• Publication : L'héritage de Jeanne

    Publication : L'héritage de Jeanne

    Pas tout à fait la loi de la conscription, mais une étape y menant. Nous sommes au début de la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement canadien adopte cette loi spécifiant que tout homme célibataire de plus de 21 ans pourrait être appelé par l’armée. La réaction des Québécois catholiques a fait frémir les Canadiens anglais protestants : une véritable course au mariage! Les couples déjà formés se marient en toute hâte avant la date butoir, alors que les grandes demandes se bousculent. À Montréal, il y eut des mariages simultanés chez des centaines de couples réunis dans un stade de baseball! Plus modeste à Trois-Rivières, mais mon personnage de Renée voit sa soeur Simone prise dans l’engrenage, tout comme une de ses amies. Un extrait de L’Héritage de Jeanne, publié au Québec en 2000. 

    Comme si nous n’en avions pas assez de nous casser la tête avec ces nouveaux problèmes, voilà que le premier ministre récidive en passant une loi qui ressemble à la conscription, mais sans l’être réellement. Tout homme célibataire, âgé de plus de vingt et un ans après le quatorze juillet, sera appelé par l’armée. Ça y est! Le vent de panique! Mes disciples reviennent à la charge avec leur dose d’inquiétude à mon égard, parce que Rocky a plus de vingt et un ans. Elles ont peur de me voir, moi leur inspiration et leur modèle, amoureuse d’un zoot transformé en soldat par cette nouvelle loi de Mac.

    «  Il n’y a pas de danger. Mon sweet a les pieds plats et l’armée exige des beaux pieds réguliers.

    - Rocky a les pieds plats? Un tel danseur?

    - C’est la vie.

    - Et comment sais-tu qu’il a les pieds plats?

    - Il me l’a dit. Que vas-tu penser là, Gingerale?

    - Rien, rien…

    - On va tenir une réunion dès ce soir.  »

    J’arrive à mon assemblée les yeux rougis et le cœur gonflé d’avoir tant vu pleurer Simone, obligée de se marier en toute hâte pour que François échappe à cette loi cruelle. Voilà que la guerre vient détruire les plus beaux rêves de jeunesse de ma sœur. Alors que j’explique ce scénario triste à mes disciples, elles m’arrêtent pour signaler l’absence de Broadway. Mais, patate! C’est vrai : elle est dans la même situation que Simone! Va-t-elle être obligée d’épouser Hector? Foxtrot et Divine me disent qu’elles ont été demandées en mariage l’après-midi même.

    «  Comment? Toi? On t’a demandée en mariage? Toi?

    - Oui, moi.

    - Mais qui donc?

    - C’est un william avec qui j’étais allée à l’Impérial deux ou trois fois l’an passé. Tu te souviens de « Les oreilles »?

    - Non! Pas « Les oreilles » qui t’a fait la grande demande?

    - Et au téléphone, de plus.  »

    Le cas de Divine paraît assez semblable, sauf que son william était son tout premier amoureux, il y a des siècles de cela. Ah! les amourettes des petites myrnas de treize ans! Comme c’est un joli souvenir! Mais voilà que le william rapplique chez elle avec des fleurs et du chocolat, lui disant qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer et qu’il veut la marier. Avant le quatorze juillet.

    «  Je pense qu’il est parti le demander à une autre, avec ses fleurs et son chocolat. Comme un colporteur.

    - Pour qui nous prennent-ils?

    - Pour ce que nous sommes, Caractère : des myrnas qui font tout pour que les williams n’aillent pas à la guerre.

    - Je comprends, mais ceci, c’est exagéré comme une patate à moteur!  »

    Nous avons toutes rêvé au jour où une des disciples se marierait, tout en sachant que Broadway était la candidate désignée, à cause de ses longues fréquentations avec Hector. Ils ont deux belles situations, lui à l’usine de pâtes et papiers de la Wayagamack, et elle comme vendeuse chez Fortin. Mais il est certain que Broadway, tout comme ma sœur Simone, préférerait un beau mariage à une cérémonie dictée par une loi gouvernementale. Deux jours plus tard, Broadway nous confirme son mariage, sans une trace de sourire sur son visage. Nous avons beau l’entourer de notre joie et de nos félicitations, Broadway demeure impassible devant notre sincérité.

    «  Tu comprends, Caractère, je voulais attendre d’avoir vingt ans.

    - Oui, je comprends.

    - Est-ce que je vais continuer à être amie avec les disciples?

    - Bien sûr, Broadway. Surtout toi qui maries ton william pour l’empêcher d’aller à la guerre. Tu le vois à la guerre, Hector?

    - Non. Et lui ne veut pas y aller non plus.

