• Publication : Jeanne, la princesse des pommes

    Publication : Jeanne, la princesse des pommes

    Le texte suivant est une nouvelle ayant la forme d’un conte. J’ai pu y glisser quelques informations sur le passé de Trois-Rivières. Cette histoire se déroule en 1910. Le texte puise des éléments de mes romans Le Petit Train du bonheur et Contes d’asphalte. Je me souviens surtout que ce texte a été écrit en un seul après-midi. Il a été publié dans un collectif réunissant vingt auteurs du Québec portant le titre de Nouvelles d’écrivains québécois et publié en 2000 par le club du livre Québec-Loisirs. La photographie ci-haut : la véritable péniche de pommes des Rouette.

    Je rêve de ce jour depuis si longtemps! Et comme mon frère Adrien le sait, il a couru le long des rues Notre-Dame, Saint-Philippe et Bureau pour arriver hors de souffle près de moi et me confier, triomphant: «  Ça y est, Roméo! Le bateau de pommes des Rouette est arrivé! Cependant, ils m’ont dit qu’ils ne resteraient que deux jours.  » Le bateau de pommes des Rouette! Mon enfance! Celle de mon père Joseph, de mon grand-papa Isidore et sans doute celle de son propre père, Étienne le bossu. On dit que l’enfance me quitte. Je le sens si bien, parfois… Mais il me reste celle de Jeanne! Et je sais, avec tant de délices, qu’il n’y a rien de plus précieux dans le cœur de ma petite sœur qu’une visite au bateau de pommes.

    Je la surveille de près, pour empêcher qu’une autre fillette ne lui apporte la rumeur de cette arrivée. Elle berce sa poupée, avant de lui préparer une excellente soupe au sable, avec de délicieuses roches aussi grosses que des morceaux de tomate. Ensuite, après un soupir, elle prend une petite branche d’arbre et dessine dans la terre le visage de sa poupée. J’approche, regarde, m’émerveille, dépose mes mains sur ses épaules, me penche pour humer sa douce peau et me mirer dans ses beaux yeux, aussi jolis que les plus belles billes.

    «  Pourquoi ne dessines-tu pas avec tes crayons?

    - Je n’ai plus de papier.

    - Il n’y a pas dans le restaurant?

    - Louise ne veut pas que j’entre, parce qu’elle fait le grand barda.

    - Demain, nous irons acheter une tablette et un beau crayon neuf chez Fortin.

    - C’est vrai? Et pourquoi ne pas y aller tout de suite?

    - Afin de te donner une nuit pour rêver de tous les jolis dessins que tu feras grâce à ce crayon et ce papier.

    - Et tu m’écriras une histoire et je dessinerai sur tes feuilles.

    - La plus belle histoire, ma Jeanne. C’est promis.  »

    Après le chant du coq, Jeanne s’empresse de sauter dans mon lit pour me raconter son rêve. Nous nous cachons sous les couvertures pour mieux nous entendre murmurer. Soudain le pas sévère de notre sœur Louise transforme nos rires en étouffements. Elle tire les draps et chasse Jeanne. Mains sur ses hanches, Louise me parle encore du scandale d’accueillir ma petite sœur dans mon lit. Je l’écoute les yeux mi-clos et ne pense qu’au moment où elle se retournera pour que je puisse lui tirer la langue.

    Jeanne fait des bulles en collant ses petites lèvres roses dans le plat d’eau savonneuse qui doit, avant tout, servir à lui débarbouiller la frimousse. Maman la rappelle à l’ordre, mais mon père lui reproche de la gronder pour rien. Adrien et moi échangeons un regard complice, avant d’attaquer notre lard et nos rôties. Papa me demande si je veux bien aller acheter des concombres au marché aux denrées, car il n’y en a plus pour les repas des clients de notre restaurant Le Petit Train. Quelle heureuse coïncidence!

    Maman fait porter à Jeanne sa plus belle robe. Elle ne voudrait pas que sa petite fille paraisse pauvre au grand marché et au magasin Fortin. Louise la coiffe avec vigueur et Jeanne miaule « Aie! Aie! Aie!  » à chaque coup de brosse dans ses soyeux cheveux noirs. Après ces dix minutes d’intenses souffrances, Jeanne sautille près de la porte et me tend la main en bougeant sans cesse chacun de ses doigts. J’y dépose la mienne avec un frisson.

