• Publication : Gros-Nez le quêteux

    Manuscrit : Gros Nez le quêteux

    Publication : Gros-Nez le quêteux

    Nous sommes en 1900 et Gros Nez le quêteux sent une impasse dans sa vie, le motivant à devenir ermite. Cependant, son passé le rejoint et l’homme est envahi par un sentiment qu’il n’a jamais connu : l’amour. Un extrait un peu plus long que la norme, mais je crois que c’est un beau passage.

     

    L’attitude de ce marchand confirme à Gros Nez la pertinence de sa décision de vivre éloigné de l’humanité. Une jeune femme, témoin de l’altercation, sort de la boutique et presse le pas vers le vagabond. " Monsieur ! Monsieur ! " L’homme l’ignore, jusqu’à ce qu’elle ajoute : " Ce n’est pas un surnom ridicule, Gros Nez. C’est joli. " L’homme se retourne et sent son cœur battre en voyant un si charmant minois.

    " Mon frère a beaucoup de tabac et ne manque pas de travail pour gagner l’argent nécessaire à en acheter d’autre. Venez chez moi, je vais vous en donner.

    - Je vous remercie, mademoiselle, mais je vais me rationner.

    - Le tabac est le meilleur ami de la solitude. Moi-même, parfois, je fume une cigarette. Ne faites pas l’orgueilleux et suivez-moi.

    - Moi, orgueilleux ? "

    Gros Nez est intrigué de l’entendre parler de son frère à la manière d’un mari. La maison, modeste, est privée de décorations. Pas de papier peint aux motifs floraux. Des couleurs pâles remplacent les foncées habituelles. Aucune photographie austère d’un aïeul, comme partout ailleurs. Avant de penser au tabac, elle remplit une cafetière et dépose une bûche dans le poêle.

    " Je m’appelle Grand Regard.

    - Grand Regard ?

    - Si vous êtes Gros Nez, j’ai le droit d’être Grand Regard. Je sais où vous habitez. Du moins, je le présume. C’est une cabane à sucre abandonnée, dans la forêt, quelques milles au nord des limites du village. Vous marchez souvent cette longue distance pour venir acheter ceci ou cela chez le marchand. Je vais me ranger de son côté, pour une question : pourquoi de l’encre ? Qu’écrivez-vous ? Ne seriez-vous pas un peu poète ?

    - Vous êtes curieuse, Grand Regard.

    - Vous aussi, Gros Nez. Alors, je n’ai rien à cacher : cette maison appartenait à notre père, décédé voilà trois années. Ma mère l’avait précédé deux ans plus tôt. Mon frère et moi y habitons toujours. Il est chef de gare au village voisin et y couche en chambre, si bien que je suis seule ici cinq jours sur sept. J’étais maîtresse d’école, mais comme je ne me pliais pas à toutes les règles, les commissaires m’ont remplacée. Des biscuits, avec votre café ? "

    La rencontre dure un peu plus d’une heure, pendant laquelle Gros Nez se donne un torticolis à force de suivre les mouvements saccadés de la jeune fille, qui s’exprime autant avec sa bouche qu’avec ses mains. La belle dit des choses inhabituelles, comme si elle vivait hors du temps présent. Elle lui a parlé des étoiles, des planètes, des herbes sauvages, de l’automobile et des vues animées.

    Grand Regard insiste pour aller reconduire son invité. Elle conduit avec la dextérité d’un cocher d’expérience. Dès la limite du village franchie, elle se met à chanter à tue-tête. Voilà le vagabond à la lisière de la forêt. Elle le salue avec fermeté. Il aurait cru qu’elle l’accompagnerait jusqu’à la cabane, mais, au fond, cela ne serait pas très convenable. " Ouf ! " de penser Gros Nez, ayant perdu la notion du silence. Il transporte deux lourds sacs de victuailles qu’elle lui a offerts. Un de ceux-là se déchire en se frottant à une branche et tous les aliments tombent. " Du fromage ! Un ermite qui va manger du fromage ! Princier ! "

    Avant de retrouver sa cabane, l’homme va vérifier si ses pièges ont emprisonné quelques futurs repas. Bredouille ! Le fromage fera l’affaire. Le vagabond place doucement les boîtes de conserves sur sa tablette. Ne se souvenant plus avoir été conçue pour supporter un tel poids, elle décide de s’effondrer. Après la réparation, le mendiant se presse de bourrer sa pipe du tabac du grand frère. Quel goût étrange… Oh ! il ne faut plus rechigner pour si peu ! Le quêteux se le permettait parfois, mais ce ne serait pas de bon ton pour un véritable ermite. L’homme se presse de retrouver le ruisseau, où il y a une longue pierre plate qui l’avait fait rire en la découvrant, tant elle ressemblait à un banc. " Tu dis, l’oiseau ? Au village. Que t’importe, au fond. Si j’ai rencontré quelqu’un ? Un marchand impoli et Grand Regard. Des yeux immenses, pétillants ! Une vraie poupée de porcelaine. Tout autre que moi se perdrait d’amour dans un tel regard. Quoi ? Te demander la permission avant de m’éloigner ? Tu perds la tête, cervelle d’oiseau ? Chante ! Chante et cesse de me casser les oreilles avec tes questions et tes remarques. "

