• Publication : Gros-Nez le quêteux

    Manuscrit : Gros NezPublication : Gros-Nez le quêteux

     

     Comme tout le monde, j’ai entendu parler de ces chiens et de ces chats parcourant des distances énormes afin de retrouver leur maître. C’est une histoire semblable que j’ai inventée dans un chapitre consacré aux animaux, dans le cadre de mon roman Gros Nez. Le passage est ici complet, l’équivalent de huit pages.

    Le vagabond reprend la route et laisse le brave homme à ses intimités amoureuses. Après un arrêt à Sherbrooke, Gros Nez a le goût de la beauté des paysages de la Beauce. Une pause dans les Bois-Francs sera aussi la bienvenue. Il s’installe près du chemin de fer de la rive sud, le plus ancien tracé du Canada. L’homme s’est un peu étiré les muscles des bras en saisissant le wagon, mais il sait que la douleur sera passagère. Il s’installe contre le mur, prêt à manger un morceau, quand soudain, un sifflement, tel une plainte, le fait sursauter. Il voit approcher un chien. «  Qu’est-ce que tu fais là, chien? Tu es le gardien de ces boîtes? T’as faim, n’est-ce pas? Approche et partageons. Je m’appelle Gros Nez. Et toi? Sans nom? C’est en quelque sorte un nom. Le menu est frugal mais délicieux. Approche, n’aie pas peur, Sans-Nom.  »

    Le chien régalé, il pose sa tête contre les jambes du mendiant pour, une minute plus tard, répéter le même geste contre son bras, comme s’il devinait que son bienfaiteur a mal à cette partie de son corps et que son affection l’aidera à oublier cet inconvénient. En réalité, cette bête semble aussi avoir besoin d’affection, l’humidité coulant de ses yeux et s’incrustant dans le poil signifiant qu’il y a eu beaucoup de larmes. Gros Nez le caresse gentiment et le chien s’endort. Le quêteux se demande de nouveau comment cet animal a réussi à grimper dans ce wagon. Peut-être appartient-t-il à un passager. Quoi qu’il en soit, il se sent calmé par la présence de Sans-Nom. Soudain, il a le goût de regarder le contenu des boîtes. Des conserves! En voler une seule pour nourrir le chien? Le quêteux se sent tiraillé par la question. Non! Il vaut mieux oublier cette idée.

    «  Mon vieux Sans-Nom, j’ai été heureux de te rencontrer. Je dois te quitter. Ne t’inquiète pas, car ton maître va venir te chercher quand il sera rendu à sa destination. Au revoir, gentil chien!  » L’animal suit l’homme jusqu’à la porte. «  Non! Retourne là-bas!  » Têtu!  » Couché!  » Il ne veut pas. Voilà le mendiant sur le bord du vide, cherchant l’endroit idéal pour sauter. Opération parfaite et, en se relevant, il voit que le chien l’a imité, qu’il semble blessé. «  Cet idiot s’est sûrement cassé une patte!  » Gros Nez court le chercher, le garde dans ses bras, l’invite au repos dans un boisé. «  M’ouais… J’aurais dû chaparder une boîte de conserves… Où suis-je? Pas de ferme aux alentours. Il faut se mettre en route, Sans-Nom, trouver un village et signaler ta présence à un chef de gare.  »

    Le vagabond fait quelques pas, mais le chien demeure sur place, aboyant dans sa direction. L’homme croit que l’animal a encore mal à une patte et qu’il désire être transporté. Sans-Nom entre les bras, le quêteux a droit à une séance impromptue de pleurs. Il décide de le remettre au sol et le chien marche péniblement dans la mauvaise direction. «  Les Bois-Francs, c’est par l’est et tu t’en vas vers l’ouest et… Mais pourquoi est-ce que je raconte tout ça? Comme si un chien pouvait connaître le géographie!  »

    Gros Nez sent qu’un second adieu devient de mise, mais il tombe à court : aboiements et sifflements ne cessent de mettre le cœur de l’homme en bouillie. Rendu face au chien, celui-ci se remet à marcher vers l’ouest. «  Peut-être a-t-il flairé quelque chose? Présence d’humains, de nourriture, que sais-je? Il vaut mieux lui obéir.  » Voyant sa victoire, l’animal se met à marcher avec fermeté, comme s’il avait oublié son mal. Réalisant que Gros Nez a cessé de le suivre, il s’assoit et l’attend. Le quêteux pense alors que Sans-Nom désire se rendre à un endroit précis, qu’il n’est pas la propriété d’un passager du train. Comme le quadrupède ne quitte pas le tracé des rails, le vagabond croit qu’une personne a tenté de perdre ce chien en le faisant monter de force dans ce wagon.