    Je marche doucement pendant qu’elle tire, impatiente de voir tous les concombres du marché, d’avoir sa tablette et son crayon. Je la fais ralentir en lui racontant la légende de monsieur le concombre distingué, désireux d’épouser madame la laitue. Elle rit davantage et presse le pas. Je joue mon rôle de grand frère en lui rappelant de bien regarder à droite et à gauche avant de traverses la rue. Les cochers d’aujourd’hui sont si imprudents.

    Jeanne ralentit quand nous abordons la rue des Forges. Elle regarde les maisons et commerces, pointe tout du doigt et du nez, salue les autres petites filles et grimace aux garçons. Chaque pas nous rapproche d’un beau moment que nos cœurs partagent: la visite des charrettes des agriculteurs de la place du marché. Ils sont arrivés de Nicolet, des paroisses de la rive sud par le train de l’Arthabaska, avec leurs fruits, leurs légumes, leurs poules, leur artisanat, leurs vieilles pipes de plâtre et leurs exclamations vantardes pour nous confirmer, à nous, pauvres citadins ignorants, que leurs patates sont les plus prodigieuses de tout le vingtième siècle. Voilà l’étal de concombres tenu par l’énorme épouse d’un paysan maigre. Je laisse à Jeanne la lourde responsabilité de les choisir.

    «  Celui-là.

    - Mais il est tout petit.

    - C’est un bébé concombre. Le fils de madame la laitue.

    - Tu as bien raison!

    - Et celui-là aussi. Il est drôle, non? Il a un beau sourire de concombre.  »

    Après la beauté de l’odeur de la section des paysans, nous nous passons de l’horreur des bouchers, à l’intérieur du grand édifice de briques rouges. Ce printemps, papa l’y avait emmenée et Jeanne avait passé tout ce temps à se pincer le nez, jusqu’à ce qu’elle voie une tête de cochon plantée sur un baril. Ce spectacle l’avait fait éclater de rire. Je n’ose pas lui dire que je m’étais évanoui dans les mêmes circonstances, il y a quelques années. Je garde le secret, sinon je ne serais plus son roi, son géant, son héros, son homme.

    Les concombres ont un étourdissement alors que Jeanne balance le panier où ils sont tenus prisonniers. L’enthousiasme d’avoir enfin du papier et un crayon neuf la fait accélérer vers la rue Notre-Dame et le grand magasin Fortin. Elle m’échappe pour courir avec précision vers le comptoir de papeterie. Elle m’y attend en battant du pied, désigne du doigt une couronne de crayons. L’un d’eux ignore que bientôt sa mine agonisera sous la forme des plus beaux dessins qu’une fillette de huit ans créera avec délice. Le papier et le crayon se couchent sur les concombres et Jeanne observe, émerveillée, une peinture de paysage sur le mur. Je me penche pour lui souffler à l’oreille qu’un jour prochain, elle en fera de plus belles et que des milliers de gens accourront pour les admirer. Elle serre les lèvres et dans l’espoir de ses grand yeux, je vois qu’elle partage ma conviction. En sortant, elle me tire la main en direction du parc du Petit Carré. Je la laisse s’asseoir par terre, se déchausser pour qu’elle soit bien à son aise et tout de suite me dessiner son rêve de la nuit passée. À ma grande surprise, elle me reproduit rapidement le bateau de pommes des Rouette, comme si elle avait deviné que la saison des fruits venait d’arriver.

    «  C’était ton rêve?

    - Oui.

    - Tous les rêves se réalisent, Jeanne. Allons tout de suite au bateau de pommes. Il est au quai et nous attend.  »

    Le panier roule sur l’herbe et je crie pour freiner l’empressement de ma petite sœur. Elle s’ancre au sol, tournoie sur elle-même, sautille, chante la gloire des pommes, tend avec impatience ses bras, alors que je replace les concombres, la tablette et le crayon dans le panier d’osier. Pour calmer sa trop grande hâte, je la transporte sur mes épaules qu’elle transperce en bougeant sans cesse ses jambes.

    Maintenant que je suis grand, je vois qu’il est tout petit, le bateau des Rouette. Et je suis heureux de savoir que pour la minuscule Jeanne, aucun vapeur royal, aucun transatlantique ne vaut l’immensité de la péniche du père Thomas Rouette. Ses fils Trefflé et Xavier nous accueillent comme les meilleurs clients: «  Tiens! Voilà la poupée Jeanne Tremblay avec son ange gardien Roméo!  » Je tends la main comme le père que je deviendrai, emmenant un jour ma petite fille vers le trésor rougeâtre afin qu’elle choisisse une pomme, une seule. Jeanne en voit des millions. Moi, je suis déçu de n’apercevoir qu’un tout petit nombre. «  On a des problèmes de vers, cette année. La récolte est menacée. Nous avons pu sauver celles-là  », de m’expliquer Xavier, l’air découragé.

