• Publication : L'Héritage de Jeanne

    Publication : L'Héritage de Jeanne

    Une lectrice a déjà qualifiée Simone Tremblay de « nunuche ». Je ne me donnerai même pas la peine de traduire : Simone est « nunuche ». Quant à son amoureux François, il a aussi fait l’unanimité : c’est un dégeulasse! Mais ils s’aiment! Cela même si le garçon fait de Simone une parano pour tout et rien, qu’il la quitte à l’occasion. Regret dans le cas de l’extrait suivant, avec un magnifique échange de clichés romantiques idiots et un camionneur en joualvert. Non, je ne vous traduirai pas joualvert non plus. L’héritage de Jeanne a été commercialisé au Québec en 2000.  

    En fait de malchance, c’est plutôt Maurice qui s’y frotte, quand Simone se sauve en courant, après avoir lancé son tablier par terre et trébuché contre une table garnie. En pleine ruée de la clientèle de l’heure du dîner, ce n’est pas un très bon moment pour perdre sa cuisinière. Simone court vers le couvent des ursulines, avec la folle envie de parler à sa tante Louise. «  J’ai la vocation, maintenant! J’ai la vocation! Je veux devenir une sœur!  » pleure-t-elle en vain à la porte verrouillée, surveillée à la fenêtre par une religieuse sans doute heureuse d’être cloîtrée, au lieu de vivre dans ce monde fou de l’extérieur. Un prêtre intervient et va reconduire Simone à la rue, alors qu’elle brame sans cesse sa soudaine illumination de l’appel du Divin.

    «  Simone est là?

    - Ah! te voilà, toi! Non, elle n’est pas ici!

    - Où est-elle?

    - Je ne sais pas, mais si tu la trouves, tu me la ramènes immédiatement! Je ne la paie pas pour flâner dans les rues, alors qu’il y a les légumes à préparer pour le souper.

    - Si elle revient, dis-lui que je regrette et que je l’aime. Oui, je l’aime! Je l’aime! Je l’aime! Je l’aime!

    - Je lui dirai, je lui dirai, je lui dirai.

    - Comme t’es bêta, Maurice Tremblay! Tu ne penses qu’à ton restaurant et jamais à l’amour! Tu sauras qu’on ne peut empêcher un cœur d’aimer!

    - C’est ça, et un torchon trouve toujours sa guenille. N’accroche pas toutes mes tables en sortant, François Bélanger!  »

    François s’empare de la bicyclette de Simone pour ratisser tout Trois-Rivières. Mettant trop de vigueur au coin des rues, il casse les freins, puis tord le guidon en voulant éviter un piéton. En apercevant Simone, les mains cachant son visage, assise sur un banc du parc Champlain, François laisse tomber la bicyclette au milieu de la rue Royale, pour courir vers sa belle. Un camionneur, en tournant la rue, ne peut éviter la bécane.

    «  Je t’aime! Je t’aime! Je t’aime! Pardonne-moi! Je ne peux pas vivre sans toi! Tu es toute ma vie!

    - François! François!

    - Ma chérie! Jamais plus je ne te quitterai! J’ai été aveuglé par la colère! Et seul l’amour rend aveugle!

    - François! François! Comme je suis heureuse! J’ai tant souffert loin de toi!

    - Ne me quitte pas! Ne me quitte pas! Tu es le soleil de ma vie!

    - François! François!  »

    Le camionneur, à la musculature herculéenne, n’en pouvant plus d’entendre ce dialogue de mauvais film, tire François par la chemise, lui montre la bicyclette meurtrie et rompt le charme romantique par : «  Mon maudit jeune fou! T’as brisé mon truck, et je ne le paierai pas, ton baptême de bicyque! Mais tu vas payer pour la bosse sur mon truck!  » Main dans la main, les deux autres tenant le cadavre de la bicyclette, Simone et François marchent sur des nuages. Après le baiser de la réconciliation, il se dirige vers le chantier du terrain de l’exposition et elle rejoint le Petit Train, où Maurice l’accueille avec encore moins de politesse que le camionneur.

    «  Regarde! Il a tout démoli ta belle bicyclette!

    - Que m’importe la bicyclette puisqu’il m’aime et ne peut vivre sans moi!

    - Va à la cuisine et lave la vaisselle! Tu nettoieras les tables avant de préparer les légumes pour le souper! Et récure les chaudrons comme il faut!

    - Tu n’es donc pas content pour moi? Tu n’es donc jamais romantique envers les femmes?

    - Au contraire! Je viens de te préparer à ta vie de femme mariée! Et dépêche-toi!  »

    François s’enrobe de politesse, pour faire des excuses à chaque membre de la famille Tremblay, qui ne réclame pourtant rien de semblable. Roméo, de bon cœur, l’invite à souper. Tout en se servant une seconde platée de pommes de terre, François demande à Roméo la permission de se fiancer avec Simone, projet dont il ne l’avait même pas informée. Simone s’étouffe dans son verre d’eau, saute au cou de François et monte vers sa chambre en pleurant.

    «  Je voulais lui faire une surprise. Pourquoi pleure-t-elle?

    - Elle pleure tout le temps. Tu n’as pas remarqué?

    - C’est-à-dire… bon! Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Tremblay? C’est certain qu’actuellement, je ne peux pas faire vivre Simone, avec le petit salaire du chantier. Mais avec Dieu, Lionel Groulx et Duplessis de mon côté, vous allez voir que je vais bientôt travailler dans une manufacture ou une usine afin de beaucoup économiser. D’ailleurs, j’ai déjà un peu commencé, il n’y a pas longtemps. Je ne suis peut-être pas un prince de château, un homme plein d’instruction, mais c’est dans les petits pots qu’on trouve les meilleurs onguents.

    - Je vais terminer mon souper et on en reparlera.

    - D’accord. Puis-je avoir encore de vos excellentes tomates, madame Tremblay?  »


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