    «  Ça n’empêche pas qu’il retourne d’où j’arrive… Ah non! Cesse de me regarder comme ça! On dirait que tu me traites de lambin! Tu as deux pattes de plus que moi, n’oublie pas!  » Le chien plante son regard dans le fond de l’horizon et pleure. «  Si on mangeait, au lieu de marcher? Je commence à avoir faim. Tu veux? Miam miam?  » Après avoir marché quinze minutes, Gros Nez croit deviner la présence de maisons dans les parages, mais il a tout le mal du monde à inciter le chien à le suivre.

    «  Mon nom est Gros Nez et je suis un quêteux. J’ai marché toute la journée et n’ai pas mangé depuis ce matin. En retour d’un modeste repas, je vous rendrai service. Je peux laver vos…

    - Et lui?

    - Vous avez déjà vu ce chien? Non? Je crois qu’il est autant vagabond que moi. Il s’appelle Sans-Nom.

    - Je n’ai pas d’ouvrage pour vous, étranger. Cependant, refuser la charité à un quêteux me porterait malheur. Allez voir ma femme à la maison et dites-lui que je l’autorise à vous donner du pain ou des fruits.

    - Je vous remercie, monsieur.

    - Sans-Nom… J’aime bien ça.  »

    Le quêteux se délecte d’un bol de soupe et Sans-Nom a droit à un os. Le duo est surveillé par trois enfants, dont une fillette avec un ours de peluche entre les bras. Un quatrième enfant, au début de la jeunesse, se présente avec un colosse canin à ses côtés. Sa présence ne fait pas sourciller Sans-Nom. Gros Nez s’empresse pour savoir s’ils ont déjà vu son chien.

    «  Je vais vous dire ce que je pense, les enfants. Je crois que cet animal a été volontairement perdu et qu’il cherche à retrouver son maître.

    - C’est pas correct de faire ça à un chien, monsieur!

    - Non, et c’est pas correct de le faire à un ours en peluche, monsieur!

    - Tais-toi donc, niaiseuse!  »

    Le paysan change d’idée et croit que le mendiant pourrait l’aider à faire un peu de rangement dans la grange. Pendant le travail, Sans-Nom ne cesse de regarder en alternance Gros Nez et l’extérieur, comme s’il lui disait de ne pas perdre de temps dans cette grange et qu’il faut marcher. «  Tu sais où aller. Tu n’as pas besoin de moi.  » Réponse : le chien se couche, ne perdant pas son regard quémandeur. «  Tu as eu ton os et moi, ma soupe. Je travaille en retour. Point! Nous partirons demain matin.  »

    La grange est remplie de chatons, dernière portée d’une grosse chatte couchée sur la table de travail, battant de la queue en zyeutant Sans-Nom. La fillette à l’ours informe l’étranger que la chatte est friande de souris et d’oiseaux, mais que «  C’est pas correct de faire ça aux oiseaux et aux souris.  » Gros Nez regarde cette chasseuse, avance, tend un doigt, que la nouvelle maman renifle, afin de décider s’il y a acceptation ou pas. Il sait surtout qu’il ne faudra pas toucher aux petits. La scène où ils décident de prendre un repas à même leur maman charme le vagabond. «  Au fait, es-tu marié, Sans-Nom? Père de nombreux chiots? J’espère qu’ils sont moins braillards que toi.  »

    Le matin venu, le chien s’impatiente, alors que Gros Nez se délecte d’un œuf et de tranches de bacon. L’animal prend l’initiative de presser le pas au moment du départ et se dirige avec précision vers la voie ferrée. Deux heures plus tard, l’homme décide de s’asseoir un peu pour reposer ses pieds. Le chien l’imite, le regarde, insatisfait. Après une semaine, la relation devient plus intime, le partage davantage profond. L’animal a compris que son compagnon aime parler et perdre du temps. «  Quand ce chien aura retrouvé son maître, cet homme-là va avoir ma façon de penser et je ne ferai pas dans la dentelle!  »

    Cette pensée ne quitte pas le quêteux et, deux semaines plus tard, le voilà consterné de marcher sur les routes de l’Ontario, où les chances de trouver à manger et un coin chaud pour dormir seront plus rares que dans la province de Québec. Tradition paysanne canadienne française, d’accord! Tradition canadienne anglaise : pas du tout! «  T’es un chien anglais, Sans-Nom. Très surpris de l’apprendre.  » Malgré l’anglais parfait de Gros Nez, l’homme hésite à employer «  Hobo  » pour se désigner. Il préfère dire qu’il est un travailleur itinérant et qui demande à manger avant de se rendre à Toronto où un emploi l’attend dans une manufacture. «  Tu réalises que tu me fais mentir, chien anglais?  »