    Jeanne se mire dans le reflet de la plus grosse, si petite en comparaison de ses yeux émerveillés. Ils deviennent de minces filets quand elle fait l’énorme effort d’y croquer. La première bouchée mastiquée, les yeux reprennent leur forme d’origine, avec un éclair de bonheur qui les zèbre. Elle répète sans cesse le manège pendant que les frères Rouette continuent à parler des problèmes de vers. «  Viens constater toi-même, Roméo. Tu as le temps?  »

    Un voyage sur le bateau à pommes! À l’âge de Jeanne, j’y rêvais chaque jour. Un périple qui nous mènera dans le verger des Rouette, à la Pointe-du-Lac! Jamais je n’aurais pu imaginer plus belle réalité pour voir Jeanne rayonner! Je la tiens fort entre mes bras, alors que devant nos yeux le port de Trois-Rivières rétrécit. Quand il disparaît, Jeanne cesse de regarder pour sourire aux pommes. Elle pense sans doute que ce trésor lui appartient. Elle en croque une autre alors qu’elle s’amuse à voir l’écume de l’eau du fleuve Saint-Laurent tourbillonner le long de la coque de la péniche. Elle me demande si les poissons se nourrissent de pommes. Tant que tu l’imagineras, ma belle.

    Je lui raconte que c’est en bateau que sont venus de France nos ancêtres. Un lointain Tremblay est arrivé au bourg des Trois-Rivières, pour la plus grande gloire de Dieu et de Sa Majesté. Il y a sans doute épousé une Fille du Roi qui portait le prénom de Jeanne. «  Est-ce qu’elle mangeait des pommes?  » demande-t-elle avec candeur. Peu impressionnée par ma leçon d’histoire, Jeanne ferme les yeux et essaie d’imaginer ce que peut être un verger. «  Des pommes d’arbres! Allons, Roméo! Tu sais bien qu’elles poussent sur les bateaux!  »

    Sa bouche dessine un O parfait quand elle voit le grand champ d’arbres où sont accrochées des milliers de pommes, comme les lanternes lumineuses aux clôtures du Petit Carré. Elle se demande ce que ces pommes font là, de quelle façon elles y ont grimpé et comment les faire tomber. «  Pommes! Pommes! Venez, les jolies!  » chante-t-elle, comme si elle s’adressait à des chiots. Je la prends, la maintient en équilibre au bout de mes bras et sa petite main droite atteint en un cri triomphant le trésor rouge. Revenue sur le plancher des vaches, elle s’empresse de croquer. Mais elle crache aussitôt, laisse tomber le fruit, recule de dix pas. «  Je te l’avais dit qu’une pomme d’arbre ne vaut pas une pomme de bateau!  » En effet… Qui s’y cache? Un ver minuscule et blanchâtre fait sursauter Jeanne qui, tout de suite, me tire le bras pour retourner à Trois-Rivières. Xavier et Trefllé m’expliquent le drame de devoir jeter tant de pommes souillées, leur crainte d’en laisser échapper une qui causerait scandale chez un client trifluvien. Pendant ce temps, Jeanne s’est couchée pour mieux examiner le ver.

    «  Hé, petite fille! Cesse de me regarder comme ça, tu me gênes!

    - T’es pas beau, ver de pomme d’arbre! Je ne t’aime pas!

    - Ces pommes sont pour nous! Elles sont nos maisons et notre garde-manger! Chaque année, les Rouette nous enlèvent nos pommes pour aller les vendre aux enfants de la ville! C’est fini, tout ça! Maintenant, nous sommes les maîtres!  »

    Que fait-elle? «  Jeanne! Lève-toi! Tu vas salir ta robe!  » Mais… la voilà à parler à cette pomme! Amusé, je me penche à mon tour. J’entends une mince voix sortir du fruit. «  Pitié! Pitié Roméo! Débarrasse-moi de ce ver, sinon je ne pourrai plus aller faire le bonheur des petits de Trois-Rivières!  » Une pomme qui parle! Jeanne m’affirme plutôt avoir tenu une conversation avec le ver. Nous discutons de cette tragique situation. Comment sauver les pommes et ne pas laisser les vers sans maison? Quel dilemme! Avec mon canif, je découpe prudemment quelques pommes. Jeanne écoute les vers et je tends l’oreille aux fruits. Toujours leurs plaintes sont les mêmes.

