• Publication : L'amour entre parenthèses

    Manuscrit : L'amour entre parenthèses

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus, pédagogue, entretient une relation amicale depuis les années 1930 avec un prêtre, Charles Gervais, ancien chapelain de son couvent. Leurs relations n’ont jamais cessées depuis des années, même si les autorités cléricales ont cherché à mettre un frein à cette ardeur " amicale ". Après des échanges épistolaires pendant une quinzaine d’années, l’homme et la femme, vieillissants, peuvent se retrouver plus librement avec la décennie 1960. Une visite à Expo 67 représente une merveille pour les deux serviteurs de Dieu ! Mais Charles n’ose pas lui annoncer qu’il désirait quitter les Ordres.

     

    Le moment de la grande visite enfin arrivé, sœur Marie-Aimée-de-Jésus pense beaucoup à Charles, même si elle ne lui a pas promis un tête-à-tête pour la journée entière. Lui-même a déjà parcouru le site sept fois, depuis mai. Il a tartiné à Marie des lettres interminables sur les merveilles exposées dans les pavillons nationaux. " Cet événement sera peut-être un point tournant pour le peuple du Canada français. Vous savez comme moi jusqu’à quel point la présente génération de jeunes se montre curieuse et éveillée. Expo 67 les confirme dans la pertinence de ce sentiment. Il s’agit d’un bouquet de fleurs odorantes pour leurs parents. Jamais je n’ai vu tant de fraternité en un seul lieu! La paix et l’harmonie de Dieu voisinent les philosophies les plus sages des autres religions. "

    Marie prend place avec vingt autres religieuses dans un autocar, qui en cueillera d’autres au couvent de Trois-Rivières. Elles oublient les règles de discrétion et les voilà bavardes comme des oiselets. Il paraît que… On dit que… J’ai entendu dire que… On m’a assurée que… Le reste des phrases est complété par des adjectifs qualificatifs et des interjections. Sœur Marie-Aimée-de-Jésus ne participe pas à ces gamineries. Elle pense surtout aux retrouvailles avec son ami. La voilà en train de prier en pensant qu’elle ne s’est pas toujours montrée aimable, ces derniers temps.

    Les îles de Terre des Hommes rayonnent. Les sœurs pointent leurs nez vers les hauteurs, oubliant de regarder devant elles. Chacune a préparé sa visite de pavillons particuliers, mais ce maelström de couleurs, d’odeurs et d’émotions leur fait oublier la rigueur de leur démarche. Elles veulent tout voir à la fois, comme des fillettes en vacances. Elles partent en petits groupes, les unes vers l’Asie, les autres vers l’Europe. Marie ne sait pas où donner de la tête et décide enfin de se joindre à l’interminable filée devant l’imposant pavillon de l’Union soviétique. " Ironique, en fin de compte! Une sœur qui veut voir l’œuvre du peuple communiste par excellence. Après tout ce qu’on nous a enfoncé dans le crâne à leur propos… " dit-elle à son jeune voisin. Midi approchant, elle décide de laisser tomber, après quarante minutes d’attente sous le soleil.

    La Place des Nations représente symboliquement un lieu intéressant pour un rendez-vous. En approchant, elle aperçoit Charles faisant les cent pas. Il tend les mains, lui sourit. Elle rougit en le regardant de la tête aux pieds, découvrant son ami sans soutane. S’il ne portait pas le col romain, il ressemblerait à un vendeur d’assurances ou de voitures usagées. Il a perdu beaucoup de cheveux et le reste grisonne.

    " Vous devriez porter la barbe.

    - Vous croyez?

    - Pour un bibliothécaire, cela vous donnerait un air de sage.

    - Peut-être pourrais-je devenir père Noël dans un grand magasin.

    - Vous seriez excellent, monsieur Gervais.

    - Trêve de plaisanteries, ma sœur. Si vous saviez tout le bonheur que je ressens en vous retrouvant.

    - Ça me fait plaisir aussi.

    - Il y en tant de merveilles ici et pourtant, en cet instant, vous les surpassez toutes.

    - Je suis le pavillon sœur Marie-Aimée-de-Jésus, la religieuse qui a rendu fou d’amour un premier ministre de la province et dont un lointain roman sera transformé en émission de télévision. Au fond, je demeure votre bonne amie de toujours.

    - Je suis heureux de cet aveu. J’ai tant craint, depuis mon départ de Victoriaville… Allons sur l’île Notre-Dame! Il faut absolument que vous voyiez la Place d’Afrique! Exquis et tellement enrichissant! " 

    Le guide Charles Gervais déborde d’un enthousiasme bon enfant qui fait sourire Marie. Cela lui rappelle certaines lettres quand il décrivait les parties de baseball des Parfaits. Elle n’a pourtant pas besoin de son attitude pour ouvrir grands ses yeux face aux trésors s’offrant à son cœur. Le hasard la fait rencontrer une de ses anciennes élèves du pensionnat de Trois-Rivières. Au timbre de sa voix, elle a pu dire son nom de famille tout de suite. La femme est accompagnée par son fils, son épouse et un bébé dans un landau.

    " Cela doit être grisant d’entendre un tel témoigne de reconnaissance pour un enseignement donné il y a si longtemps.

    - Je pense surtout que cette ancienne élève est grand-mère.

    - C’est la voie normale pour une femme mariée, ma sœur.

    - Je me sens si vieille, monsieur Gervais.

    - Mais non! Au fait, vous ne portez pas votre minijupe avec un chapelet sur la hanche?

    - Tant que je ne vous verrai pas avec votre soutane de cuir, vêtement idéal pour l’aumônier d’une bande de motards, je ne porterai pas ma minijupe.

    - Vous êtes drôle!

    - Je m’ennuie de mon amie Véronique-du-Crucifix, qui parlait tout le temps ainsi, semant les pires inquiétudes chez les religieuses plus âgées. Mais revenons aux choses sérieuses : à propos de la reconnaissance, je suis certaine qu’un enfant des paroisses où vous avez œuvré a gardé de vous un souvenir très précieux et qu’à la première occasion, vous aurez la joie d’entendre des compliments. Au fait, que devient le manuscrit de vos souvenirs?

    - Poursuivons notre visite, ma sœur. "

    Sœur Marie-Aimée-de-Jésus et Charles sont de nouveau interceptés par des religieuses de la communauté, pressées de recommander à leur amie la visite urgente de certains pavillons. Elle-même ne se prive pas de les inonder de ses impressions sur la Place d’Afrique. Tant à voir! Hélas! La journée a été trop courte… Dans l’autocar, les conversations vont et viennent comme des vagues entrecoupées de silences ressemblant à des soupirs. Au même moment, Charles roule jusqu’à Joliette en songeant aux bons moments passés en compagnie de Marie. Il est content en pensant qu’elle a apprécié son veston. Il espère que les sœurs de l’Adoration-du-Sacré-Cœur adopteront un jour des robes civiles. " Je suis certain que sœur Marie-Aimée-de-Jésus serait à son avantage en portant une telle robe. " Soudain, il regrette de ne pas lui avoir parlé du feuilleton de la télévision, du roman réédité, des réformes scolaires et de sa propre… " Non! Ce n’était pas le bon temps! Expo 67 devait avoir priorité sur tout! "

     

     


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