    De retour à la cabane, Gros Nez écrit sans trop réfléchir, jusqu’à ce que des souvenirs de sa vie d’errance le fassent bifurquer vers un peu de discipline. Quand la noirceur surgit, il est tenté d’allumer sa bougie, sachant que Grand Regard lui en a donné une nouvelle. " Pas de gaspillage ! J’aurai davantage besoin de chandelles cet hiver. " L’homme a adopté le rythme de la nature : il se couche avec le soleil et se lève en même temps que lui. Il n’existe rien de plus splendide que l’astre puissant qui se manifeste au travers le feuillage des arbres. Gros Nez étire les bras et crie : " Salut à toi, mon Maître ! "

    Il part alors vers les bosquets pour cueillir quelques fruits, ne se privant pas pour arrêter souvent, s’asseoir à même le sol pour regarder besogner les ouvrières d’une colonie de fourmis. Quel travail incessant de la moindre bestiole afin de trouver à manger ! Ne fait-il pas un peu pareil ? Après tout, Grand Regard, en plus du tabac, de la chandelle et des conserves, a ajouté un incroyable pot de marinades aux carottes que Gros Nez a envie d’engloutir depuis hier. " Je dois résister ! Sois honnête, mon vieux : ai-je réellement faim ? Et puis, si je maigris, ce sera tant mieux pour moi. Les femmes n’aiment pas les hommes ventrus. " Le vagabond pense au délicieux café offert par Grand Regard. Il sourit et se laisse transporter par le si frais souvenir de cette maison étrange où cette magnifique jeunesse rayonnait. Il comprend pourquoi elle n’a pu trouver de mari dans une aussi petite localité, surtout quand une candidate de son genre ne suit pas les règles de celles de son sexe. " À la ville, elle serait un grand succès auprès des célibataires. "

    Les jours passent et Gros Nez se demande pourquoi les séances de rédaction de ses souvenirs sont sans cesse interrompues par des pensées relatives à Grand Regard. Le pot de marinades n’a pu résister à la gourmandise du solitaire. " J’ai été faible ! Elle cuisine si bien ! " Ses nuits agitées l’inquiètent aussi. " Bientôt, ce sera l’automne. Il y a alors tant de travail sur les fermes, en vue des récoltes. Tant de joie, de générosité ! La meilleure partie de l’année pour un quêteux. "

    Gros Nez se parle seul plus qu’il n’écrit. S’en rendant compte, il se juge un peu fou d’avoir contracté cette habitude. Le lendemain, il se persuade du contraire. " J’ai toujours parlé seul, aux animaux et à ma balle. Qu’en penses-tu, papillon ? Je sais que tu ne comprends pas mon langage, mais je suis persuadé que tu aimes l’attention que je te porte. " La meilleure solution serait de travailler un peu afin de préparer la cabane pour les temps froids. Il a besoin de bois. L’homme descend jusqu’à la route, se jurant de ne se laisser attendrir par personne : travail + argent = planches pour la cabane. Il se présente comme journalier de passage, en route vers la grande ville.

    " Bien sûr, Gros Nez.

    - Heu… Vous me connaissez ?

    - J’avais quinze ans, à ce moment-là, et habitais près de Nicolet. Comment oublier vos histoires ? Je me suis marié avec une fille de cette région et suis déménagé. Les terres ne sont pas coûteuses, ici. J’ai deux enfants, mais ils sont trop petits pour m’aider. Je ne peux pas payer beaucoup. Un écu par jour ?

    - Ce serait très bien.

    - Nourri et logé ! Puis vous raconterez vos histoires de quêteux, le soir.

    - Je ne suis plus un quêteux, mais un ermite.

    - Alors, vous raconterez vos histoires d’ermite. "

    Une paie maigre, mais suffisante pour quelques planches. La jeune épouse s’est montrée généreuse et a tricoté une paire de chaussettes à toute vitesse, sans oublier de mettre de la nourriture dans le sac de cet homme amusant. Tout ça est fort lourd et le jeune homme décide de l’aider à transporter cette nourriture jusqu’à la cabane. La voyant, il déclare qu’elle va s’effondrer après la première tempête de neige. " T’inquiètes pas. J’en ai vu d’autres, dans ma vie. "