    - Bien sûr que tu seras toujours notre amie et que tu pourras continuer à sortir avec nous.

    - Il me semble que lorsqu’on se marie, on devient vieille d’un seul coup.  »

    Je suis prise entre sa morosité et celle de ma sœur Simone. «  Comme je suis malchanceuse! Comme je suis malchanceuse!  » braille-t-elle sans cesse. Papa déborde d’optimisme et, pour la réconforter, traite Simone comme une reine. François a acheté quelques meubles usagés qu’il a installés dans le logement d’un troisième étage, dans le quartier du Petit Train. Je vais aider ma sœur à nettoyer, tout en faisant la même chose du côté de Broadway, qui ira habiter la même paroisse. Toute cette précipitation énerve les deux futures.

    Dans la rue des Forges, nous pouvons voir les myrnas faire du porte-à-porte dans les boutiques de vêtements. La plupart des grands magasins affichent des robes de mariée en vitrine. De si belles robes qu’en les voyant, je reste hypnotisée par l’une d’entre elles, alors que Rocky me tire la main pour m’éloigner du beau rêve de me voir à la place du mannequin de plâtre. Les williams, eux, sortent des magasins de fer avec des pinceaux, des tuyaux de poêle et des cintres à rideaux. Quelle effervescence dans notre centre-ville! On dirait que tout Trois-Rivières ne vit que pour les mariages.

    Moi qui avais ri en douce de savoir que deux inconnus avaient fait la grande demande à Foxtrot et à Divine, je fige quand mon deuxième voisin cogne à ma porte pour me proposer la même chose. Surtout qu’il est très vieux, à vingt-huit ans, et que nous ne nous connaissons à peu près pas du tout. «  Depuis tout ce temps que je te vois aller et revenir de ton travail, Renée, voici venu le moment de t’ouvrir mon cœur.  » Patate! Je me pense devenue Joan Crawford! J’esquisse un sourire, l’ignore et marche jusque chez moi sans en tenir compte, jusqu’à ce que je prenne mes jambes à mon cou en le voyant insister. Et Sousou voit son tour venir! Dans son cas, je peux mieux comprendre, car elle est la plus jolie de toutes et que son travail de serveuse chez Christo lui permet de rencontrer chaque jour une quantité appréciable de garçons. Sousou se sent plus attristée que flattée par cette demande. Curieusement, parmi les disciples, Sousou est la plus malchanceuse en amour. Ses attraits physiques n’attirent que les vaniteux et les aventuriers, alors qu’elle souhaite un amour véritable. Parce qu’elle est frêle et a de beaux grands yeux, les williams la prennent pour une victime facile, une faible. Au contraire, Sousou est très forte et ses convictions sentimentales indéracinables. De toute façon, le seul grand amour de sa vie est mon grand-père Joseph!

    Parce que Simone se marie, grand-père devient encore plus confus avec la notion du temps, persuadé que c’est Jeanne qui va prendre époux. À tout bout de champ, il va voir Simone, lui prend les mains en disant avec attendrissement : «  Ma petite, écoute les conseils de ton papa.  » Mon père lui a acheté un bel habit et m’a donné des billets pour que je me procure une robe neuve. Il se démène avec optimisme pour laisser croire qu’il s’agit d’un mariage normal. Nous allons recevoir la noce et papa ne tient pas compte de la dépense. Simone revient en pleurant de sa rencontre avec le curé Bouchard de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, qui lui a confirmé qu’il y aura des mariages à la queue leu leu le quatorze juillet. François et elle ont cherché à éviter cette fatalité, mais il n’y a rien à faire. Alors qu’elle sortira de l’église, fraîchement devenue madame Bélanger, un autre couple va tout de suite entrer. Il y en aura un autre derrière. Puis un autre. Le curé a beau lui assurer que ce sera un vrai mariage, Simone a l’impression qu’elle va participer à un spectacle de cirque. Papa dit que c’est partout pareil dans la province de Québec et que les gens de l’Ontario nous trouvent peu patriotiques de nous marier avant la date limite d’appel de Mackenzie King. J’essaie de convaincre Broadway et Simone que c’est unique, exceptionnel, un peu comme cette histoire de Tom Sawyer obligé de peindre sa clôture un jour de congé et qui réussit à se faire aider par tous les garçons qui rient de le voir travailler cette journée-là. Lorsque Broadway me confirme l’heure de son mariage, je garde un petit silence d’embarras en me rendant compte qu’il se déroulera en même temps que celui de Simone.

    «  Patate, Broadway! Tu te rends compte comme c’est original? Tu vas te marier en même temps que ma sœur! C’est fantastique!

