• Publication : L'amour entre parenthèses

    Manuscrit : L'amour entre parenthèses

    Il existe au Québec, dans les romans d’époque, une nette tendance à traiter les membres du clergé comme de purs imbéciles réfractaires à tout ce qui était neuf. L’on parle de « la grande noirceur » et d’obscurantisme. Profondément idiot! Les religieux et religieuses ont fait beaucoup pour l’avancement de la société québécoise. On trouvait dans les congrégations des hommes et des femmes très intelligents, dynamiques et créatifs. De plus, on m’a confirmé que les soeurs aimaient rire, faisaient preuve d’un certain humour, bref, que sous les voiles, elles étaient des êtres humains.  C’est avec cette pensée en tête que j’ai créé, en 2006, le roman L’amour entre parenthèses, à propos d’une jeune soeur intellectuelle, une véritable savante dans la sphère de la pédagogie. Malgré son milieu sévère, soeur Marie-Aimée-de-Jésus réussit à obtenir des autorisations pour mener à bien ses expériences pédagogiques, qui feront d’elle une sommité dans le domaine. 

    Le problème que la jeune religieuse rencontre concerne son amitié avec un prêtre de son àge, qui devient chapelin de son couvent. Quand l’homme perd ce poste, les deux échangeront de nombreuses lettres et partageront leur amour pour la jeunesse, jusqu’à ce qu’une certaine révolte vienne ébranler le coeur de l’homme. L’extrait suivant est au début du roman, dans la seconde moitié des années 1930.

    Ce roman sera publié en 2013, sous le titre de Les bonnes soeurs.

    La voilà devant sa classe avec son plancher ciré, cent fois astiqué par les sœurs converses. Monsieur Léo Vaillancourt, l’homme à tout faire des lieux, a repeint le plafond. Près du tableau noir, la petite bibliothèque se dresse. Tout au fond, l’immense carte géographique aidera les élèves à comprendre d’où venaient ces lointains ancêtres qui ont fait du Canada un grand pays. La jeune religieuse affiche un visage de cire en nommant les élèves une à la fois. Oh! elles ont tant entendu parler de  » Sœur Parenthèse  », qui est, de prétendre les aînées, très à la mode. Et pourtant, elle a l’air aussi sévère que les autres, malgré les jeunes traits doux de son visage. Les élèves toutes identifiées, sœur Marie-Aimée-de-Jésus garde un lourd silence, et, progressivement, un sourire se dessine sur ses lèvres, provoquant ceux des fillettes, jusqu’à l’éclat de rire de la religieuse. Mais la voilà au cœur d’un volte-face, alors qu’elle frappe le bois de son bureau avec sa grande règle aux bouts métalliques.  » Mais de quoi riez-vous? Répondez! Lucienne Ricard, de quoi vous amusez-vous tant?  » Les élèves relèvent le sourcil: c’est impossible qu’elle connaisse leurs noms après si peu de temps! Lucienne se lève, bégaie qu’elle l’ignore.

    «  Il faut une raison pour rire.

    - Je ne sais pas, ma sœur.

    - Votre ange gardien vous chatouille les pieds?

    - Je ne crois pas, ma sœur.

    - Assise, Lucienne. Irène Bruneau! Levez-vous, mademoiselle Bruneau, et dites-moi pourquoi vous avez ri.

    - Parce que, ma sœur, vous nous avez fait rire.

    - Vous ne l’avez pas cherchée très longtemps, cette réponse, mademoiselle Bruneau! Sur votre siège, s’il vous plaît! Je vais vous le dire, moi, pourquoi vous avez ri!  »

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus marche à grands pas, légèrement courbée, tendant ses mains aux doigts raidis, arrondissant les yeux. Soudain, elle s’ancre au sol, et, les bras aux cieux, annonce d’une voix convaincue : «  Vous avez ri parce que la vie est belle!  » Que de plaisirs en perspective! Les fillettes ont entendu cent fois que toutes les élèves de la sœur Parenthèse deviennent des premières de classe, fiertés de leurs parents et promesses de récompenses en juin prochain.

    «  Ça a encore bien fonctionné, votre truc, ma sœur?

    - Certes!

    - Je n’oserais pas le faire… Il n’y a que vous pour y arriver.

    - Il s’agit d’adapter des stratégies de mise en confiance selon les élèves. Mais, vous savez, Dieu me guide encore pour toujours renouveler mes pensées et mes réflexions sur la pédagogie. Cependant, soyez aimable de ne pas appeler mes initiatives des trucs.  »