    «  Frédérique! Frédérique! Frédérique!  » entend-on soudainement. Jeanne lève la tête et voit un bruant à la jolie gorge blanche. «  Je ne m’appelle pas Frédérique, oiseau! Je suis Jeanne Tremblay!  » Le bruant descend vers nous, se pose sur la main de ma petite sœur et, tout en battant des ailes, explique que depuis que les vers se cachent dans les pommes du verger, sa famille n’a plus rien à manger et que nous seuls pouvons régler ce problème.

    «  Quel casse-tête! Est-ce que toutes les créations de la nature vont se référer à nous?

    - T’as raison, Roméo!

    - Frédérique! Frédérique! Mais s’il n’y a plus de vers pour nourrir les oiseaux, qui viendra chanter au Petit Carré pour enchanter les enfants qui mangent les pommes sans ver des Rouette? Frédérique! Frédérique! Vous seuls pouvez nous aider! Frédérique! Frédérique!

    - Je t’ai dit que je m’appelle Jeanne, bon!  »

    Jeanne soupire, irritée par le bavardage incessant du bruant. Elle s’en va à pas décidés réfléchir sous un arbre voisin. De ma position, je vois une pomme lui tomber sur la tête. «  Frédérique! Frédérique! Vite! Ta petite sœur est assommée!  » Comme elle devait être lourde, cette pomme! Voilà Jeanne au pays des p… Pauvre enfant! Vite, je cours vers la maison des Rouette pour chercher de l’eau afin de la ranimer. Mais quand je reviens, je ne la trouve plus. Je cherche partout, alerte Trefflé et Xavier. Plus de Jeanne! Que faire? Et ce bruant qui ne cesse de me bourdonner autour des oreilles! J’interroge les pommes et l’une d’elles me dit qu’elle a vu des bruants lever Jeanne de terre pour la mener loin, très loin, au fond de l’horizon.

    «  Frédérique! Frédérique! Je te le dis depuis tantôt, et tu ne m’écoutes pas, Frédérique! Ma famille a emmené la petite Frédérique vers la forêt magique où habite Son Altesse le Hibou. Ce grand sage a depuis longtemps la solution à nos maux, mais seule la plus belle petite fille du monde entier peut l’exécuter, Frédérique! Frédérique!

    - Un hibou? Mais les hiboux ne vivent que la nuit! Mes parents vont s’inquiéter si je ne rentre pas avec Jeanne. Où est cette forêt magique?

    - Suis-moi, Frédérique! Je te guiderai, Frédérique!

    - Je m’appelle Roméo, petit oiseau!  »

    Je cours le nez vers le ciel, ne perdant pas du regard le vol gracieux du bruant. Je traverse les plaines et les boisés avant d’arriver, à la tombée de la nuit, dans la forêt magique. Je ne prends pas le temps de saluer le lapin à lunettes, le renard rusé, ni même ce loup déguisé en grand-mère. Je n’ai que faire de ces légendes quand Jeanne est peut-être en danger!

    Que voilà une réunion impressionnante! Son Altesse le Hibou préside, régnant sur sa plus haute branche. Ses yeux scintillants regardent Jeanne, alors que des douzaines d’autres hiboux l’imitent. «  Le grand secret? La solution? J’ai bien dit aux bruants que je ne la révélerais qu’à la plus belle petite fille du monde, hou! Et qui me prouve que tu l’es, Jeanne Tremblay?  » Quel regard sévère! Quelle voix effrayante! Je sens Jeanne prise d’une grande peur. Elle soupire sans cesse. Puis, elle prend courage, sourit, cligne des paupières, fait une révérence, danse comme une petite ballerine de coffre à bijoux, rit en cascades. En vain! Ces si merveilleuses scènes ne prouvent pas au hibou qu’elle est la plus belle fillette. «  Cela suffit, hou! Petite impertinente! Je te donne une dernière chance pour me prouver que tu es la plus jolie! Sinon, tu n’auras pas la solution qui chassera les vers des pommes pour les mettre dans les becs des bruants! Hou! Une seule autre chance!  »

    Jeanne est désemparée, ne sait plus que faire. Je la sens sur le point de pleurer, ce qui, il est certain, ne la rendra sûrement pas très belle aux yeux de Son Altesse le Hibou. La solution me frappe avec une vitesse inouïe! Vite! Je me lance vers elle, la prend dans mes bras. «  Roméo!  » crie-t-elle, heureuse. Et son sourire, son regard, tout son être resplendit tant qu’une grande lumière éclaire quelques secondes la forêt magique.

