• Publication : Des trésors pour Marie-Lou

    Publication : Des trésors pour Marie-Lou

    De 1998 à 2011, j’ai participé à 40 salons du livre du Québec, pour le meilleur et pour le pire. J’ai gardé, envers ces événements, un sentiment mêlant l’amour et la haine. Ce n’est guère facile, mais, parfois, c’est un enchantement. Mon personnage Isabelle Dion, séropositive, a gagné un concours littéraire avec un recueil de nouvelles relatant cette éprouvante situation. Elle participe à des salons du livre. Dans le cas de cet extrait : le salon de Jonquière. Isabelle exprime clairement ma propre opinion sur les salons. Des trésors pour Marie-Lou a été publié au Québec en 2003.  

    Me voilà au Salon du livre de Jonquière. J’entre par la grande porte et, rougissante, me présente au comptoir comme auteure afin de recevoir ma cocarde à épingler à ma chemise. Quand je vois «  Isabelle Dion, écrivaine  », je rougis encore plus. En cherchant mon stand, je note les mêmes visages qu’à Trois-Rivières. Ils expriment leur étonnement de me voir si loin de ma région. Alors je leur montre fièrement ma carte. Ils semblent contents, me souhaitent la bienvenue parmi la bande nomade qui voyagera partout au Québec, jusqu’au Salon de l’Abitibi-Témiscamingue, à Val-d’Or, en mai 2000.

    Mon éditeur m’accueille avec chaleur. Sur la table, une pyramide de mes livres, avec un laminé de l’article qui souligne mon triomphe au concours littéraire. Il me donne un autre cours sur la bonne façon d’approcher les gens, de les intéresser et d’être aimable. Comme il y a encore une heure à passer avant l’ouverture, je cours vers mes nouveaux amis pour leur montrer mon bouquin. L’un dit qu’il aime bien la page couverture, l’autre me félicite encore, puis un dernier ose me demander ce que ses confrères n’ont pas voulu me dire : est-ce que cette œuvre relate une expérience personnelle? Face à ma réponse positive, son visage me donne un prélude de ce que je vais vivre au cours des quatre prochains jours et auquel je n’avais jamais pensé : un cauchemar mêlé à un enchantement.

    D’abord, c’est très épuisant. Passer une journée entière à sourire et à saluer n’a rien de bien agréable. La plupart des visiteurs sont attirés par les stands où il y a un auteur. Les miens aiment le dessin, mais s’enfuient en douce quand ils voient le titre. Les courageux qui demeurent écoutent mes arguments, posent quelques questions et passent outre. Les héroïques me bravent à distance après avoir posé la question de non-retour : est-ce que tu…? J’en ai même compté cinq qui ont carrément eu peur, dont une femme qui veut porter plainte à la direction du Salon. Le sida, c’est bien à distance, dans un journal, à la radio ou même à la télévision à des heures où personne n’écoute, mais en montrer un exemplaire vivant dans un endroit public devient inacceptable. Je me sens très blessée. Au milieu de la soirée, l’éditeur se rend compte du problème et me conseille de dire que les nouvelles relatent l’expérience d’une de mes amies. Encore me cacher? Voilà pour la partie cauchemar.

    Pour l’enchantement, je dois avouer que je raffole de l’ambiance, de l’impression grisante d’être une véritable écrivaine parmi les miens. Voir tous ces gens est amusant, surtout quand je me paie secrètement leur tête en voyant leurs manies, comme lorsque je m’amusais à compter les cons avec Marie-Lou. Les adolescentes, à cause de mon jeune âge, approchent à grands pas, me demandent la recette miracle pour être publiée. Sachant que même celles-là vont finir par s’enfuir, je leur parle de n’importe quoi pour attirer leur sympathie et peut-être arriver à dédicacer un livre.

    Les responsables des stands sont gentils. Ils se souviennent avec affection de la maladroite porteuse d’eau de Trois-Rivières. Ils m’invitent à sortir avec eux, le premier soir, oublient que je suis la mort avec sa grande faucille et son capuchon sur la tête. Ils ont un trop-plein d’énergie à gaspiller et sont heureux de se retrouver, après les vacances . Ils se racontent des anecdotes des salons anciens, auxquelles je ris de bon cœur. Je vais coucher chez un ami du centre miels de Chicoutimi. L’argent d’hôtel économisé par mon éditeur me servira pour me rendre au prochain salon, à Sherbrooke.

    Je vends deux livres au cours de la première journée et un seul la seconde. Un peu avant le souper, le samedi, je n’en suis qu’à deux. C’est un résultat très décourageant pour le grand effort que je fournis. Je ne suis pas gênée pour aborder les gens, mais on dirait qu’ils sont hostiles à mon livre. Pour oublier ce blues retrouvé, je vais manger avec mes amis les autres écrivains au grand restaurant de l’hôtel où a lieu le Salon. Après, je me prépare pour une entrevue au café littéraire. Je dois raconter mon incroyable aventure. Je fais comme lors de mes visites dans les écoles secondaires. Il doit y avoir une centaine de personnes qui m’écoutent. Elles m’applaudissent, à la fin. Je retourne vite à mon stand, persuadée que je viens de recruter des dizaines de clients. Certains approchent pour me féliciter de mon courage, mais personne n’achète, même si je leur répète que mes nouvelles ne sont pas tragiques, qu’elles sont amusantes, tout en informant et en démystifiant la maladie. Ça ne prend pas. Ils veulent des histoires d’amour, de suspense ou d’enquêtes policières, des drames intenses, des livres amusants ou des bouquins avec des jeunes femmes romantiques en couverture, afin de l’accrocher au mur de leur salon. Et je n’ai que des faits vécus transformés par mon imagination. Pourtant, j’étais certaine que les gens adoraient les livres qui racontent des histoires vraies. Mais le sida, ce n’est pas une vérité. Ce n’est bon que pour les autres. L’éditeur me dit que je m’en fais trop, que c’est normal pour une auteure inconnue de ne pas vendre des caisses entières. Il n’ose pas me dire ce que je pense : le titre fait fuir la clientèle. Je lui fais part de cette pensée et, malin, il me demande pourquoi je veux me cacher.

    Le dimanche, je me sens très épuisée et j’ai même un malaise au début de l’après-midi qui m’oblige à m’allonger à l’infirmerie. Je retrouve mon coin vers quinze heures. J’ai hâte à la fin. Je prends la décision de ne plus jamais participer à un salon. C’est si démoralisant et éreintant! Et ici, tout le monde passe son temps à me demander d’où je viens. C’est très agaçant, cette manie de tant aimer la géographie! Mais, vers la fin de l’après-midi, quand j’entends tout le monde me dire à la prochaine, je fonds sous l’émotion de leur gentillesse. Oui, c’est difficile et cruel, mais, au fond, j’adore! Je me sens si bien avec eux! Je suis si fière d’offrir un livre que personne n’achète! .


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