    L’histoire est une matière mineure au programme du primaire. Cela sert surtout à bien mémoriser, à faire un peu plus de lecture et à développer des notions de compréhension. Les savoirs eux-mêmes deviennent fort peu utiles dans la vie d’une épouse. Cependant, comme les élèves du pensionnat sont sélectionnées parmi les belles familles de la ville et de la région, sans doute que ces connaissances servent à former des femmes cultivées et de qualité. Elles se feront remarquer par des jeunes hommes, eux-mêmes empreints de culture gréco-latine, d’histoire, de géographie, de philosophie. La révérende mère aimerait que sœur Marie-Aimée-de-Jésus enseigne des matières plus importantes, mais elle sait que ces classes d’histoire sont des laboratoires de développement de réflexions pédagogiques qui feront honneur à la congrégation quand elles seront diffusées partout dans la province de Québec. Sœur Marie consigne tout depuis longtemps et ne s’est jamais cachée pour dire qu’elle espère faire publier un livre plus tard. Par contre, la classe de pédagogie de l’école Normale, dont la jeune religieuse est responsable, donne des résultats plus utiles: les futures maîtresses d’école laïques ne peuvent que profiter de la science de sœur Marie-Aimée-de-Jésus. Le Divin guide son intelligence prodigieuse et c’est pourquoi les plus hautes autorités du couvent lui laissent le caprice de cette classe d’histoire.

    «  Des anges? Je vais regarder, sœur Marie-Aimée-de-Jésus. Il m’en reste sûrement et… Non! Il n’y en a plus!  Suis-je étourdie! À l’approche de Noël, pourtant, je devrais en avoir en réserve.

    - Puis-je aller en chercher avec vous, chez Fortin?

    - Ne me demandez pas ça. C’est à notre supérieure de décider du choix de l’accompagnatrice.

    - Me permettrez-vous de vous accompagner?

    - Si vous le désirez. Vous avez besoin de combien d’anges?

    - Vingt.

    - Ne me dites pas que toutes vos élèves méritent une récompense.

    - Toutes ont atteint 80 % et plus.

    - Vous coûtez cher d’anges à la communauté!

    - C’est la plus belle des dépenses: celle de la réussite.  »

    Les sœurs de l’Adoration-du-Sacré-Cœur ne sont pas des cloîtrées, mais la décence commande de ne pas sortir sans raison précise, dont le plaisir ne fait pas partie. Aucune n’a le droit de s’en aller seule. Pour obtenir l’autorisation, elles doivent subir un feu de questions et sortir du bureau avec des ordres précis à obéir. À l’extérieur, les sœurs sont priées de regarder devant elles et de ne s’adresser à personne, à moins qu’on ne leur pose des questions.

    «  Ne pourrions-nous pas acheter des boîtes d’étoiles?

    - J’ai ai encore beaucoup.

    - Elles ne sont pas tellement à la mode, vos étoiles, ma sœur.

    - Pouvez-vous m’expliquer comment une étoile collée dans un cahier peut être à la mode?

    - Oh! regardez le chapeau de cette femme!

    - Sœur Marie-Aimée-de-Jésus! Nous ne sommes pas là pour porter des jugements sur les vêtements des civiles, mais pour acheter des anges. La révérende mère nous permet vingt-cinq minutes.

    - Il me semble qu’une demi-heure, ça aurait été plus simple.

    - Si vous passez votre temps à bavarder, nous ne serons pas de retour à temps au couvent.  »

    Que tout semble vain, chez Fortin! On y trouve l’essentiel pour la vie quotidienne, mais il y a tant de clinquant et de superficiel sur les étagères. Ces décorations de Noël fabriquées en usine sont d’une laideur! Tant de catholiques oublient le vrai sens de cette fête à cause de ce tintamarre de lumières. Telles sont les pensées de la religieuse responsable de la procure, regardant droit devant elle, ce qui l’empêche de surveiller sa jeune compagne et sa tête de girouette.

    Marie a prié pour que le hasard la fasse rencontrer le jeune prêtre Charles Gervais. Elle n’a pas oublié leur brève conversation près de la clôture, l’été dernier, ni la chaleur de sa voix, son sourire serein. Soudain, elle voit devant elle un prêtre du bon format et son cœur bat à toute vitesse. Mais… Pas le bon!

    «  Voilà nos anges. Retournons au couvent.

    - Nous avons encore du temps.

    - Pour regarder les vêtements des femmes? Ma sœur, je vous trouve rafraîchissante, mais je ne voudrais pas rencontrer des problèmes à cause de vous.  »

    La révérende mère, écoutant le récit de cette sortie, sait que  » Sœur Procure  » se permet un petit mensonge concernant sa jeune amie. Elle connaît bien le caractère de son enseignante! À chacune sa nature. Que pourrait-elle reprocher sévèrement à cette étincelante pédagogue qui fait briller telles des joyaux les élèves les plus moyennes? Il faut certes de la rigueur, dans une communauté, mais ce n’est pas une prison.

    «  Mon père, je m’accuse d’avoir eu une pensée désobligeante à l’endroit d’une laïque, lors de ma sortie du mardi jusque chez Fortin pour acheter des anges.

    - La nature de cette pensée, mon enfant?

    - Un chapeau d’une laideur effroyable! Ridicule!  »


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  • Commentaires

    1
    faustine59
    Mardi 25 Septembre 2012 à 11:52

    comme toujours Mario, je prends plaisir à te lire.J'epsère que ce livre aura le succès que tu mérites.

    J'ai adoré cet extrait.

    2
    MarioB Profil de MarioB
    Mardi 25 Septembre 2012 à 16:29

    J'y travaille.

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