• Publication : Gros-Nez le quêteux

    Manuscrit : Gros Nez

    Publication : Gros-Nez le quêteux

    Nous voilà en 1899 et Gros Nez le quêteux termine un autre hiver de travail dans un camp de bûcheron. C’est difficile de parcourir les routes au cours de la saison froide, alors le vagabond accepte quelques emplois. Le climat du camp est rudement masculin, et pourtant, une sensibilité pudique anime plusieurs bûcherons, ayant recours à l’inconnu qui possède deux trésors : il sait lire et écrire.

     

     

    Han ! Han ! Et de la vigueur, en voilà ! Gros Nez a toujours pensé que les chantiers de coupe de bois étaient d’interminables démonstrations de vanité masculine : toujours celui qui coupera le plus d’arbres, en transportera le plus grand nombre, qui mangera davantage que tous les autres afin de donner naissance à des légendes futiles et propres à un seul hiver. Avec un peu de chance, une de ces légendes, sur une centaine, franchira quelques saisons et sera déformée avec le temps. Beaucoup d’hommes aiment à raconter les exploits d’un bûcheron géant de 1850, mais il a sans doute grandi au fil des décennies, si bien qu’on en parle aujourd’hui comme mesurant huit pieds.

     

    La nuit venue, les gros méchants loups se transforment en chiots et ceux qui parlent en dormant – leur nombre est impressionnant ! – deviennent des romans mélodramatiques pour la plus grande joie des insomniaques. Le matin venu, il n’en reste plus rien. " T’es malade dans la tête ? Je n’ai jamais dit une telle chose ! Tu me prends pour une femme ? " Ces récits involontaires présentent la sensibilité féminine, laissant deviner à Gros Nez que les hommes, tous les hommes, ont des cœurs aussi fragiles que ceux des épouses et fiancées laissées dans les maisons de ferme ou dans les villages.

     

    Ceux qui n’ont pas honte de leurs sentiments sont les analphabètes, qui doivent faire lire leur courrier par les autres, bien qu’ils choisissent un seul lecteur, avec le plus grand soin. Rien de mieux que l’homme qu’ils ne reverront pas l’an prochain ou dans le canton : Gros Nez. Le quêteux est ainsi devenu le secrétaire romantique de six hommes, qui se montrent sous leur vrai jour, même si quatre d’entre eux rougissent lors des séances de lecture ou d’écriture.

     

    " Écrire une lettre à ta blonde dans les bécosses ! Honnêtement, hein !

    - Est-ce qu’elle va le savoir, où ça a été écrit ?

    - Non.

    - Alors quoi ? On est tranquilles, ici, quêteux. Tu comprends, je ne veux qu’aucun gars ne soit au courant et dans les bécosses, on est certains d’avoir la paix.

    - À moins qu’un homme ait une envie de…

    - Écris, écris, Gros Nez.

    - Que veux-tu lui dire ?

    - Que je l’aime. Cependant, que ça reste entre toi et moi ! Ne le dis pas aux gars !

    - Ça va demeurer entre nous et les bécosses.

    - Commence par : cher amour. C’est bien, ça ?

    - Très beau.

    - Ensuite, tu donnes de mes nouvelles : je travaille très fort, j’économise pour notre futur mariage, le contremaître est content de moi, je…

    - Sauf hier.

    - Ça, t’en parles pas. Écris ! Pendant ce temps, je vais penser à des mots sucrés qui vont lui faire plaisir. "

    Le courrier n’arrive qu’à toutes les deux semaines. La distance est longue à franchir et une tempête peut ralentir l’Indien engagé pour faire la navette entre la côte et le camp de bûcheron. Les lettres sont attendues avec plus d’envie que les paies. Que peuvent faire ces hommes avec de l’argent au cœur d’une forêt ? Par contre, des nouvelles " d’en bas " réchauffent les cœurs refroidis.

     

    " J’ai reçu une lettre, Gros Nez. Elle a répondu à celle qu’on a écrite dans les bécosses.

    - Tu veux que je te la lise.

    - S’il te plait, mais dans un coin discret. "

    L’amoureuse parle de la vache familiale très malade, de son grand-père courbant de plus en plus, de son petit frère qui a mis la main sur un rond de poêle. Elle recommande au jeune homme de ne pas prendre froid, de se chausser comme il faut, de ne pas répéter les blasphèmes que les bûcherons se permettent quand éloignés de la douceur féminine.

    " Ça fait du bien en tabarnaque, une lettre comme ça.

    - Je n’ai pas terminé. Il y a un post scriptum.

    - Hein ? Du Latin ?

    - Il s’agit d’une petite note additionnelle. Elle écrit : Je panse à toé avec toute mon keur pis mon amourre.

    - Hostie que je suis content ! Qu’est-ce que je ferais sans toi, Gros Nez ?

    - Pourquoi est-ce qu’un grand garçon de vingt ans comme toi ne sait ni lire ni écrire ? On n’est plus à l’époque de nos grands-parents.

    - Mon père m’a retiré de l’école parce que la maîtresse l’avait traité de cochon. Je te demande pas comment ça se fait qu’un quêteux sache lire, écrire et parler avec des grands mots savants ?

    - Privé, mon ami ! Un quêteux doit garder ses secrets.

    - D’accord ! Ah là, je me sens plein d’amour ! "

    Les loups soupirent, silencieux, la plus récente lettre balançant dans leurs mains. Ceux qui en sont dépourvus font les cent pas, jaloux, y allant de mensonges surgissant du néant. " Si je voulais, j’en aurais trois ou quatre, des blondes ! Toutes les filles du canton m’aiment ! Je ne suis pas né pour les chaînes. " Le lendemain, à l’ouvrage, les chanceux ayant reçu une lettre murmurent entre eux quelques nouvelles, sans oublier de souligner les mots doux.

     

    " Mon petit porcelet parfumé ?

    - Répète ça à un autre et je t’égorge, le quêteux!

    - Je ne le dirai pas. J’ai été un peu surpris par ce compliment.

    - J’aurais dû fermer ma gueule.

    - C’est beau, un porcelet. Pour le parfum, ils savent très bien se débrouiller entre eux. Elle te le dit à l’oreille ?

    - C’est arrivé.

    - Chanceux ! J’ai déjà entendu : mon gros nounours de magasin.

    - Ridicule ! Je t’ai dit ça en toute confiance, Gros Nez. Ne me trahis pas.

    - Tu veux te marier ?

    - L’an prochain, si tout va bien. Elle a déjà un beau trousseau. Tout ce qu’il faut pour tenir maison. J’économise. Bon ! Travaillons, maintenant ! "

    La vie redevient normale jusqu’à l’arrivée du prochain sac de lettres. Cependant, quand les premiers signes du printemps se manifestent, les hommes deviennent intenables, nerveux, particulièrement ceux dont l’épouse était au début d’une attente lors de leur départ, en novembre dernier. Les célibataires font la drave, regardés avec envie par les fiancés et les mariés. L’épouse ou l’amoureuse ne veut pas que leurs hommes prennent le risque de danser sur les billots flottant dans l’écume de la rivière.

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 14 Avril 2016 à 11:36

    j'admire cette façon que vous avez d'écrire
    merci pour ce partage.
    y.yes

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