    «  Voilà, en effet, le plus belle petite fille du monde. Je consens, demoiselle, à te révéler le grand secret.

    - Merci, monsieur Hou!  »

    Au matin, grâce aux gentils bruants, nous sommes de retour dans le verger des Rouette, où la plainte incessante des pommes qui se font dévorer par les vers me glace le sang. Mais quel est donc cet extraordinaire secret dont Jeanne est maintenant porteuse? Elle prend son panier, en sort le crayon et la tablette et dessine une pomme. Puis elle recule et, mains tendues vers son œuvre, récite une fort étrange formule: «  Ratata pomme! Hou! Hou! Vers le ver vert de verre et Frédérique! Frédérique! Frédérique!  » Dès cet instant, de la tablette de Jeanne grandit à une vitesse vertigineuse une immense pomme. Aussitôt, tous les vers quittent les pommes et les bruants les capturent. Les survivants se régalent de ce fruit géant et les pommes des Rouette soupirent de satisfaction, heureuses de pouvoir enfin panser leurs blessures. Elles nous font un tintamarre de remerciements et, parfois, nous voyons sortir de la pomme géante un ver très gras qu’une maman bruant apporte tout de suite à ses enfants. Trefflé et Xavier, contents, disent que ces vers en auront pour toute la saison avant de manger entièrement cette pomme énorme. Les fruits de leur verger auront le temps de redevenir beaux et juteux, pour la plus grande joie des enfants de Trois-Rivières.

    «  C’est merveilleux, Jeanne!

    - Pourquoi?

    - Ce grand miracle! Pense à toutes les filles et à tous les gars de notre ville qui pourront manger de belles pommes grâce à toi!

    - Non, c’est grâce à ton crayon et à ta tablette.

    - C’est parce que tu as été la plus belle petite fille auprès de ce hibou.

    - Si j’ai été la plus belle, c’est que tu as su lui montrer combien tu m’aimes. C’est ton amour qui m’a rendue la plus jolie. Vite! Retournons à la maison! Maman, papa, Louise et Adrien doivent s’inquiéter!  »

    Leur bateau débordant de pommes, les Rouette sont ravis de nous ramener à bon port. Jeanne lèche une belle rouge, alors que je vois passer dans le ciel une nuée de bruants et leur symphonie de «  Frédérique! Frédérique!  » Ah! pour être bavardes, elles le sont! Car dès notre arrivée, tous les enfants de Trois-Rivières nous accueillent. La fanfare de l’Union Musicale se fait entendre, pendant que monsieur le maire Normand attend son tour pour nous offrir un discours interminable, à la fin duquel il déclare Jeanne princesse des pommes. Tous les enfants applaudissent, alors que deux fillettes aux cheveux d’ange tendent à Jeanne sa robe de princesse. Quel bonheur! Mais… Pourquoi pleure-t-elle?

    «  C’est une belle histoire et un honneur que tu mérites, ma princesse.

    - J’ai oublié mon panier et les concombres à la Pointe-du-Lac! Papa ne sera pas content!  »

    Quelle nuit merveilleuse j’ai passé! J’ai rêvé à Jeanne, à sa grande surprise lorsqu’elle verra le bateau de pommes des Rouette, à sa joie d’avoir bien à elle une tablette et un crayon neuf. Comme à chaque matin, Jeanne court vers mon lit, fait fi de l’autorité de Louise pour se glisser sous mes couvertures. Ce matin-là, elle me montre un dessin d’elle-même avec une belle robe de princesse et, derrière son épaule, la péniche des Rouette.

    «  Où as-tu pris ce papier?

    - Un hibou me l’a donné.

    - Et le crayon?

    - Une Frédérique avec une gorge blanche l’avait entre son bec.

    - Et pourquoi as-tu dessiné le bateau de pommes des Rouette?

    - Je sais qu’il est au port. Louise me l’a dit, hier soir. On va y aller, hein, Roméo?

    - Oui, bien sûr, ma Jeanne.

    - Et pour accompagner ce dessin, tu vas m’écrire une belle histoire qui va s’intituler Jeanne, la princesse des pommes.  »


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