    Par contre -- ô quelle joie! – il semble que toutes les campagnes ontariennes aient un champ emménagé pour les parties de baseball. Quand jugé trop vieux pour jouer, les hommes acceptent d’engager l’étranger comme arbitre, après ses vantardises habituelles sur ses séjours aux États-Unis. «  Tu te rends compte, Sans-Nom? Le grand avec des moustaches lançait avec la même force que les professionnels américains. T’as vu comme ses lancers courbaient? De plus, il… Heu… Non… En effet, tu ne peux t’être rendu compte. Au fond, t’aimes bien le son de ma voix. C’est tout ce que tu entends depuis toutes ces semaines. Alors, je vais t’en parler, de sa balle courbe!  »

    Sans-Nom joue le rôle d’un infirmier à chaque coucher, déposant son nez soit sur une jambe ou sur les pieds de son ami. Le quêteux passe difficilement des nuits complètes, l’animal se levant avec le soleil, prêt à partir. De plus, il aboie à chaque bruit entendu.

    «  Dis-le moi avec sincérité, Sans-Nom : est-ce que t’as l’intention de me faire traverser le Canada au complet? Parce que je réalise qu’on s’enfonce profondément dans des zones pas très populeuses et que j’ai de plus en plus de mal à trouver à manger. Je sais que tu avales quelques insectes et gruge des bouts de bois, mais je t’assure que tes menus ne font pas partie de mes habitudes alimentaires. Si je travaille deux jours, tu chiales parce que je te retarde. Si je marche dix heures, t’en exiges trois de plus. Si je… Oh! ça va! J’ai compris! On continue!  »

    Cette route sans fin est agrémentée de chants maladroits, Gros Nez ayant l’impression que le chien sait rire. Il bouge la queue à chaque chant et cesse à la dernière note. Les arrêts sont toujours relativement courts. Le quêteux sort sa pipe et l’autre s’assoit pour le regarder fumer. Il a depuis compris le temps nécessaire à ce délassement. Contrairement à ce que le mendiant croyait, les Ontariens se montrent réceptifs à ses demandes, surtout dans les petites villes et villages. Le chien profite de ces moments pour se reposer ou jouer avec des enfants.

    Au milieu d’août, Sans-Nom surprend Gros Nez en bifurquant vers un embranchement secondaire avec une immense certitude. Le vagabond ne bouge pas, réfléchissant. Il retourne sur ses pas, vers le village qu’il vient de dépasser, ignore les protestations du chien. La bête dépose les armes, le suit, la queue immobile, les oreilles repliées. L’homme désire savoir où mènent ces rails. Deux cent milles et une quinzaine de villages, deux petites villes.  » Tu ne me feras marcher deux cent milles de plus. À partir de tout de suite, on va opérer à ma façon.  » L’intelligence du chien se manifeste par un formidable instinct et celle de l’humain par une basse logique. Étape par étape! Personne n’a vu ce chien dans le premier village. Même conclusion pour les deux unités suivantes. «  Je ne peux pas croire que tu habites le dernier village!  » Non : la première ville. Gros Nez a senti son cœur prêt à bondir hors de son corps quand il a vu son compagnon se diriger avec précision vers une rue, puis une seconde, une troisième afin de s’asseoir devant une maison. Il aboie et une femme sort, lève les mains aux cieux, court pour se précipiter vers le chien, suivie de deux jeunes enfants, les larmes aux yeux, n’en finissant pas de donner de l’affection à leur King. «  Il fallait marcher tout ça pour apprendre que je viens de servir un King anglais…  » La confession de Gros Nez estomaque la femme. «  J’ai marché tout ça en le nourrissant, en le protégeant. Parfois, nous avons pris le train, mais votre chien semblait préférer la marche.  »

    La femme garde silence, éberluée, rougissante. Le quêteux attend l’invitation à entrer, qui tarde à venir. «  Il a gravement mordu une petite fille du quartier. Il y a eu plainte à la police, qui voulait le tuer. Mon mari a juré qu’il le ferait, mais ne s’y est pas résolu. Il l’a mis dans un wagon de train.  » Gros Nez hoche la tête, satisfait de la confession. «  Maintenant, il ne mordra plus. Il n’a d’ailleurs pas du tout cherché à le faire depuis toutes ces semaines. C’est un bon chien. Reste à savoir si la petite victime l’est tout autant. Les chiens sont les reflets de leurs maîtres et je vois que vous êtes des bonnes personnes. Vous avez un animal d’une extraordinaire fidélité.  » L’épouse propose d’attendre le retour de son époux pour mettre tout ça au clair.