    Retrouvant sa solitude, Gros Nez travaille à remplacer les planches douteuses. Alors qu’il navigue facilement dans ses souvenirs, il n’arrive pas à se rappeler de ce garçon de Nicolet. Deux jours de morosité plus tard, il décide de se rendre au village pour acheter du tabac. Un homme l’intercepte à la porte du magasin général. " C’est vous, l’ermite ? Très froid, là-haut. Je la connais, cette cabane. Ce n’est pas sans raison qu’elle a été abandonnée. Venez à la maison, je vais vos donner des bons clous et un peu de foin, pour mettre le long de murs. Sans doute que mon épouse pourra vous préparer à manger. "

    Le cœur battant, Gros Nez passe devant la maison de Grand Regard. L’organe passe près de sortir de son corps quand la belle sort pour lancer : " Vous viendrez me voir, Gros Nez, et je vous préparerai du bon café. " Le vagabond se sent pressé, contrairement à son bienfaiteur et à son épouse. Trois heures plus tard, il marche avec enthousiasme jusque chez Grand Regard, qui l’accueille avec le geste le plus inattendu qui soit : un baiser sur son front.

    " Votre compote aux carottes était purement délicieuse.

    - Il n’y a pas à dire, Gros Nez, vous avez un don pour parler aux femmes.

    - J’avais un peu d’argent pour acheter du tabac et j’ai rencontré cet homme qui…

    - Vous n’aviez qu’à venir ici. Mon frère a plus de tabac qu’il n’en faut et m’a bien dit que ça ne lui faisait rien que je vous en donne. Gardez votre argent pour des pots d’encre et votre poésie. Assoyez-vous au salon et je vais vous préparer du café.

    - Cette fois, je ne blague pas : votre café était inoubliable. "

    Une heure exquise et d’autres présents. De nouveau, Grand Regard l’accompagne jusqu’à la lisière de la forêt, mais pas plus loin. L’ermite a du mal à dormir, trop préoccupé à se souvenir de chaque geste de la demoiselle, de ses attitudes et paroles. Il pense aussi à la bonté du jeune paysan, de l’homme du village, aux récoltes d’automne qui invitent tant les gens à la générosité.

    Après une semaine, il a dévoré entièrement ses réserves. L’homme se sent alors honteux. Il a pourtant si souvent jeûné auparavant. Demeurer longtemps en un seul lieu le rend-il si gourmand ? Il se dit aussi que Grand Regard cuisine trop bien. " Pourquoi les commissaires d’école l’ont-ils congédiée ? Une jeune femme si intelligente et qui a une si merveilleuse voix doit être meilleure maîtresse d’école que tant d’autres. Les enfants devraient la réclamer aux commissaires. Il y a si souvent tant de crétins parmi eux. "

    Cette nuit-là, il rêve encore à l’odeur du café et au baiser donné sur son front. " Je marcherais toutes ces distances chaque jour pour une seule de ces tasses de café et… Ah non ! Il faut que j’arrête de penser à ça ! " Fatigué par tant de rêves, Gros Nez se met à courir autour de sa cabane afin de se changer les idées et de perdre du poids. Cours ! Cours ! Et trébuche ! Aille ! " Je ne sais pas si elle sait soigner… Quand j’y pense ! Cette pauvre petite qui a perdu père et mère alors qu’elle était si jeune ! Elle doit souvent pleurer. Dans ce temps-là, il n’y a rien de mieux qu’une épaule d’un homme bien intentionné pour… Non ! Je dois courir ! "

    Une semaine plus tard, Gros Nez quitte sa cabane, ayant réalisé qu’il n’est pas fait pour vivre loin des hommes et des femmes de son peuple, car tout ce qu’il a appris vient de ces bonnes gens. Il ne sera ni ermite ni quêteux, mais simplement un homme, avec ses qualités et ses défauts, mais surtout son cœur. Un grand cœur qui saura aimer.

    " Gros Nez ! Quelle bonne surprise ! Oh ! me voilà mauvaise comédienne. En réalité, j’étais certaine de votre retour.

    - Je suis ravi de vous l’entendre dire, Grand Regard.

    - Venez boire mon café que vous appréciez tant. "

    À la cuisine : un jeune homme portant des moustaches généreuses. Sans doute le frère qui travaille à la gare du village voisin. Grand Regard fend le cœur de son invité en présentant ce garçon comme son fiancé, qui vient de travailler six mois en Ontario pour gagner assez d’argent afin de contracter un mariage avec la belle. Aimable personne, tendant la main au quêteux. Poli et bellâtre. Effrontément bellâtre.

    " Vous partez déjà vers votre cabane ?

    - Non, Grand Regard. Je ne suis ni un homme ni un ermite, mais un quêteux.

    - Je vais vous donner de la nourriture pour mettre dans votre sac. "

    Sur la route, Gros Nez laisse sa silhouette se dessiner dans l’horizon. Soudain, il arrête de marcher, se penche vers son sac, sort sa balle de baseball qu’il lance au loin, pressant le pas pour la rattraper, afin de la relancer, sans pouvoir s’arrêter. La balle a été le seul témoin de ses larmes.

     

     

     


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