j’étais amoureux de la petite fée! Comme elle était belle, avec ses jolis cheveux noirs, ses grands yeux scintillants comme des billes! Je volais toujours près d’elle, pour mieux l’admirer. Cette nuit-là, la petite fée m’a fait l’honneur d’être le premier bébé à l’accompagner. Nous venions tout juste de partir quand, soudain, un grand vent impoli nous a surpris et nous a fait tomber sur la Terre, près de la rivière Saint-Maurice. Je m’en étais bien sorti, mais les ailes de la pauvre petite fée étaient brisées, si bien qu’elle ne pouvait plus s’envoler pour aller chercher les autres bébés de Trois-Rivières! Comme elle était triste, pleurant comme un véritable bébé. Que faire pour l’aider, quand on est si petit? Pendant qu’elle continuait à verser des torrents, près d’un grand chêne, je cherchais une solution sans la trouver! Et je ne voyais personne pour m’aider! Du moins, jusqu’à ce que je rencontre… Qui pouvais-je rencontrer, en pleine nuit? Bien sûr, monseigneur le hibou! À vrai dire, il n’était pas très content de voir deux bébés braillards envahir son coin de forêt. «  Monseigneur le hibou, pardonnez notre intrusion dans votre belle forêt, mais voyez cette pauvre petite fée bébé aux ailes brisées, qui ne peut s’envoler vers le grand nuage argenté de la Grande Confrérie des Bébés. Dans leurs chaumières, tous ces bébés attendent notre arrivée! Que faire, monseigneur le hibou, vous qui possédez toute la sagesse de ce boisé?  » Le hibou, furieux, m’a sommé de me taire! Ce qui, évidemment, m’a fait pleurer encore plus. Le seul moyen de se débarrasser de moi et de la petite fée, afin de retrouver le calme de son royaume, était de nous aider. Alors, monseigneur le hibou m’a révélé le plus grand secret du monde des hiboux : l’existence d’un arbre à fil d’ailes! Un seul arbre dans tout l’univers! Alors, en compagnie du hibou, je m’étais envolé au fond de la forêt enchantée. Ah! ce voyage! Comme j’en garde un bon souvenir! Tout était si beau, de là-haut! Les lumières, les lacs, les cours d’eau! Si jolis! Tu sais très bien, petit Martin, comme le paysage est magnifique quand on a des ailes! Mais la nuit prochaine, fais un détour vers la forêt enchantée des hiboux, tu verras comme le coup d’œil en vaut la peine! Bon! Revenons à mon histoire! Monseigneur le hibou m’a aidé à transporter une bobine de fil d’ailes, que monsieur l’arbre a bien voulu nous donner en retour d’une chanson. Nous voilà à nouveau sur le bord du Saint-Maurice et, avec des aiguilles de sapin, j’ai réparé les pauvres ailes brisées de notre amie le bébé fée. En peu de temps, nous avons pu nous envoler, sous le regard heureux de monseigneur le hibou, si fier d’avoir pu nous donner un coup de main et fort content de retrouver le calme de sa forêt. Nous avons eu le temps pour faire pousser des ailes à tous les bébés de Trois-Rivières et de participer à une autre nuit merveilleuse sur le grand nuage argenté de la Grande Confrérie des Bébés. Reconnaissante, la jolie fée a désiré me récompenser avec de la purée au bonheur, une tétine en or, des couches en dentelle et d’autres trésors de cette nature, mais je lui ai dit que la seule vraie récompense qui ferait battre mon cœur serait le souvenir éternel de ses beaux yeux de billes, de ses merveilleux cheveux noirs. Et la bonne fée bébé, après m’avoir embrassé, a donné un coup de cil pour que mon souhait devienne réalité. Et, depuis, chaque nuit, avant de m’endormir comme un bébé, je vais voir par ma fenêtre et je peux apercevoir, avec envie, tous ces bébés s’envolant vers le nuage argenté, guidés par la plus jolie petite fée bébé que l’on puisse imaginer. Voilà pourquoi je me souviens de tout, mon petit Martin! Mais, je t’en prie, garde le secret! La nuit prochaine, quand à ton tour tu t’envoleras pour la réunion de la Grande Confrérie des Bébés, ne dis à personne que ton grand-père Roméo connaît tout de vos activités! Ce sera un secret entre nous, jusqu’au moment où tu diras maman et papa, et que tu deviendras, comme tous les bébés, simplement un enfant de plus. 


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