    Gros Nez se rafraîchit, assis confortablement sur le meilleur siège de la galerie, regardant Sans-Nom jouer comme un fou avec les deux enfants. La femme a demandé ce que l’étranger désirait manger et Gros Nez ne s’est pas privé pour commander un repas consistant. Il aimerait enquêter auprès de cette fillette mordue, mais préfère attendre le retour du chef de famille. À son arrivée, l’homme demeure bouche bée en voyant son chien. Gros Nez croyait qu’il allait maugréer, mais, au contraire, il fait preuve d’une réaction émouvante presque enfantine.

    Cette nuit-là, Gros Nez dort dans un lit confortable, rêvant au déjeuner royal dont il se délectera. Au cours de la matinée, il réclame un baquet d’eau très chaude et du savon. «  Nous avons une baignoire.  » Rien n’arrête le progrès! Voyant que tout va bien, le vagabond indique qu’il doit retourner dans la province de Québec. «  La saison des récoltes est très belle, dans les Bois-Francs. Mieux qu’en été, à bien y penser.  » L’homme s’éloigne, sans regarder, agitant sa main droite au-dessus de sa tête, quand arrêté par un aboiement. Gros Nez avale un sanglot, en recevant toute l’affection de Sans-Nom.

    Même s’il a reçu l’argent nécessaire à son retour par le train, l’errant décide de marcher la distance entre la ville et le point de jonction du chemin de fer. Quand il se couche dans la forêt, l’homme ressent une profonde solitude. Il lui manque l’ami de toutes ces dernières semaines. Il pleure discrètement, puis se relève, se disant avec fermeté que Sans-Nom a de bons maîtres. Le lendemain, l’homme oublie ces pensées en croisant une partie de baseball sur le point de débuter. Après avoir frappé la balle avec la force d’Hercule, il la capte et la relance à ses coéquipiers avec une précision qui rendraient jaloux les professionnels américains.

    Enfin à la ville, quelques jours plus tard, Gros Nez se paie le luxe de belles chaussures neuves, d’un repas chaud dans un restaurant, puis envoie tout le reste de sa fortune à Joseph, ne conservant que deux dollars. Le voilà en marche vers la gare, afin de regarder comme il faut la direction que prendra le train, la grosseur des wagons. En retrait, à la campagne, l’homme attend le bon convoi, quand, soudain, un chien aboie en sa direction. «  Ah non! Une fois suffit!  » L’animal approche, le regarde avec un air triste. Heureusement, le jeune maître ne tarde pas à surgir, tout juste à temps pour voir cet étonnant spectacle d’un homme immense courant sur les rails, s’accrochant à un wagon, se recroquevillant et ouvrant la porte à l’aide d’un coup de pied.

    «  Salut, les poules! Content de vous voir! Nous pourrons jacasser ensemble et passer du bon temps!  » Le vagabond rit tant avec ces poulettes qu’il oublie la première prudence : se méfier quand le train ralentit. Gros Nez sursaute, avance prudemment, se croyant dans une gare villageoise, alors que dehors, la forêt compose le paysage. Il voit approcher des contrôleurs, se frappant l’intérieur des mains avec de longs bâtons.

    «  Hey you! Get out!  » Le physique imposant du passager clandestin fait parfois son effet, même si Gros Nez n’a jamais bousculé personne, encore moins frappé. Les contrôleurs semblent agressifs. Le quêteux marmonne quelques mots en français, ce qui fait sursauter un des employés. «  C’est le hobo canadien français qui a marché plus de cinq cents milles pour redonner un chien à deux enfants!  » Le concerné sursaute, ignorant que le père de famille est un journaliste et qu’il s’est empressé d’écrire un article sur l’exploit inhabituel de Gros Nez. L’histoire est passée rapidement du modeste journal régional à un plus grand quotidien, si bien que tous les Ontariens parlent de cette histoire.

    Voilà Gros Nez félicité par les contrôleurs, applaudi par les passagers et même embrassé par une belle dame. Il a droit à un siège confortable dans le train, avec des repas tant qu’il en voudra. L’homme regarde l’illustration de lui-même et du chien dans le journal. «  J’allais être frappé par des bâtons, insulté et humilié, et me voilà traité comme un souverain. Tu m’as sauvé, Sans-Nom! C’est donc vrai que le chien est le meilleur ami de l’homme.  »


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