    - Caractère, ce n’est ni drôle ni unique. Arrête immédiatement de me chanter ça! Tu m’ennuies! On dirait que tu prends plaisir à mon drame!

    - Ce n’est pas un drame, Broadway. C’est un mariage. C’est beau.

    - Ce n’est pas un mariage! C’est une foire où tout le monde va attendre sur les perrons d’église avec son billet numéroté, tout comme lorsqu’on va voir une femme de cinq cents livres ou un nain à trois jambes dans les tentes du village forain de l’Expo!  »

    Il n’y a pas à dire, elle me cloue le bec et je sais reconnaître ma faute. Auprès de Simone, je dois avoir l’air autant d’un bouffon essayant de rendre tout drôle. Je me contente d’être l’amie de Broadway au lieu de jouer la carte de l’optimisme à outrance. J’adopte la même attitude envers ma sœur, qui pleure plus qu’elle ne sourit en songeant à ce quatorze juillet. J’ai toujours été attachée à Simone, bien que nous soyons de caractères différents. N’ayant que trois années de différence, nous avons toujours partagé nos jeux d’enfants. Elle est autant ma copine que ma sœur. Nous fréquentions la même école. Je me souviens que j’étais nerveuse lors de mon premier jour de classe. Simone m’avait réconfortée et tenue par la main en me présentant à la sœur directrice. Puis, quand la nature s’est manifestée, j’étais au courant de tout, car Simone m’en avait parlé, même si c’est péché de le faire. Quand ma tante Louise a rencontré des difficultés énormes avec le Petit Train, Simone s’est portée volontaire pour l’aider gratuitement. Elle était excellente avec les clients et m’a donné beaucoup de conseils qui me servent encore dans mon métier. Les choses ont cependant un peu changé entre nous quand elle a rencontré François, à seize ans. Elle a tout de suite pensé au mariage et, de ce fait, est devenue beaucoup plus sérieuse que moi. J’ai l’impression qu’elle n’a pas «  jeunessé  », comme le dit si savoureusement mon grand-père Joseph. J’aurais tant aimé qu’elle se marie dans d’autres circonstances.

    Le matin du grand jour, Simone oublie ses soucis des derniers temps. Voilà le jour le plus important de sa vie et elle est seule au monde avec son amour. Elle rayonne sans dire un mot, même si, paradoxalement, elle a l’air inquiète. Maman l’aide à mettre sa robe blanche et je suis la première à voir Simone sortant de sa chambre, si merveilleusement vêtue. Je la félicite, mais elle me souffle à l’oreille qu’elle se demande si, devant Dieu, elle est digne de porter une robe blanche. Je l’embrasse sur le front pour lui faire oublier son inquiétude. Elle me fait un clin d’œil et un beau sourire complice, l’air de me signifier que bientôt mon tour viendra. J’aurais voulu être petite une dernière fois et partir avec elle dans la cour vers notre carré de sable. Je me serais jeté des grains dans les yeux pour pleurer, afin qu’elle me console. Simone porte cette robe immaculée qui me fascine autant qu’elle m’effraie. Ce sera une nouvelle vie pour elle et je me demande souvent, malgré ses attraits indéniables, si le fait d’être mariée n’efface pas à jamais la jeunesse au profit des responsabilités, comme me l’a signalé Broadway. Tout dans la maison nous presse vers le grand moment : les enfants habillés en petits anges, ma mère vêtue magnifiquement, et même tante Jeanne est coquette, bien qu’elle semble tout à fait étrangère à nos émotions.

    En arrivant à l’église, je ne sais plus où donner de la tête, car je vois mes disciples si belles, attendant l’arrivée de Broadway. Elles sont heureuses de voir la première d’entre nous faire le grand geste magique et j’ai presque un remords de devoir assister au mariage de ma sœur au lieu de celui de Broadway. Je n’entends même pas quand Simone dit le «  oui  » le plus important de sa vie. Il y a le mariage de Broadway dans la nef et cette situation m’étourdit. Il me semble que François et Simone se sont mariés quelques secondes avant mon amie, même si Broadway et Hector nous doublent pour sortir de l’église. Nous voilà deux familles entières sur le perron, essayant de photographier nos mariées, alors que d’autres couples entrent dans le saint lieu. La rue Saint-Maurice et les alentours de l’église sont remplis de curieux, attirés par le spectacle inédit de cette course au mariage. Tout ce qui manque à ce décor est un garçon, coiffé d’une casquette, et criant : «  Coke! Patates chips! Hot-dogs!  » Je m’échappe du giron familial quelques secondes, remonte les marches pour donner une bise à Broadway et serrer la pince à Hec. Je regarde ma montre, puis rejoins mes parents.


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