• Publication : L'Héritage de Jeanne

    Publication : L'Héritage de Jeanne

    L’adolescente Renée Tremblay et son imposant groupe d’amies profite de l’absence de ses parents pour organiser une fête privée au début de l’année 1942, avec la présence de la grande soeur Simone comme chaperon. L’Héritage de Jeanne a été publié en 2000, au Québec.  

    Histoire de débuter l’année 1942 de bon pied, je réunis mes disciples pour un verre de vin à l’amitié et à l’entente. Nous le levons à notre cause et à la bonne résolution de toujours demeurer unies. Puis nous le déposons et dansons le Chattanooga Choo Choo avec nos williams. Gaston joue de la trompette, accompagné par Woogie au piano. Chou, Écarlate et Gingerale imitent les Andrews Sisters, Coca-Cola sans rhum entre leurs mains. Rocky fait le pitre avec quelques williams, dont deux qui connaissent très bien des numéros d’Abbott et Costello, les nouveaux comiques à la mode. Dans un coin de notre salon, ma jeune et toujours trop sage sœur Carole assume pour la première fois ses quatorze ans en participant à notre fête, un jeune william à ses côtés, habillé comme un dimanche d’été et avec les cheveux militairement en brosse. Je devine qu’il collectionne des papillons. Sans doute que Carole trouvera plaisir à lui révéler en latin le nom de ses bestioles épinglées sur un tableau de liège.

    Comme mes parents sont partis avec Bérangère et grand-père Joseph pour visiter tante Jeanne à Ottawa, Simone et son mari François nous servent de chaperons, ce qui nous laisse un peu plus de liberté pour notre réception. Puce porte une robe longue, essayant d’être Carole Lombard. Sousou sert les boissons gazeuses dans des verres à champagne et Divine s’occupe du vestiaire. Jouer à vivre un film de Hollywood nous amuse. Comme nous ne savons pas ce qui se passera tout au long de cette nouvelle année, nous fêtons comme à la veille de la fin des temps. Les seules absentes sont Broadway, qui reçoit Hector en permission, et Mademoiselle Minou, qui n’aime pas l’idée «  de se faire croire qu’on est des filles de riches  » en participant à une réception au lieu d’une veillée du temps des fêtes. Qu’elle aille se perdre dans un champ de patates! Peut-être qu’en décembre prochain, certaines d’entre nous seront mariées. Au début de la vingtaine, nous avons toutes nos sweet officiels, sauf Sousou, Écarlate et Puce. Mes trois célibataires ont bien su résister aux avances des kakis en congé et des soldats trifluviens qui descendent des trains pour les fêtes et se précipitent vers tout ce qui porte jupon. Pour qui nous prennent-ils? Pour des poissons prêts à mordre à leur hameçon?

    Sousou a préparé des amuse-gueule qu’elle surnomme «  croquettes polynésiennes avec un soupçon de caviar de la grande Russie des Tsars  ». Ça fait beau! En réalité, ce sont des biscuits soda avec du fromage fondu. Elle ne quitte pas son comptoir de délices, même pas pour accepter l’invitation d’un william pour danser. Tout va rondement jusqu’à ce qu’on sonne à la porte. Divine, responsable du vestiaire, ouvre puis sursaute en voyant Grichou (et ses dents neuves). «  Y a une fête, que Rocky m’a dit?  » Que pouvait-elle faire? Lui fermer la porte au nez? Un silence l’accueille. On le regarde avec crainte. Il part s’asseoir près d’Écarlate, qui se met à trembler des genoux.

     

    «  Pourquoi l’as-tu invité, Rocky?

    — Parce qu’il est mon ami, qu’il a promis de se comporter comme il faut et qu’il est aussi contre la guerre, comme nous tous!

    — Bon! Bon! Ne hurle pas!

    — Toi et les préjudices.

    — Préjugés! Et puis, je n’en ai pas! Mais j’ai toujours en tête ce samedi soir du 21 décembre 1941, à huit heures vingt-deux minutes, quand il a craché sur le plancher du Petit Train devant toutes mes disciples!  »

     

    Grichou reste tranquille à sa place et montre ses dents à chaque fois qu’une invitée passe devant lui. Sousou s’avance pour faire le service.

     

    «  Oh! des chips!

    — Non, des croquettes polynésiennes.

    — Ouais! Marci!  »

     

    Il s’allume une cigarette et je m’empresse de lui fournir un cendrier, pour l’empêcher de répandre sa cendre sur le plancher du salon.

     

    «  Marci! Y fait beau, hein?

    — Comment va ton petit frère?

    — Pourri? Y va commencer l’école après les Rois. Dans la vie, j’me dis qu’y faut au moins une troisième année pour réussir.

    — C’est ce que je pense aussi.

    — Pour faire marcher une machine dans un moulin de papier, ça en prend pas plus. Là, il est resté à la maison. Pour une fois, je ne l’ai pas attaché.

    — Tu attaches ton frère dans la maison?

    — Des fois, c’est mieux.  »

     

    Il mange ses croquettes et boit son nectar sud-américain (il s’agit de limonade dans un verre à cognac). Il ne cesse de sourire et tape du pied en nous regardant danser. Sousou l’observe avec curiosité. «  Pauvre petit… Il ne sait probablement pas danser le swing. Ce n’est sûrement pas à La Pierre qu’il a pu s’initier au boogie. Je vais lui écoler la façon.  » Grichou se laisse guider, alors que, comme la plupart de mes disciples, je me demande ce qui peut bien pousser la timide Sousou à essayer de faire danser l’ami de Rocky. Hélas! Peine perdue! Il ne semble pas avoir les dispositions nécessaires à devenir un bon jitterbug. Par contre, il connaît des chansons à répondre, ce qui enlève beaucoup de lustre à notre réception hollywoodienne. Et le contenu de ces chansons! Patate! Les cheveux se dressent sur ma tête! Glenn Miller bouscule Benny Goodman sur le tourne-disque, pendant que les Andrews Sisters et Jimmy Dorsey s’impatientent entre les mains de Love. À chaque fois qu’un disque se termine, les disciples et leurs williams réclament une autre chanson à Love.


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